JULES VERNE · Part 2

Chapter 40

Chapter 40

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Contemporary French adaptation used for the narrated edition. Editorial review is ongoing.

Conversation. — Cyrus Smith et Gédéon Spilett. — Une idée de l’ingénieur. — Le télégraphe électrique. — Les fils. — La pile. — L’alphabet. — La belle saison. — La prospérité de la colonie. — La photographie. — Un effet de neige. — Deux ans dans l’île Lincoln.

— Le pauvre homme ! dit Harbert. Il s’était élancé vers la porte et revenait après avoir vu Ayrton glisser le long de la corde de l’ascenseur et disparaître dans l’obscurité.

— Il reviendra, dit Cyrus Smith.

— Ah çà, monsieur Cyrus ! s’écria Pencroff. Qu’est-ce que cela veut dire ? Comment ! Ce n’est pas Ayrton qui a jeté cette bouteille à la mer ? Mais qui, alors ?

S’il y avait une question à poser, c’était bien celle-là !

— C’est lui, répondit Nab. Seulement, le malheureux était déjà à moitié fou.

— Oui ! dit Harbert. Il n’avait plus conscience de ce qu’il faisait.

— Cela ne peut s’expliquer qu’ainsi, mes amis, répondit vivement Cyrus Smith. Je comprends maintenant qu’Ayrton ait pu indiquer exactement la position de l’île Tabor : les événements mêmes qui avaient précédé son abandon sur l’île la lui avaient fait connaître.

— Pourtant, fit observer Pencroff, s’il n’était pas encore une brute au moment d’écrire son document, et s’il l’a jeté à la mer il y a sept ou huit ans, comment ce papier a-t-il résisté à l’humidité ?

— Cela prouve, répondit Cyrus Smith, qu’Ayrton n’a été privé d’intelligence qu’à une époque beaucoup plus récente qu’il ne le croit.

— Il faut bien que ce soit ainsi, répondit Pencroff. Sans quoi la chose serait inexplicable.

— Inexplicable, en effet, répondit l’ingénieur, qui semblait ne pas vouloir prolonger la conversation.

— Mais Ayrton a-t-il dit la vérité ? demanda le marin.

— Oui, répondit le reporter. L’histoire qu’il a racontée est vraie en tous points. Je me rappelle très bien que les journaux ont rapporté la tentative de Lord Glenarvan et le résultat qu’il avait obtenu.

— Ayrton a dit la vérité, ajouta Cyrus Smith. N’en doutez pas, Pencroff : elle était assez cruelle pour lui. On dit vrai quand on s’accuse ainsi !

Le lendemain, 21 décembre, les colons descendirent sur la grève puis gravirent le plateau. Ils n’y trouvèrent plus Ayrton. Pendant la nuit, il avait gagné sa maison du corral, et ils jugèrent bon de ne pas l’importuner de leur présence. Le temps ferait sans doute ce que les encouragements n’avaient pu faire.

Harbert, Pencroff et Nab reprirent alors leurs occupations habituelles. Ce jour-là, justement, les mêmes travaux réunirent Cyrus Smith et le reporter à l’atelier des Cheminées.

— Savez-vous, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, que votre explication d’hier au sujet de cette bouteille ne m’a pas du tout satisfait ? Comment admettre que ce malheureux ait pu écrire ce document et jeter la bouteille à la mer sans en garder le moindre souvenir ?

— Aussi n’est-ce pas lui qui l’a jetée, mon cher Spilett.

— Alors, vous croyez encore…

— Je ne crois rien, je ne sais rien ! répondit Cyrus Smith en interrompant le reporter. Je me contente de ranger cet incident parmi ceux que je n’ai pu expliquer jusqu’à ce jour !

— Vraiment, Cyrus, dit Gédéon Spilett, ces choses sont incroyables ! Votre sauvetage, la caisse échouée sur le sable, les aventures de Top, et enfin cette bouteille… Ne comprendrons-nous donc jamais ces énigmes ?

— Si ! répondit vivement l’ingénieur. Si, même si je dois fouiller cette île jusque dans ses entrailles !

— Le hasard nous donnera peut-être la clef de ce mystère !

— Le hasard, Spilett ! Je ne crois guère au hasard, pas plus qu’aux mystères en ce monde. Tout ce qui se passe ici d’inexplicable a une cause, et cette cause, je la découvrirai. En attendant, observons et travaillons.

Janvier arriva. L’année 1867 commençait. Les travaux d’été furent menés avec assiduité. Pendant les jours suivants, Harbert et Gédéon Spilett allèrent du côté du corral et purent constater qu’Ayrton avait pris possession de la demeure préparée pour lui. Il s’occupait du nombreux troupeau confié à ses soins et devait épargner à ses compagnons la fatigue de venir visiter le corral tous les deux ou trois jours. Pour éviter de le laisser trop longtemps seul, les colons lui rendaient pourtant assez souvent visite.

Il était aussi utile que cette partie de l’île soit surveillée, étant donné certains soupçons partagés par l’ingénieur et Gédéon Spilett. Si un incident survenait, Ayrton ne manquerait pas d’en avertir les habitants de Granite-house.

Un incident pouvait cependant survenir brusquement et devoir être signalé sans délai à l’ingénieur. Même en dehors des faits liés au mystère de l’île Lincoln, bien d’autres auraient pu exiger une intervention rapide des colons : l’apparition d’un navire au large, en vue de la côte occidentale, un naufrage aux abords de l’ouest, l’arrivée possible de pirates, etc.

Cyrus Smith décida donc de permettre au corral de communiquer instantanément avec Granite-house.

Il fit part de son projet à ses compagnons le 10 janvier.

— Ah çà ! Comment allez-vous vous y prendre, monsieur Cyrus ? demanda Pencroff. Vous ne songeriez pas, par hasard, à installer un télégraphe ?

— Précisément, répondit l’ingénieur.

— Électrique ? s’écria Harbert.

— Électrique, répondit Cyrus Smith. Nous avons tous les éléments nécessaires pour fabriquer une pile. Le plus difficile sera d’étirer des fils de fer, mais je pense qu’avec une filière nous y arriverons.

— Eh bien, après cela, répliqua le marin, je ne désespère plus de nous voir un jour rouler en chemin de fer !

On se mit donc à l’ouvrage en commençant par le plus difficile : fabriquer les fils. En cas d’échec, il serait inutile de construire la pile et les autres accessoires.

On le sait, le fer de l’île Lincoln était d’excellente qualité et se prêtait donc très bien à l’étirage. Cyrus Smith commença par fabriquer une filière : une plaque d’acier percée de trous coniques de différents calibres, qui devaient amener successivement le fil à la finesse voulue. Après avoir été trempée « de tout son dur », comme on dit en métallurgie, la pièce d’acier fut fixée de façon inébranlable à un bâti solidement enfoncé dans le sol, à quelques pieds seulement de la grande chute. L’ingénieur allait encore utiliser la force motrice de celle-ci.

Le moulin à foulon se trouvait là. Il ne fonctionnait pas alors, mais son arbre de couche, entraîné avec une extrême puissance, pouvait étirer le fil en l’enroulant autour de lui.

L’opération fut délicate et demanda beaucoup de soin. On avait d’abord préparé le fer en longues tiges minces, dont les extrémités avaient été amincies à la lime. Introduit dans le plus grand calibre de la filière, le fer fut étiré par l’arbre de couche et enroulé sur une longueur de vingt-cinq à trente pieds. On le déroula ensuite pour le faire passer successivement dans les calibres plus petits. L’ingénieur finit par obtenir des fils de quarante à cinquante pieds de long. Il serait facile de les raccorder et de les tendre sur les cinq milles qui séparaient le corral de l’enceinte de Granite-house.

Quelques jours suffirent à mener ce travail à bien. Dès que la machine eut été mise en marche, Cyrus Smith laissa même ses compagnons exercer le métier de tréfileurs et s’occupa de fabriquer sa pile.

Il fallait, dans ce cas, obtenir une pile à courant constant. On sait que les éléments des piles modernes se composent généralement de charbon de cornue, de zinc et de cuivre. Mais l’ingénieur manquait totalement de cuivre. Malgré ses recherches, il n’en avait trouvé aucune trace dans l’île Lincoln, et il fallait s’en passer. Quant au charbon de cornue, ce graphite dur qui se trouve dans les cornues des usines à gaz après que la houille a été déshydrogénée, on aurait pu en produire. Il aurait cependant fallu installer des appareils spéciaux, ce qui aurait demandé beaucoup de travail. Pour le zinc, on se souvient que la caisse trouvée à la pointe de l’Épave était doublée d’une enveloppe de ce métal. On ne pouvait en faire meilleur usage dans cette circonstance.

Après mûre réflexion, Cyrus Smith décida donc de fabriquer une pile très simple, proche de celle que Becquerel avait imaginée en 1820, où seul le zinc est employé. Quant aux autres substances, l’acide azotique et la potasse, il avait tout à sa disposition.

Voici comment fut composée cette pile, dont les effets devaient résulter de la réaction de l’acide et de la potasse l’un sur l’autre.

On fabriqua plusieurs flacons de verre et on les remplit d’acide azotique. L’ingénieur les ferma au moyen d’un bouchon traversé par un tube de verre, fermé à son extrémité inférieure et destiné à plonger dans l’acide au moyen d’un tampon d’argile maintenu par un linge. Par l’extrémité supérieure du tube, il versa une solution de potasse qu’il avait obtenue auparavant en brûlant diverses plantes. L’acide et la potasse purent ainsi réagir l’un sur l’autre à travers l’argile.

Cyrus Smith prit ensuite deux lames de zinc. Il plongea l’une dans l’acide azotique, l’autre dans la solution de potasse. Un courant se produisit aussitôt, allant de la lame du flacon à celle du tube. Une fois les deux lames reliées par un fil métallique, celle du tube devint le pôle positif de l’appareil, et celle du flacon le pôle négatif. Chaque flacon produisit donc autant de courants qui, réunis, devaient suffire à provoquer tous les phénomènes de la télégraphie électrique.

Tel fut l’appareil ingénieux et très simple construit par Cyrus Smith. Il allait lui permettre d’établir une communication télégraphique entre Granite-house et le corral.

Le 6 février, on commença à planter les poteaux munis d’isolateurs de verre, destinés à soutenir le fil le long de la route du corral. Quelques jours plus tard, le fil était tendu, prêt à produire, à la vitesse de cent mille kilomètres par seconde, le courant électrique que la terre se chargerait de ramener à son point de départ.

On avait fabriqué deux piles : une pour Granite-house, l’autre pour le corral. Si le corral devait communiquer avec Granite-house, il pouvait aussi être utile que Granite-house communique avec le corral.

Le récepteur et le manipulateur étaient très simples. Dans les deux stations, le fil s’enroulait sur un électro-aimant, c’est-à-dire un morceau de fer doux entouré d’un fil. Quand on établissait la communication entre les deux pôles, le courant partait du pôle positif, parcourait le fil et passait dans l’électro-aimant, qui s’aimantait temporairement. Il revenait ensuite par le sol au pôle négatif. Dès qu’on interrompait le courant, l’électro-aimant se désaimantait. Il suffisait donc de placer devant lui une plaque de fer doux : attirée pendant le passage du courant, elle retombait lorsqu’il était interrompu. Une fois ce mouvement obtenu, Cyrus Smith put très facilement relier à la plaque une aiguille placée sur un cadran portant les lettres de l’alphabet en bordure. Il put ainsi correspondre d’une station à l’autre.

L’installation fut entièrement terminée le 12 février. Ce jour-là, Cyrus Smith envoya le courant dans le fil et demanda si tout allait bien au corral. Quelques instants plus tard, il reçut une réponse satisfaisante d’Ayrton.

Pencroff ne se tenait plus de joie. Chaque matin et chaque soir, il envoyait un télégramme au corral, jamais laissé sans réponse.

Cette communication présentait deux avantages bien réels : elle permettait de constater la présence d’Ayrton au corral et le préservait d’un isolement complet. Cyrus Smith ne laissait d’ailleurs jamais passer une semaine sans lui rendre visite, et Ayrton venait de temps à autre à Granite-house, où il était toujours bien accueilli.

La belle saison s’écoula ainsi, au milieu des travaux habituels. Les ressources de la colonie, surtout en légumes et en céréales, augmentaient de jour en jour. Les plants rapportés de l’île Tabor avaient parfaitement réussi. Le plateau de Grande-Vue présentait un aspect très rassurant. La quatrième récolte de blé avait été admirable et, comme on peut le penser, personne ne songea à vérifier si la moisson comptait bien quatre cents milliards de grains. Pencroff en avait pourtant eu l’idée. Mais Cyrus Smith lui apprit que, même en comptant trois cents grains par minute, soit neuf mille à l’heure, il lui faudrait environ cinq mille cinq cents ans pour finir. Le brave marin crut devoir y renoncer.

Le temps était magnifique et la température très chaude dans la journée. Le soir, les brises du large venaient adoucir les ardeurs de l’atmosphère et procuraient des nuits fraîches aux habitants de Granite-house. Il y eut cependant quelques orages. Peu durables, ils s’abattaient sur l’île Lincoln avec une force extraordinaire. Pendant quelques heures, les éclairs ne cessaient d’embraser le ciel et le tonnerre de rouler.

À cette époque, la petite colonie était extrêmement prospère. Les habitants de la basse-cour pullulaient. On vivait de leur surplus, car il devenait urgent de ramener leur nombre à un chiffre plus modéré. Les porcs avaient déjà eu des petits ; on comprend que les soins à leur donner absorbaient une grande partie du temps de Nab et de Pencroff. Les onaggas, qui avaient donné deux jolies bêtes, étaient le plus souvent montés par Gédéon Spilett et Harbert. Sous la direction du reporter, le jeune garçon était devenu un excellent cavalier. On attelait aussi les onaggas au chariot pour transporter à Granite-house du bois, de la houille ou les divers produits minéraux employés par l’ingénieur.

Plusieurs reconnaissances furent alors poussées jusque dans les profondeurs des forêts du Far-West. Les explorateurs pouvaient s’y aventurer sans craindre une chaleur excessive : les rayons du soleil traversaient à peine l’épaisse ramure enchevêtrée au-dessus de leurs têtes. Ils visitèrent ainsi toute la rive gauche de la Mercy, bordée par la route qui allait du corral à l’embouchure de la rivière de la Chute.

Pendant ces excursions, les colons prenaient pourtant soin de bien s’armer. Ils rencontraient souvent certains sangliers très sauvages et très féroces, contre lesquels il fallait lutter sérieusement.

Cette saison-là, on mena aussi une terrible guerre aux jaguars. Gédéon Spilett leur avait voué une haine toute particulière, et son élève Harbert le secondait bien. Armés comme ils l’étaient, ils ne craignaient guère de rencontrer un de ces fauves. La hardiesse d’Harbert était superbe, le sang-froid du reporter étonnant. Une vingtaine de magnifiques peaux ornaient déjà la grande salle de Granite-house. Si cela continuait, la race des jaguars serait bientôt éteinte dans l’île : c’était le but des chasseurs.

L’ingénieur participa parfois à des reconnaissances dans les parties inconnues de l’île, qu’il observait avec une attention minutieuse. Il cherchait d’autres traces que celles des animaux dans les portions les plus épaisses de ces vastes bois, sans jamais rien apercevoir de suspect. Ni Top ni Jup, qui l’accompagnaient, ne laissaient deviner par leur attitude quoi que ce soit d’extraordinaire. Pourtant, plus d’une fois encore, le chien aboya à l’ouverture de ce puits que l’ingénieur avait exploré sans résultat.

C’est à cette époque que Gédéon Spilett, aidé d’Harbert, prit plusieurs vues des endroits les plus pittoresques de l’île. Il utilisa l’appareil photographique trouvé dans la caisse, dont on ne s’était pas encore servi.

Muni d’un puissant objectif, l’appareil était très complet. Aucune substance nécessaire à la photographie ne manquait : collodion pour préparer la plaque de verre, nitrate d’argent pour la sensibiliser, hyposulfate de soude pour fixer l’image obtenue, chlorure d’ammonium pour baigner le papier destiné à donner l’épreuve positive, acétate de soude et chlorure d’or pour imprégner celle-ci. Les papiers eux-mêmes étaient là, déjà chlorurés. Avant de les poser dans le châssis sur les épreuves négatives, il suffisait de les tremper quelques minutes dans du nitrate d’argent dilué dans l’eau.

Le reporter et son aide devinrent vite d’habiles opérateurs. Ils obtinrent d’assez belles photographies de paysages : l’ensemble de l’île vu du plateau de Grande-Vue, avec le mont Franklin à l’horizon ; l’embouchure de la Mercy, si pittoresquement encadrée de hautes roches ; la clairière et le corral adossé aux premières croupes de la montagne ; tout le développement si curieux du cap Griffe, de la pointe de l’Épave, etc.

Les photographes n’oublièrent le portrait d’aucun habitant de l’île, sans exception.

— Ça peuple, disait Pencroff.

Le marin était enchanté de voir son image fidèlement reproduite sur les murs de Granite-house. Il s’arrêtait volontiers devant cette exposition, comme il l’aurait fait devant les plus riches vitrines de Broadway.

Mais il faut le dire : le portrait le mieux réussi fut sans conteste celui de maître Jup. Maître Jup avait posé avec un sérieux impossible à décrire, et son image était parlante !

— On dirait qu’il va faire la grimace ! s’écriait Pencroff.

Maître Jup aurait été bien difficile s’il n’avait pas été satisfait. Mais il était satisfait, et il contemplait son image d’un air sentimental, où perçait une légère dose de vanité.

Les grandes chaleurs de l’été se terminèrent avec le mois de mars. Le temps fut parfois pluvieux, mais l’atmosphère restait chaude. Ce mois de mars, qui correspond au mois de septembre des latitudes du Nord, ne fut pas aussi beau qu’on aurait pu l’espérer. Peut-être annonçait-il un hiver précoce et rigoureux.

Un matin, le 21, on put même croire que les premières neiges avaient fait leur apparition. Harbert s’était mis de bonne heure à une fenêtre de Granite-house lorsqu’il s’écria :

— Tiens ! L’îlot est couvert de neige !

— De la neige à cette époque ? répondit le reporter, qui avait rejoint le jeune garçon.

Leurs compagnons furent bientôt près d’eux. Ils ne purent faire qu’un constat : l’îlot, mais aussi toute la grève au pied de Granite-house, étaient couverts d’une couche blanche uniformément répandue sur le sol.

— C’est bien de la neige ! dit Pencroff.

— Ou cela lui ressemble beaucoup ! répondit Nab.

— Mais le thermomètre indique cinquante-huit degrés, soit quatorze degrés centigrades au-dessus de zéro ! fit observer Gédéon Spilett.

Cyrus Smith regardait la nappe blanche sans se prononcer. Il ne savait vraiment pas comment expliquer ce phénomène à cette époque de l’année et par une telle température.

— Mille diables ! s’écria Pencroff. Nos plantations vont être gelées !

Le marin s’apprêtait à descendre, mais l’agile Jup le précéda en se laissant glisser jusqu’au sol.

L’orang n’avait pas encore touché terre que l’énorme couche de neige se souleva et s’éparpilla dans l’air en flocons si innombrables qu’ils voilèrent la lumière du soleil pendant quelques minutes.

— Des oiseaux ! s’écria Harbert.

C’étaient en effet des essaims d’oiseaux de mer au plumage d’un blanc éclatant. Ils s’étaient posés par centaines de mille sur l’îlot et sur la côte. Ils disparurent au loin, laissant les colons ébahis, comme devant un changement à vue qui aurait fait succéder l’été à l’hiver dans un décor de féerie. Malheureusement, tout s’était passé si vite que ni le reporter ni le jeune garçon ne purent abattre un de ces oiseaux. Leur espèce resta inconnue.

Quelques jours plus tard, c’était le 26 mars : il y avait deux ans que les naufragés de l’air avaient été jetés sur l’île Lincoln !

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