JULES VERNE · Part 3

Chapter 59

Chapter 59

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Contemporary French adaptation used for the narrated edition. Editorial review is ongoing.

Les dernières heures du capitaine Nemo. — Les volontés d’un mourant. — Un souvenir pour ses amis d’un jour. — Le cercueil du capitaine Nemo. — Quelques conseils aux colons. — Le dernier instant. — Au fond des mers.

Le jour s’était levé. Aucun rayon de lumière ne pénétrait dans la profonde crypte. La mer, haute à cet instant, en bouchait l’entrée. Mais la lumière artificielle qui s’échappait en longs faisceaux à travers les parois du Nautilus n’avait pas faibli. L’eau resplendissait toujours autour du bâtiment flottant.

Une fatigue extrême accablait le capitaine Nemo, retombé sur le divan. Il était impossible d’envisager son transport à Granite-house : il avait exprimé sa volonté de rester parmi les merveilles du Nautilus, que des millions n’auraient pas suffi à payer, et d’y attendre une mort désormais proche.

Pendant l’assez longue prostration qui le laissa presque inconscient, Cyrus Smith et Gédéon Spilett observèrent attentivement son état. Le capitaine s’éteignait peu à peu, c’était visible. Les forces allaient abandonner ce corps autrefois si robuste, devenu la fragile enveloppe d’une âme sur le point de s’échapper. Toute la vie se concentrait dans le cœur et la tête.

L’ingénieur et le reporter s’étaient consultés à voix basse. Pouvaient-ils apporter quelque soin à ce mourant ? Sinon le sauver, du moins prolonger sa vie de quelques jours ? Lui-même avait dit qu’il n’existait aucun remède. Il attendait tranquillement la mort, sans la craindre.

— Nous ne pouvons rien, dit Gédéon Spilett.

— Mais de quoi meurt-il ? demanda Pencroff.

— Il s’éteint, répondit le reporter.

— Pourtant, reprit le marin, si nous le transportions au grand air, en plein soleil, peut-être reprendrait-il des forces ?

— Non, Pencroff, répondit l’ingénieur, il n’y a rien à tenter ! D’ailleurs, le capitaine Nemo n’accepterait pas de quitter son bord. Il vit sur le Nautilus depuis trente ans, et c’est sur le Nautilus qu’il veut mourir.

Le capitaine Nemo entendit sans doute la réponse de Cyrus Smith, car il se redressa un peu et dit, d’une voix plus faible mais toujours intelligible :

— Vous avez raison, monsieur. Je dois et je veux mourir ici. Aussi ai-je une demande à vous faire.

Cyrus Smith et ses compagnons s’étaient approchés du divan. Ils disposèrent les coussins pour mieux soutenir le mourant.

On vit alors son regard se poser sur toutes les merveilles du salon, éclairé par les rayons électriques que filtraient les arabesques d’un plafond lumineux. Il contempla, l’un après l’autre, les tableaux accrochés aux splendides tapisseries des parois : les chefs-d’œuvre des maîtres italiens, flamands, français et espagnols. Puis les reproductions en réduction, de marbre et de bronze, dressées sur leurs piédestaux ; l’orgue magnifique adossé à la cloison arrière ; les vitrines disposées autour d’une vasque centrale où s’épanouissaient les plus admirables produits de la mer : plantes marines, zoophytes, chapelets de perles d’une valeur inestimable. Enfin, ses yeux s’arrêtèrent sur la devise inscrite au fronton de ce musée, celle du Nautilus :

Mobilis in mobili.

Il semblait vouloir caresser une dernière fois du regard ces chefs-d’œuvre de l’art et de la nature, auxquels il avait limité son horizon durant tant d’années dans l’abîme des mers !

Cyrus Smith avait respecté le silence du capitaine Nemo. Il attendait que le mourant reprenne la parole.

Après quelques minutes, pendant lesquelles il revit sans doute passer sa vie entière devant lui, le capitaine Nemo se tourna vers les colons :

— Vous pensez, messieurs, me devoir quelque reconnaissance ?…

— Capitaine, nous donnerions notre vie pour prolonger la vôtre !

— Bien, reprit le capitaine Nemo, bien !… Promettez-moi d’exécuter mes dernières volontés, et je serai payé de tout ce que j’ai fait pour vous.

— Nous vous le promettons, répondit Cyrus Smith.

Par cette promesse, il s’engageait avec ses compagnons.

— Messieurs, reprit le capitaine, demain, je serai mort.

Il arrêta d’un signe Harbert, qui voulut protester.

— Demain, je serai mort, et je ne veux pas d’autre tombeau que le Nautilus. C’est mon cercueil, à moi ! Tous mes amis reposent au fond des mers. Je veux y reposer aussi.

Un profond silence accueillit les paroles du capitaine Nemo.

— Écoutez-moi bien, messieurs, reprit-il. Le Nautilus est emprisonné dans cette grotte dont l’entrée s’est surélevée. Mais, s’il ne peut quitter sa prison, il peut au moins s’enfoncer dans l’abîme qu’elle recouvre et y garder ma dépouille.

Les colons écoutaient religieusement le mourant.

— Demain, après ma mort, monsieur Smith, vous et vos compagnons quitterez le Nautilus. Toutes les richesses qu’il contient doivent disparaître avec moi. Un seul souvenir vous restera du prince Dakkar, dont vous connaissez maintenant l’histoire. Ce coffret… là… contient pour plusieurs millions de diamants, la plupart souvenirs du temps où, père et époux, j’ai presque cru au bonheur. Il renferme aussi une collection de perles que mes amis et moi avons recueillies au fond des mers. Un jour, vous pourrez faire de bonnes choses avec ce trésor. Entre vos mains et celles de vos compagnons, monsieur Smith, l’argent ne saurait être un danger. De là-haut, je serai donc associé à vos œuvres, et elles ne m’inspirent aucune crainte !

Après quelques instants de repos, rendus nécessaires par son extrême faiblesse, le capitaine Nemo reprit :

— Demain, vous prendrez ce coffret et quitterez ce salon, dont vous fermerez la porte. Puis vous remonterez sur la plate-forme du Nautilus et rabattrez le capot, que vous fixerez avec ses boulons.

— Nous le ferons, capitaine, répondit Cyrus Smith.

— Bien. Vous monterez alors dans le canot qui vous a amenés. Mais avant de quitter le Nautilus, allez à l’arrière et ouvrez les deux larges robinets qui se trouvent à la ligne de flottaison. L’eau entrera dans les réservoirs, et le Nautilus s’enfoncera peu à peu pour aller reposer au fond de l’abîme.

Sur un geste de Cyrus Smith, le capitaine ajouta :

— Ne craignez rien ! Vous n’ensevelirez qu’un mort !

Ni Cyrus Smith ni aucun de ses compagnons n’aurait cru devoir faire une objection au capitaine Nemo. Il leur transmettait ses dernières volontés : ils n’avaient qu’à s’y conformer.

— J’ai votre promesse, messieurs ? ajouta le capitaine Nemo.

— Vous l’avez, capitaine, répondit l’ingénieur.

Le capitaine les remercia d’un signe et leur demanda de le laisser seul quelques heures. Gédéon Spilett insista pour rester près de lui au cas où une crise surviendrait, mais le mourant refusa :

— Je vivrai jusqu’à demain, monsieur !

Tous quittèrent le salon, traversèrent la bibliothèque et la salle à manger, puis gagnèrent l’avant. Ils y trouvèrent la salle des machines, où les appareils électriques fournissaient au Nautilus à la fois la chaleur, la lumière et la force mécanique.

Le Nautilus était un chef-d’œuvre qui renfermait des chefs-d’œuvre. L’ingénieur en fut émerveillé.

Les colons montèrent sur la plate-forme, à sept ou huit pieds au-dessus de l’eau. Ils s’y étendirent près d’une épaisse vitre en forme de lentille, qui fermait une sorte de gros œil d’où jaillissait une gerbe de lumière. Derrière cet œil se trouvait une cabine contenant les roues du gouvernail. Le timonier s’y tenait pour diriger le Nautilus dans les couches d’eau que les rayons électriques devaient éclairer sur une distance considérable.

Cyrus Smith et ses compagnons restèrent d’abord silencieux. Ce qu’ils venaient de voir et d’entendre les avait profondément impressionnés. Leur cœur se serrait à la pensée que cet homme, dont le bras les avait tant de fois secourus, ce protecteur qu’ils n’auraient connu que quelques heures, allait mourir !

Quel que soit le jugement de la postérité sur les actes de cette existence pour ainsi dire au-delà de l’humain, le prince Dakkar resterait l’une de ces figures étranges dont le souvenir ne peut s’effacer.

— Voilà un homme ! dit Pencroff. Peut-on croire qu’il ait vécu ainsi au fond de l’océan ! Et quand je pense qu’il n’y a peut-être pas trouvé plus de tranquillité qu’ailleurs !

— Le Nautilus, observa Ayrton, aurait peut-être pu nous servir à quitter l’île Lincoln pour une terre habitée.

— Mille diables ! s’écria Pencroff, ce n’est pas moi qui me risquerais jamais à diriger un bateau pareil. Courir sur les mers, oui ! Mais sous les mers, non !

— Je crois, répondit le reporter, qu’un appareil sous-marin comme le Nautilus doit être très facile à manœuvrer, Pencroff, et que nous nous y habituerions vite. Ni tempêtes ni abordages à craindre. À quelques pieds sous la surface, l’eau de mer est aussi calme que celle d’un lac.

— Possible ! répliqua le marin. Mais je préfère un bon coup de vent à bord d’un navire bien gréé. Un bateau est fait pour aller sur l’eau, pas dessous.

— Mes amis, répondit l’ingénieur, il est inutile de discuter des navires sous-marins, du moins à propos du Nautilus. Il ne nous appartient pas, et nous n’avons pas le droit d’en disposer. Il ne pourrait d’ailleurs nous servir en aucun cas. D’une part, il ne peut plus sortir de la caverne, dont l’entrée est maintenant fermée par un soulèvement des roches basaltiques. D’autre part, le capitaine Nemo veut qu’il soit englouti avec lui après sa mort. Sa volonté est formelle, et nous l’accomplirons.

La conversation se poursuivit encore quelque temps, puis Cyrus Smith et ses compagnons redescendirent à l’intérieur du Nautilus. Ils y prirent un peu de nourriture avant de retourner au salon.

Le capitaine Nemo était sorti de la prostration qui l’avait accablé. Ses yeux avaient retrouvé leur éclat. On voyait comme un sourire se dessiner sur ses lèvres.

Les colons s’approchèrent.

— Messieurs, leur dit le capitaine, vous êtes des hommes courageux, honnêtes et bons. Vous vous êtes tous dévoués sans réserve à l’œuvre commune. Je vous ai souvent observés. Je vous ai aimés, je vous aime !… Votre main, monsieur Smith !

Cyrus Smith lui tendit la main, et le capitaine la serra affectueusement.

— Cela fait du bien ! murmura-t-il.

Puis il reprit :

— Mais assez parlé de moi ! Je dois vous parler de vous et de l’île Lincoln, où vous avez trouvé refuge… Vous comptez la quitter ?

— Pour y revenir, capitaine ! répondit vivement Pencroff.

— Y revenir ?… En effet, Pencroff, répondit le capitaine en souriant, je sais combien vous aimez cette île. Vos soins l’ont transformée, et elle est bien à vous !

— Notre projet, capitaine, dit Cyrus Smith, serait de l’offrir aux États-Unis et d’y établir pour notre marine un lieu de relâche, bien situé dans cette partie du Pacifique.

— Vous pensez à votre pays, messieurs, répondit le capitaine. Vous travaillez pour sa prospérité et sa gloire. Vous avez raison. La patrie !… C’est là qu’il faut retourner ! C’est là que l’on doit mourir !… Et moi, je meurs loin de tout ce que j’ai aimé !

— Auriez-vous une dernière volonté à transmettre ? demanda vivement l’ingénieur. Un souvenir à donner aux amis que vous avez peut-être laissés dans ces montagnes de l’Inde ?

— Non, monsieur Smith. Je n’ai plus d’amis ! Je suis le dernier de ma race… et je suis mort depuis longtemps pour tous ceux que j’ai connus… Mais revenons à vous. La solitude, l’isolement sont des choses tristes, au-dessus des forces humaines… Je meurs d’avoir cru qu’on pouvait vivre seul !… Vous devez donc tout tenter pour quitter l’île Lincoln et revoir le sol où vous êtes nés. Je sais que ces misérables ont détruit l’embarcation que vous aviez construite…

— Nous construisons un navire, dit Gédéon Spilett, assez grand pour nous mener aux terres les plus proches. Mais si nous parvenons tôt ou tard à quitter l’île Lincoln, nous y reviendrons. Trop de souvenirs nous y attachent pour que nous l’oubliions jamais !

— C’est ici que nous aurons connu le capitaine Nemo, dit Cyrus Smith.

— C’est ici seulement que nous retrouverons votre souvenir tout entier ! ajouta Harbert.

— Et c’est ici que je reposerai dans le sommeil éternel, si… répondit le capitaine.

Il hésita. Au lieu d’achever sa phrase, il se contenta de dire :

— Monsieur Smith, je voudrais vous parler… à vous seul !

Les compagnons de l’ingénieur respectèrent ce souhait du mourant et se retirèrent.

Cyrus Smith ne resta que quelques minutes seul avec le capitaine Nemo. Il rappela bientôt ses amis, sans rien leur dire des secrets que le mourant avait voulu lui confier.

Gédéon Spilett examina alors le malade avec une extrême attention. Il était évident que seule une énergie morale soutenait encore le capitaine. Bientôt, elle ne pourrait plus lutter contre son affaiblissement physique.

La journée s’acheva sans changement. Les colons ne quittèrent pas le Nautilus un seul instant. La nuit était venue, bien qu’il soit impossible de s’en apercevoir dans la crypte.

Le capitaine Nemo ne souffrait pas, mais il déclinait. Son noble visage, pâli par l’approche de la mort, restait calme. Des mots presque imperceptibles s’échappaient parfois de ses lèvres. Ils évoquaient divers événements de son étrange existence. On sentait la vie se retirer peu à peu de ce corps, dont les extrémités étaient déjà froides.

Une ou deux fois encore, il parla aux colons réunis près de lui et leur adressa ce dernier sourire qui se prolonge jusque dans la mort.

Enfin, un peu après minuit, le capitaine Nemo fit un dernier mouvement. Il réussit à croiser les bras sur sa poitrine, comme s’il voulait mourir dans cette attitude.

Vers une heure du matin, toute la vie s’était réfugiée dans son seul regard. Un dernier feu brilla dans cette prunelle d’où tant de flammes avaient jailli autrefois. Puis, en murmurant : « Dieu et patrie ! », il expira doucement.

Cyrus Smith s’inclina et ferma les yeux de celui qui avait été le prince Dakkar et qui n’était même plus le capitaine Nemo.

Harbert et Pencroff pleuraient. Ayrton essuyait une larme furtive. Nab était à genoux près du reporter, changé en statue.

Cyrus Smith leva la main au-dessus de la tête du mort :

— Que Dieu ait son âme ! dit-il. Puis, se tournant vers ses amis, il ajouta :

— Prions pour celui que nous avons perdu !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quelques heures plus tard, les colons tenaient leur promesse au capitaine et accomplissaient les dernières volontés du mort.

Cyrus Smith et ses compagnons quittèrent le Nautilus après avoir emporté l’unique souvenir légué par leur bienfaiteur : le coffret qui contenait cent fortunes.

Le merveilleux salon, toujours inondé de lumière, avait été soigneusement fermé. On boulonna alors la porte de tôle du capot pour qu’aucune goutte d’eau ne puisse pénétrer dans les chambres du Nautilus.

Puis les colons descendirent dans le canot amarré au flanc du sous-marin.

Ils conduisirent le canot à l’arrière. Là, à la ligne de flottaison, s’ouvraient deux larges robinets reliés aux réservoirs destinés à faire plonger le bâtiment.

On ouvrit les robinets. Les réservoirs se remplirent, et le Nautilus s’enfonça peu à peu jusqu’à disparaître sous l’eau.

Mais les colons purent encore le suivre dans les profondeurs. Sa puissante lumière éclairait les eaux transparentes tandis que la crypte redevenait obscure. Enfin, ce vaste rayonnement électrique s’effaça. Bientôt, le Nautilus, devenu le cercueil du capitaine Nemo, reposait au fond des mers.

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