JULES VERNE · Part 3

Chapter 44

Chapter 44

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Contemporary French adaptation used for the narrated edition. Editorial review is ongoing.

Discussions. — Pressentiments. — Une proposition d’Ayrton. — Elle est acceptée. — Ayrton et Pencroff sur l’îlot Grant. — Les forçats de Norfolk. — Leurs projets. — La tentative héroïque d’Ayrton. — Son retour. — Six contre cinquante.

Il n’y avait plus aucun doute sur les intentions des pirates. Ils avaient jeté l’ancre à une courte distance de l’île. Il était évident qu’ils comptaient, dès le lendemain, gagner le rivage avec leurs canots !

Cyrus Smith et ses compagnons étaient prêts à agir. Mais, si résolus qu’ils soient, ils devaient rester prudents. Leur présence pouvait peut-être encore passer inaperçue, si les pirates se contentaient de débarquer sur le littoral sans pénétrer dans l’intérieur de l’île. Ceux-ci ne cherchaient peut-être qu’à s’approvisionner au point d’eau de la Mercy. Le pont, construit à un mille et demi de l’embouchure, ainsi que les aménagements des Cheminées pouvaient échapper à leurs regards.

Mais pourquoi ce pavillon hissé à la corne du brick ? Pourquoi ce coup de canon ? Pure fanfaronnade, sans doute, à moins que ce soit le signe d’une prise de possession ! Cyrus Smith savait maintenant que le navire disposait d’un armement redoutable. Or, qu’avaient les colons de l’île Lincoln pour répondre au canon des pirates ? Quelques fusils seulement.

— Toutefois, fit observer Cyrus Smith, notre position ici est imprenable. L’ennemi ne peut pas découvrir l’ouverture du déversoir, maintenant cachée sous les roseaux et les herbes. Il lui est donc impossible de pénétrer dans Granite-house.

— Mais nos plantations, notre basse-cour, notre corral, tout enfin, tout ! s’écria Pencroff en frappant du pied. Ils peuvent tout ravager, tout détruire en quelques heures !

— Tout, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et nous n’avons aucun moyen de les en empêcher.

— Sont-ils nombreux ? Voilà la question, dit alors le reporter. S’ils ne sont qu’une douzaine, nous saurons les arrêter. Mais quarante, cinquante, plus peut-être !…

— Monsieur Smith, dit alors Ayrton en s’avançant vers l’ingénieur, voulez-vous m’accorder une permission ?

— Laquelle, mon ami ?

— Celle d’aller jusqu’au navire pour connaître le nombre d’hommes de son équipage.

— Mais, Ayrton… répondit l’ingénieur en hésitant, vous risquerez votre vie…

— Pourquoi pas, monsieur ?

— C’est plus que votre devoir.

— J’ai plus que mon devoir à faire, répondit Ayrton.

— Vous iriez en pirogue jusqu’au bâtiment ? demanda Gédéon Spilett.

— Non, monsieur, j’irai à la nage. La pirogue ne passerait pas là où un homme peut se glisser entre deux eaux.

— Vous savez bien que le brick est à un mille un quart de la côte ? dit Harbert.

— Je suis bon nageur, monsieur Harbert.

— C’est risquer votre vie, vous dis-je, reprit l’ingénieur.

— Peu importe, répondit Ayrton. Monsieur Smith, je vous le demande comme une grâce. C’est peut-être un moyen de me relever à mes propres yeux !

— Allez, Ayrton, répondit l’ingénieur. Il sentait bien qu’un refus aurait profondément attristé l’ancien forçat, redevenu honnête homme.

— Je vous accompagnerai, dit Pencroff.

— Vous vous méfiez de moi ! répondit vivement Ayrton.

Puis, plus humblement :

— Hélas !

— Non ! non ! reprit Cyrus Smith avec animation. Non, Ayrton ! Pencroff ne se méfie pas de vous ! Vous avez mal compris ses paroles.

— En effet, répondit le marin, je propose seulement d’accompagner Ayrton jusqu’à l’îlot. Il est possible, quoique peu probable, qu’un de ces coquins ait débarqué. Dans ce cas, deux hommes ne seront pas de trop pour l’empêcher de donner l’alerte. J’attendrai Ayrton sur l’îlot, et il ira seul au navire, puisqu’il a proposé de le faire.

Une fois ces dispositions convenues, Ayrton prépara son départ. Son projet était audacieux, mais l’obscurité de la nuit pouvait lui permettre de réussir. Arrivé au bâtiment, il pourrait s’accrocher aux sous-barbes ou aux cadènes des haubans pour compter les forçats et peut-être surprendre leurs intentions.

Ayrton et Pencroff descendirent sur le rivage, suivis de leurs compagnons. Ayrton se déshabilla et se frotta de graisse pour moins souffrir de la température de l’eau, encore froide. Il serait peut-être obligé d’y rester plusieurs heures.

Pendant ce temps, Pencroff et Nab étaient allés chercher la pirogue, amarrée quelques centaines de pas plus haut sur la berge de la Mercy. À leur retour, Ayrton était prêt.

On lui jeta une couverture sur les épaules, et les colons vinrent lui serrer la main.

Ayrton s’embarqua dans la pirogue avec Pencroff.

Il était dix heures et demie du soir lorsque tous deux disparurent dans l’obscurité. Leurs compagnons retournèrent les attendre aux Cheminées.

Ils traversèrent facilement le canal, et la pirogue accosta sur la rive opposée, celle de l’îlot. Ils avaient pris quelques précautions, au cas où des pirates rôdaient dans les parages. Mais, après avoir observé les lieux, il leur parut certain que l’îlot était désert. Ayrton le traversa donc d’un pas rapide, suivi de Pencroff, en effarouchant les oiseaux nichés dans les trous des rochers. Puis, sans hésiter, il se jeta à la mer. Il nagea sans bruit vers le navire, dont quelques lumières, allumées depuis peu, indiquaient maintenant la position exacte.

Pencroff, lui, se blottit dans un creux du rivage et attendit le retour de son compagnon.

Ayrton nageait d’un bras vigoureux. Il glissait dans l’eau sans produire le plus léger frémissement. Sa tête émergeait à peine ; ses yeux restaient fixés sur la masse sombre du brick, dont les feux se reflétaient dans la mer. Il ne pensait qu’au devoir qu’il avait promis d’accomplir. Il ne songeait même pas aux dangers qu’il courait, à bord du navire, mais aussi dans ces eaux souvent fréquentées par les requins. Le courant le portait, et il s’éloignait rapidement de la côte.

Une demi-heure plus tard, sans avoir été vu ni entendu, Ayrton glissait entre deux eaux, atteignait le navire et s’accrochait d’une main aux sous-barbes du beaupré. Il reprit son souffle, puis se hissa sur les chaînes et parvint à l’extrémité de la guibre. Quelques pantalons de matelot y séchaient. Il en enfila un. Puis, solidement accroché, il écouta.

On ne dormait pas à bord du brick. Bien au contraire : on discutait, on chantait, on riait. Parmi ces propos mêlés de jurons, voici ceux qui frappèrent surtout Ayrton :

— Une belle acquisition, notre brick !

— Il marche bien, le Speedy ! Il mérite son nom !

— Toute la marine de Norfolk peut se lancer à ses trousses ! Cours toujours !

— Hourra pour son commandant !

— Hourra pour Bob Harvey !

On comprendra ce qu’éprouva Ayrton en entendant cet échange : il venait de reconnaître en Bob Harvey un de ses anciens compagnons d’Australie. Ce marin audacieux avait repris ses projets criminels. Près de l’île Norfolk, Bob Harvey s’était emparé de ce brick chargé d’armes, de munitions, d’ustensiles et d’outils de toutes sortes, destinés à l’une des îles Sandwich. Toute sa bande avait embarqué. Devenus pirates après avoir été forçats, ces misérables écumaient le Pacifique, détruisaient les navires et massacraient les équipages, plus féroces que les Malais eux-mêmes !

Les forçats parlaient à haute voix. Ils racontaient leurs prouesses en buvant sans mesure. Voici ce qu’Ayrton put comprendre :

L’équipage actuel du Speedy était entièrement composé de prisonniers anglais évadés de Norfolk.

Or, voici ce qu’est Norfolk.

Par 29° 2′ de latitude sud et 165° 42′ de longitude est, à l’est de l’Australie, se trouve une petite île de six lieues de tour. Le mont Pitt la domine, à onze cents pieds au-dessus du niveau de la mer. C’est l’île Norfolk, devenue le siège d’un établissement où sont parqués les condamnés les plus intraitables des pénitenciers anglais. Ils y sont cinq cents, soumis à une discipline de fer, menacés de terribles punitions. Cent cinquante soldats et cent cinquante employés les gardent, sous les ordres d’un gouverneur. On imaginerait difficilement pire rassemblement de scélérats. Quelquefois, bien que ce soit rare, certains parviennent à s’échapper malgré la surveillance excessive dont ils font l’objet. Ils s’emparent par surprise de navires, puis parcourent les archipels polynésiens.

C’est ce qu’avaient fait Bob Harvey et ses compagnons. C’est ce qu’Ayrton avait autrefois voulu faire. Bob Harvey s’était emparé du Speedy, alors au mouillage en vue de Norfolk. L’équipage avait été massacré. Depuis un an, ce navire devenu pirate parcourait les mers du Pacifique sous le commandement d’Harvey, ancien capitaine au long cours, désormais écumeur des mers, qu’Ayrton connaissait bien !

La plupart des forçats étaient réunis dans la dunette, à l’arrière du navire. Quelques autres, étendus sur le pont, causaient à haute voix.

La conversation se poursuivait au milieu des cris et des beuveries. Ayrton apprit ainsi que seul le hasard avait amené le Speedy en vue de l’île Lincoln.

Bob Harvey n’y avait encore jamais mis le pied. Mais, comme Cyrus Smith l’avait pressenti, il avait trouvé sur sa route cette terre inconnue, qu’aucune carte ne situait. Il avait donc décidé de la visiter et, si elle lui convenait, d’en faire au besoin le port d’attache du brick.

Quant au pavillon noir hissé à la corne du Speedy et au coup de canon tiré à la manière des navires de guerre lorsqu’ils abaissent leurs couleurs, ce n’était qu’une fanfaronnade de pirates. Il ne s’agissait pas d’un signal. Aucun contact n’avait encore été établi entre les évadés de Norfolk et l’île Lincoln.

Un immense danger menaçait donc le domaine des colons. L’île, avec son point d’eau facile d’accès, son petit port, ses ressources de toutes sortes si bien exploitées par les colons et les profondeurs cachées de Granite-house, ne pouvait évidemment que convenir aux forçats. Entre leurs mains, elle deviendrait un excellent refuge. Comme elle était inconnue, elle leur assurerait la sécurité et l’impunité, peut-être pour longtemps. Il était tout aussi évident qu’ils n’épargneraient pas les colons. Le premier soin de Bob Harvey et de ses complices serait de les massacrer sans merci. Cyrus Smith et les siens ne pouvaient même pas songer à fuir et à se cacher dans l’île, puisque les forçats comptaient y résider. Et si le Speedy partait en expédition, il était probable que quelques hommes de l’équipage resteraient à terre pour s’y établir. Il fallait donc combattre. Il fallait détruire jusqu’au dernier ces misérables, indignes de pitié, contre lesquels tous les moyens seraient bons.

Voilà ce que pensa Ayrton. Il savait bien que Cyrus Smith partagerait son avis.

Mais la résistance et, finalement, la victoire étaient-elles possibles ? Tout dépendait de l’armement du brick et du nombre d’hommes à bord.

Ayrton résolut de le savoir à tout prix. Une heure après son arrivée, les cris avaient commencé à s’apaiser. Bon nombre de forçats s’étaient déjà endormis, ivres. Ayrton n’hésita donc pas à s’aventurer sur le pont du Speedy, que les lanternes éteintes laissaient dans une profonde obscurité.

Il se hissa sur la guibre et, par le beaupré, atteignit le gaillard d’avant. Se glissant entre les forçats étendus çà et là, il fit le tour du bâtiment. Il constata que le Speedy était armé de quatre canons, capables, semblait-il, de tirer des boulets de huit à dix livres. Il vérifia même au toucher que ces canons se chargeaient par la culasse. C’étaient donc des pièces modernes, faciles à utiliser et d’un effet terrible.

Les hommes couchés sur le pont devaient être une dizaine environ, mais on pouvait supposer que d’autres, plus nombreux, dormaient à l’intérieur. D’ailleurs, en les écoutant, Ayrton avait cru comprendre qu’ils étaient une cinquantaine à bord. C’était beaucoup pour les six colons de l’île Lincoln ! Pourtant, grâce au dévouement d’Ayrton, Cyrus Smith ne serait pas pris au dépourvu. Il connaîtrait les forces de ses adversaires et agirait en conséquence.

Ayrton n’avait plus qu’à revenir rendre compte à ses compagnons de la mission qu’il s’était donnée. Il se prépara à regagner l’avant du brick pour se glisser jusqu’à la mer.

Mais cet homme, qui voulait, il l’avait dit, faire plus que son devoir, eut alors une pensée héroïque. Il sacrifierait sa vie, mais sauverait l’île et les colons. Cyrus Smith ne pourrait évidemment pas résister à cinquante bandits entièrement armés. Qu’ils pénètrent de force dans Granite-house ou qu’ils y affament les assiégés, ils finiraient par les vaincre. Ayrton imagina alors ses sauveurs, ceux qui avaient refait de lui un homme, un honnête homme, ceux à qui il devait tout, tués sans pitié. Il vit leurs travaux anéantis, leur île transformée en repaire de pirates ! Il se dit qu’en somme il était, lui, Ayrton, la cause première de tous ces désastres : son ancien compagnon Bob Harvey n’avait fait que réaliser ses propres projets. L’horreur s’empara de tout son être. Il fut alors saisi d’une envie irrésistible de faire sauter le brick, avec tous ceux qu’il portait. Ayrton périrait dans l’explosion, mais il ferait son devoir.

Ayrton n’hésita pas. Il était facile de gagner la soute aux poudres, toujours située à l’arrière d’un bâtiment. Un navire qui exerçait un pareil métier ne devait pas manquer de poudre. Une étincelle suffirait à l’anéantir en un instant.

Ayrton se laissa glisser avec précaution dans l’entrepont. De nombreux hommes y dormaient, alourdis par l’ivresse plus encore que par le sommeil. Une lanterne brûlait au pied du grand mât. Autour de celui-ci était suspendu un râtelier garni d’armes à feu de toutes sortes.

Ayrton y prit un revolver et s’assura qu’il était chargé et amorcé. Il ne lui fallait rien de plus pour accomplir son œuvre de destruction. Il se glissa donc vers l’arrière, afin d’arriver sous la dunette, où devait se trouver la soute.

Mais dans cet entrepont presque obscur, il était difficile de ramper sans heurter un forçat insuffisamment endormi. Il en résultait des jurons et des coups. Ayrton dut s’arrêter plus d’une fois. Il atteignit enfin la cloison du compartiment arrière et trouva la porte qui devait donner sur la soute même.

Il n’avait d’autre choix que de la forcer et se mit à l’œuvre. Difficile de le faire sans bruit : il fallait briser un cadenas. Mais sous sa main vigoureuse, le cadenas sauta et la porte s’ouvrit…

À cet instant, un bras se posa sur l’épaule d’Ayrton.

— Que fais-tu là ? demanda d’une voix dure un homme de haute taille. Surgissant de l’ombre, il éclaira brusquement le visage d’Ayrton avec une lanterne.

Ayrton se rejeta en arrière. À la lueur fugitive de la lanterne, il avait reconnu son ancien complice, Bob Harvey. Mais celui-ci ne pouvait le reconnaître : il devait le croire mort depuis longtemps.

— Que fais-tu là ? répéta Bob Harvey en saisissant Ayrton à la ceinture de son pantalon.

Sans répondre, Ayrton repoussa vigoureusement le chef des forçats et tenta de se précipiter dans la soute. Un coup de revolver au milieu des tonneaux de poudre, et tout aurait été fini !…

— À moi, garçons ! s’était écrié Bob Harvey.

Deux ou trois pirates, réveillés par sa voix, s’étaient relevés. Ils se jetèrent sur Ayrton et essayèrent de le mettre à terre. Mais Ayrton, vigoureux, se dégagea. Deux coups de revolver retentirent, et deux forçats tombèrent. Un coup de couteau qu’il ne put parer lui entailla cependant l’épaule.

Ayrton comprit qu’il ne pouvait plus exécuter son projet. Bob Harvey avait refermé la porte de la soute, et l’agitation de l’entrepont annonçait le réveil de tous les pirates. Ayrton devait garder sa vie pour combattre aux côtés de Cyrus Smith. Il ne lui restait qu’à fuir !

Mais la fuite était-elle encore possible ? C’était douteux, même si Ayrton était résolu à tout tenter pour rejoindre ses compagnons.

Il lui restait quatre coups à tirer. Deux partirent aussitôt. L’un, dirigé contre Bob Harvey, ne l’atteignit pas, du moins pas grièvement. Profitant d’un mouvement de recul de ses adversaires, Ayrton se précipita vers l’échelle du capot pour gagner le pont du brick. En passant devant la lanterne, il la brisa d’un coup de crosse. L’obscurité profonde qui se fit devait favoriser sa fuite.

Deux ou trois pirates, réveillés par le bruit, descendaient alors l’échelle. Un cinquième coup de revolver en jeta un au bas des marches. Les autres s’écartèrent, sans rien comprendre à ce qui se passait. En deux bonds, Ayrton fut sur le pont. Trois secondes plus tard, après avoir tiré son dernier coup au visage d’un pirate qui venait de le saisir par le cou, il enjambait les bastingages et se précipitait à la mer.

Il enjambait les bastingages et se précipitait…

Ayrton n’avait pas fait six brasses que les balles crépitaient autour de lui comme une grêle.

On imagine l’émotion de Pencroff, abrité sous un rocher de l’îlot, et celle de Cyrus Smith, du reporter, d’Harbert et de Nab, blottis dans les Cheminées, lorsqu’ils entendirent ces détonations à bord du brick. Ils s’étaient élancés sur la grève, leurs fusils épaulés, prêts à repousser toute attaque.

Pour eux, il n’y avait aucun doute : Ayrton, surpris par les pirates, avait été massacré. Et peut-être ces misérables allaient-ils profiter de la nuit pour débarquer sur l’île !

Une demi-heure passa dans une angoisse mortelle. Les détonations avaient pourtant cessé, et ni Ayrton ni Pencroff ne revenaient. L’îlot était-il donc envahi ? Ne fallait-il pas courir à leur secours ? Mais comment ? La mer était haute à cet instant et rendait le canal infranchissable. La pirogue n’était plus là ! Qu’on imagine l’horrible inquiétude de Cyrus Smith et de ses compagnons !

Enfin, vers minuit et demi, une pirogue portant deux hommes accosta sur la grève. Ayrton, légèrement blessé à l’épaule, et Pencroff, sain et sauf, furent reçus à bras ouverts par leurs amis.

Tous se réfugièrent aussitôt aux Cheminées. Ayrton raconta ce qui s’était passé. Il ne cacha pas sa tentative de faire sauter le brick.

Toutes les mains se tendirent vers lui. Ayrton ne dissimula pas la gravité de la situation. Les pirates étaient sur leurs gardes. Ils savaient que l’île Lincoln était habitée. Ils ne débarqueraient qu’en nombre et bien armés. Ils ne respecteraient rien. Si les colons tombaient entre leurs mains, ils ne devaient attendre aucune pitié !

— Eh bien ! nous saurons mourir ! dit le reporter.

— Rentrons et veillons, répondit l’ingénieur.

— Avons-nous une chance de nous en tirer, monsieur Cyrus ? demanda le marin.

— Oui, Pencroff.

— Hum ! Six contre cinquante !

— Oui ! six !… sans compter…

— Qui donc ? demanda Pencroff.

Cyrus ne répondit pas, mais il montra le ciel de la main.

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