JULES VERNE · Part 3

Chapter 61

Chapter 61

Watch the chapterFR

The video is on its way.

You can explore the text while the next recording is prepared.

THE READING ROOM

Let the words take you there.

A translation of this chapter is not available in this language yet. You can follow the contemporary French audio text below.

Contemporary French adaptation used for the narrated edition. Editorial review is ongoing.

Cyrus Smith raconte son exploration. — Les travaux de construction s’accélèrent. — Une dernière visite au corral. — Le combat entre le feu et l’eau. — Ce qui reste à la surface de l’île. — La décision de lancer le navire. — La nuit du 8 au 9 mars.

Le lendemain matin, 8 janvier, après une journée et une nuit passées au corral, Cyrus Smith et Ayrton rentraient à Granite-house. Ils avaient tout mis en ordre.

L’ingénieur réunit aussitôt ses compagnons et leur apprit que l’île Lincoln courait un immense danger, qu’aucune force humaine ne pouvait écarter.

— Mes amis, dit-il d’une voix qui trahissait une profonde émotion, l’île Lincoln n’est pas de celles qui doivent durer aussi longtemps que le globe lui-même. Elle est vouée à une destruction plus ou moins proche. La cause en est en elle, et rien ne pourra l’y soustraire !

Les colons se regardèrent, puis regardèrent l’ingénieur. Ils ne comprenaient pas.

— Expliquez-vous, Cyrus ! dit Gédéon Spilett.

— Je vais m’expliquer, répondit Cyrus Smith. Ou plutôt, je vais seulement vous transmettre l’explication que le capitaine Nemo m’a donnée pendant nos quelques minutes d’entretien secret.

— Le capitaine Nemo ! s’écrièrent les colons.

— Oui, et c’est le dernier service qu’il a voulu nous rendre avant de mourir !

— Le dernier service ! s’écria Pencroff. Le dernier service ! Vous verrez que, même mort, il nous en rendra encore d’autres !

— Mais que vous a dit le capitaine Nemo ? demanda le reporter.

— Voici, mes amis, répondit l’ingénieur. L’île Lincoln ne se trouve pas dans les mêmes conditions que les autres îles du Pacifique. Une disposition particulière, que le capitaine Nemo m’a révélée, doit entraîner tôt ou tard la dislocation de sa structure sous-marine.

— Une dislocation ! L’île Lincoln ! Allons donc ! s’écria Pencroff. Malgré tout son respect pour Cyrus Smith, il ne put s’empêcher de hausser les épaules.

— Écoutez-moi, Pencroff, reprit l’ingénieur. Voici ce qu’avait constaté le capitaine Nemo, et ce que j’ai moi-même constaté hier, pendant mon exploration de la crypte Dakkar. Elle se prolonge sous l’île jusqu’au volcan. Seule la paroi qui ferme son extrémité la sépare de la cheminée centrale. Or cette paroi est parcourue de fractures et de fentes qui laissent déjà passer les gaz sulfureux produits à l’intérieur du volcan.

— Eh bien ? demanda Pencroff, dont le front se plissait fortement.

— Eh bien, j’ai constaté que ces fractures s’agrandissaient sous la pression intérieure. La muraille de basalte se fendait peu à peu et, dans un délai plus ou moins court, elle laisserait passer l’eau de mer qui remplit la caverne.

— Bon ! répliqua Pencroff, qui essaya encore une fois de plaisanter. La mer éteindra le volcan, et tout sera fini !

— Oui, tout sera fini ! répondit Cyrus Smith. Le jour où la mer traversera la paroi et pénétrera par la cheminée centrale jusque dans les entrailles de l’île, où bouillonnent les matières éruptives, ce jour-là, Pencroff, l’île Lincoln sautera, comme sauterait la Sicile si la Méditerranée se précipitait dans l’Etna !

Les colons ne répondirent rien à cette affirmation catégorique de l’ingénieur. Ils avaient compris le danger qui les menaçait.

Il faut d’ailleurs le dire : Cyrus Smith n’exagérait en rien. Bien des gens ont déjà pensé qu’on pourrait peut-être éteindre les volcans, qui se dressent presque tous au bord des mers ou des lacs, en y ouvrant un passage à leurs eaux. Mais ils ignoraient qu’on risquerait ainsi de faire sauter une partie du globe, comme une chaudière dont une brusque poussée du feu fait monter la pression de la vapeur. L’eau, en se précipitant dans un espace clos où la température peut être estimée à des milliers de degrés, se vaporiserait avec une énergie si soudaine qu’aucune enveloppe n’y résisterait.

Il était donc certain que l’île, menacée d’une effroyable et prochaine dislocation, ne durerait qu’aussi longtemps que la paroi de la crypte Dakkar. Ce n’était même pas une question de mois ni de semaines, mais de jours, d’heures peut-être !

Les colons éprouvèrent d’abord une profonde douleur ! Ils ne pensèrent pas au péril qui les menaçait directement, mais à la destruction de cette terre qui leur avait donné asile, de cette île qu’ils avaient rendue fertile, qu’ils aimaient et qu’ils voulaient un jour rendre si florissante ! Tant de fatigue dépensée en vain, tant de travaux perdus !

Pencroff ne put retenir une grosse larme. Elle glissa sur sa joue, et il ne chercha pas à la cacher.

La conversation se poursuivit encore quelque temps. Ils discutèrent des chances auxquelles ils pouvaient encore s’accrocher. Mais ils reconnurent finalement qu’il n’y avait pas une heure à perdre : il fallait construire et aménager le navire avec une activité prodigieuse. C’était désormais la seule chance de salut pour les habitants de l’île Lincoln !

Tous les bras furent donc mobilisés. À quoi bon désormais moissonner, récolter, chasser, accroître les réserves de Granite-house ? Le magasin et les offices contenaient encore bien plus qu’il ne fallait pour approvisionner le navire, quelle que soit la longueur de la traversée ! L’essentiel était de l’avoir à leur disposition avant l’inévitable catastrophe.

Les travaux reprirent avec une ardeur fiévreuse. Vers le 23 janvier, le navire était à moitié bordé. Jusqu’alors, aucun changement ne s’était produit au sommet du volcan. Le cratère rejetait toujours des vapeurs et des fumées mêlées de flammes, que traversaient des pierres incandescentes. Mais, dans la nuit du 23 au 24, la poussée des laves, arrivées au niveau du premier étage du volcan, arracha le cône qui le coiffait. Un bruit effroyable retentit. Les colons crurent d’abord que l’île se disloquait et se précipitèrent hors de Granite-house.

Il était environ deux heures du matin.

Le ciel était en feu. Le cône supérieur — un massif de mille pieds de haut, pesant des milliards de livres — avait été projeté sur l’île, dont le sol trembla. Heureusement, il penchait vers le nord et tomba sur la plaine de sables et de tufs qui s’étendait entre le volcan et la mer. Le cratère, désormais largement ouvert, projetait vers le ciel une lumière si intense que, par le seul effet de sa réverbération, l’atmosphère semblait incandescente. En même temps, un torrent de lave se gonflait au nouveau sommet et se déversait en longues cascades, comme l’eau d’une vasque trop pleine. Mille serpents de feu rampaient sur les pentes du volcan.

— Le corral ! Le corral ! s’écria Ayrton.

À cause de l’orientation du nouveau cratère, les laves se dirigeaient en effet vers le corral. Les parties fertiles de l’île, les sources du creek Rouge et les bois de Jacamar étaient donc menacés de destruction immédiate.

Au cri d’Ayrton, les colons s’étaient précipités vers l’étable des onaggas et avaient attelé le chariot. Tous n’avaient qu’une pensée : courir au corral pour libérer les animaux qui s’y trouvaient.

Ils y arrivèrent avant trois heures du matin. D’effroyables hurlements révélaient la terreur des mouflons et des chèvres. Déjà, un torrent de matières incandescentes et de minéraux liquéfiés descendait du contrefort sur la prairie et rongeait ce côté de la palissade. Ayrton ouvrit brusquement la porte. Les animaux affolés s’enfuirent dans toutes les directions.

Une heure plus tard, la lave bouillonnante remplissait le corral, vaporisait l’eau du petit rio qui le traversait et incendiait l’habitation, qui flamba comme du chaume. Elle dévorait l’enceinte palissadée jusqu’au dernier poteau. Du corral, il ne restait plus rien !

Les colons avaient voulu lutter contre cette invasion. Ils avaient essayé, mais c’était folie et peine perdue : l’homme est désarmé devant de tels cataclysmes.

Le jour s’était levé. C’était le 24 janvier. Avant de rentrer à Granite-house, Cyrus Smith et ses compagnons voulurent voir quelle direction définitive allait prendre cette inondation de lave. Le terrain descendait dans son ensemble du mont Franklin vers la côte est. On pouvait craindre que, malgré l’épaisseur des bois de Jacamar, le torrent ne se propage jusqu’au plateau de Grande-Vue.

— Le lac nous protégera, dit Gédéon Spilett.

— Je l’espère ! répondit Cyrus Smith. Ce fut toute sa réponse.

Les colons auraient voulu atteindre la plaine où s’était abattu le cône supérieur du mont Franklin, mais les laves leur barraient le passage. Elles suivaient d’un côté la vallée du creek Rouge, de l’autre celle de la rivière de la Chute, et vaporisaient ces deux cours d’eau en avançant. Impossible de traverser ce torrent : il fallait au contraire reculer devant lui. Le volcan découronné était méconnaissable. Un sommet plat remplaçait maintenant l’ancien cratère. Deux brèches, ouvertes sur ses bords sud et est, déversaient sans cesse les laves en deux courants distincts. Au-dessus du nouveau cratère, un nuage de fumée et de cendres se mêlait aux vapeurs du ciel, amassées sur l’île. De grands coups de tonnerre se confondaient avec les grondements de la montagne. De sa bouche jaillissaient des roches en feu qui, projetées à plus de mille pieds, éclataient dans les nuages et se dispersaient comme de la mitraille. Le ciel répondait par des éclairs à l’éruption volcanique.

Vers sept heures du matin, les colons, réfugiés à la lisière du bois de Jacamar, ne purent plus tenir leur position. Non seulement les projectiles commençaient à pleuvoir autour d’eux, mais les laves débordaient du lit du creek Rouge et menaçaient de couper la route du corral. Les premières rangées d’arbres prirent feu. Leur sève, brusquement transformée en vapeur, les fit éclater comme des boîtes de feux d’artifice. D’autres, moins humides, restèrent intacts au milieu de l’inondation.

Les colons avaient repris la route du corral. Ils avançaient lentement, à reculons pour ainsi dire. Mais la pente du terrain entraînait rapidement le torrent vers l’est. Dès que les couches inférieures de lave durcissaient, d’autres nappes bouillonnantes les recouvraient.

Pendant ce temps, le courant principal de la vallée du creek Rouge devenait toujours plus menaçant. Toute cette partie de la forêt brûlait. D’énormes volutes de fumée roulaient au-dessus des arbres, dont le pied crépitait déjà dans la lave.

Les colons s’arrêtèrent près du lac, à un demi-mille de l’embouchure du creek Rouge. Une question de vie ou de mort allait se décider pour eux.

Cyrus Smith avait l’habitude de chiffrer les situations graves. Il savait aussi qu’il parlait à des hommes capables d’entendre la vérité, quelle qu’elle soit. Il dit alors :

— Ou le lac arrêtera ce courant, et une partie de l’île échappera à la dévastation complète ; ou le courant envahira les forêts du Far-West, et il ne restera pas un arbre, pas une plante à la surface du sol. Sur ces rochers nus, nous n’aurons plus devant nous que la mort, sans même avoir à attendre l’explosion de l’île !

— Alors, s’écria Pencroff en croisant les bras et en frappant du pied, inutile de travailler au bateau, n’est-ce pas ?

— Pencroff, répondit Cyrus Smith, il faut faire son devoir jusqu’au bout !

À cet instant, le fleuve de lave arriva au bord du lac, après s’être frayé un chemin à travers les beaux arbres qu’il dévorait. Le terrain formait là une élévation qui, si elle avait été plus importante, aurait peut-être suffi à contenir le torrent.

— À l’œuvre ! s’écria Cyrus Smith.

Tous comprirent aussitôt l’idée de l’ingénieur.

Il fallait en quelque sorte endiguer le torrent et l’obliger ainsi à se déverser dans le lac.

Les colons coururent au chantier et en rapportèrent des pelles, des pioches et des haches. En quelques heures, grâce à des terrassements et à des arbres abattus, ils élevèrent une digue de trois pieds de haut sur quelques centaines de pas de long. Une fois le travail fini, ils avaient l’impression de n’y avoir consacré que quelques minutes à peine !

Il était temps. Les matières liquéfiées atteignirent presque aussitôt le bas du talus. Le fleuve se gonfla comme une rivière en crue qui cherche à déborder. Il menaçait de franchir le seul obstacle qui pouvait l’empêcher d’envahir tout le Far-West… Mais la digue le contint. Après une minute d’hésitation terrible, il se précipita dans le lac Grant en une chute de vingt pieds de haut.

Haletants, immobiles et muets, les colons regardèrent alors la lutte des deux éléments.

Quel spectacle que ce combat entre l’eau et le feu ! Quelle plume pourrait décrire cette scène d’une merveilleuse horreur ? Quel pinceau pourrait la peindre ? L’eau sifflait en s’évaporant au contact de la lave bouillonnante. Les vapeurs projetées dans l’air tourbillonnaient à une hauteur démesurée, comme si l’on avait soudain ouvert les soupapes d’une immense chaudière. Mais, malgré le volume d’eau considérable contenu dans le lac, cette eau devait finir par être absorbée : elle ne se renouvelait pas, tandis que le torrent, alimenté par une source inépuisable, amenait sans cesse de nouveaux flots de matières incandescentes.

Les premières laves tombées dans le lac se solidifièrent aussitôt. Elles s’accumulèrent jusqu’à dépasser bientôt la surface. D’autres glissèrent sur elles et se transformèrent à leur tour en pierre, en gagnant vers le centre. Ainsi se forma une jetée qui menaçait de combler le lac. Celui-ci ne pouvait déborder, car le trop-plein de ses eaux se dissipait en vapeur. Des sifflements et des grésillements déchiraient l’air dans un vacarme assourdissant. Les buées, emportées par le vent, retombaient en pluie sur la mer. La jetée s’allongeait, les blocs de lave solidifiée s’entassaient. Là où s’étendaient autrefois des eaux paisibles surgissait un énorme amas de rochers fumants, comme si un soulèvement du sol avait fait apparaître des milliers d’écueils. Imaginez ces eaux bouleversées par un ouragan, puis brusquement figées par un froid de vingt degrés : vous aurez l’aspect du lac, trois heures après l’irruption de l’irrésistible torrent.

Cette fois, le feu devait vaincre l’eau.

Heureusement pour les colons, la coulée de lave avait été dirigée vers le lac Grant. Ils avaient quelques jours de répit. Le plateau de Grande-Vue, Granite-house et le chantier de construction étaient provisoirement préservés. Il fallait employer ces quelques jours à border le navire et à le calfater soigneusement. On le lancerait ensuite à la mer pour s’y réfugier, quitte à le gréer une fois dans son élément. Avec la menace de l’explosion qui pouvait détruire l’île, rester à terre n’offrait plus aucune sécurité. Les parois de granit de Granite-house, cet abri jusque-là si sûr, pouvaient à tout moment se refermer !

Pendant les six jours suivants, du 25 au 30 janvier, les colons accomplirent sur le navire autant de travail que vingt hommes. Ils se reposaient à peine, et la lueur des flammes jaillissant du cratère leur permettait de continuer nuit et jour. Les laves coulaient toujours, mais peut-être moins abondamment. C’était heureux : le lac Grant était presque entièrement comblé. Si de nouvelles laves avaient glissé sur les anciennes, elles se seraient inévitablement répandues sur le plateau de Grande-Vue, puis sur la grève.

Mais si l’île était en partie protégée de ce côté, il n’en allait pas de même à l’ouest.

Le second courant de lave avait suivi la vallée de la rivière de la Chute. Cette large vallée, dont le terrain s’abaissait de chaque côté du creek, ne lui opposerait aucun obstacle. Le liquide incandescent s’était donc répandu dans la forêt de Far-West. À cette époque de l’année, les arbres étaient desséchés par une chaleur torride, et la forêt prit aussitôt feu. L’incendie se propagea à la fois au pied des troncs et dans les hautes branches, dont l’entrelacement favorisait la progression du brasier. Le courant de flammes semblait même avancer plus vite au sommet des arbres que le courant de lave à leur pied.

Les animaux affolés, fauves et autres, jaguars, sangliers, cabiais, koulas, gibier à poil et à plume, se réfugièrent alors du côté de la Mercy et dans le marais des tadornes, au-delà de la route de Port-Ballon. Mais les colons étaient trop absorbés par leur travail pour prêter attention même aux plus redoutables de ces animaux. Ils avaient d’ailleurs quitté Granite-house. Ils n’avaient même pas voulu chercher un abri aux Cheminées. Ils campaient sous une tente près de l’embouchure de la Mercy.

Chaque jour, Cyrus Smith et Gédéon Spilett montaient au plateau de Grande-Vue. Harbert les accompagnait quelquefois, Pencroff jamais : il ne voulait pas voir le nouvel aspect de l’île si profondément dévastée !

Le spectacle était désolant. Toute la partie boisée de l’île était maintenant nue. Seul un bouquet d’arbres verts se dressait à l’extrémité de la presqu’île Serpentine. Çà et là grimaçaient quelques souches noircies et privées de branches. L’emplacement des forêts détruites était plus aride que le marais des tadornes. La lave avait tout envahi. Là où s’épanouissait autrefois cette admirable verdure, le sol n’était plus qu’un amoncellement sauvage de tufs volcaniques. Les vallées de la rivière de la Chute et de la Mercy ne versaient plus une goutte d’eau dans la mer. Si le lac Grant avait été entièrement asséché, les colons n’auraient eu aucun moyen d’étancher leur soif. Heureusement, sa pointe sud avait été épargnée. Elle formait une sorte d’étang contenant toute l’eau potable qui restait sur l’île. Vers le nord-ouest, les arêtes rudes et vives des contreforts du volcan dessinaient une griffe gigantesque posée sur le sol. Quel spectacle douloureux, quel aspect épouvantable ! Et quels regrets pour ces colons, transportés en un instant d’un domaine fertile, couvert de forêts, parcouru de cours d’eau, riche de récoltes, sur un rocher dévasté où, sans leurs réserves, ils n’auraient même pas trouvé de quoi vivre !

— Cela brise le cœur ! dit un jour Gédéon Spilett.

— Oui, Spilett, répondit l’ingénieur. Que le ciel nous laisse le temps d’achever ce bâtiment, désormais notre seul refuge !

— Ne trouvez-vous pas, Cyrus, que le volcan semble vouloir se calmer ? Il rejette encore des laves, mais moins abondamment, si je ne me trompe !

— Peu importe, répondit Cyrus Smith. Le feu brûle toujours dans les entrailles de la montagne, et la mer peut s’y précipiter d’un instant à l’autre. Nous sommes comme les passagers d’un navire dévoré par un incendie qu’ils ne peuvent éteindre : ils savent que, tôt ou tard, il atteindra la soute aux poudres ! Venez, Spilett, venez, ne perdons pas une heure !

Pendant huit jours encore, jusqu’au 7 février, les laves continuèrent à se répandre, mais l’éruption resta dans les limites indiquées. Cyrus Smith craignait surtout que les matières liquéfiées ne se déversent sur la grève : le chantier de construction ne serait alors pas épargné. Cependant, vers cette époque, les colons sentirent dans la structure de l’île des vibrations qui les inquiétèrent au plus haut point.

On était au 20 février. Il fallait encore un mois pour que le navire puisse prendre la mer. L’île tiendrait-elle jusque-là ? Pencroff et Cyrus Smith comptaient le lancer dès que sa coque serait suffisamment étanche. Le pont, l’accastillage, l’aménagement intérieur et le gréement viendraient ensuite. L’essentiel était d’assurer aux colons un refuge hors de l’île. Peut-être faudrait-il même conduire le navire à Port-Ballon, aussi loin que possible du centre éruptif. À l’embouchure de la Mercy, entre l’îlot et la muraille de granit, il risquait d’être écrasé si l’île se disloquait. Tous les efforts des travailleurs se concentrèrent donc sur l’achèvement de la coque.

Ils arrivèrent ainsi au 3 mars et purent prévoir le lancement dans une dizaine de jours.

L’espoir revint au cœur de ces colons, si éprouvés pendant leur quatrième année sur l’île Lincoln ! Pencroff lui-même parut sortir un peu du sombre silence où l’avaient plongé la ruine et la dévastation de son domaine. Il ne pensait plus, il est vrai, qu’au navire, sur lequel reposaient toutes ses espérances.

— Nous l’achèverons, dit-il à l’ingénieur, nous l’achèverons, monsieur Cyrus ! Et il est temps : la saison avance, nous serons bientôt en plein équinoxe. Eh bien, s’il le faut, nous ferons escale à l’île Tabor pour y passer l’hiver ! Mais l’île Tabor après l’île Lincoln ! Ah ! Malheur de ma vie ! Aurais-je jamais cru voir pareille chose !

— Hâtons-nous ! répondait invariablement l’ingénieur.

Et l’on travaillait sans perdre un instant.

— Mon maître, demanda Nab quelques jours plus tard, si le capitaine Nemo avait encore été vivant, croyez-vous que tout cela serait arrivé ?

— Oui, Nab, répondit Cyrus Smith.

— Eh bien, moi, je ne le crois pas ! murmura Pencroff à l’oreille de Nab.

— Ni moi ! répondit sérieusement Nab.

Pendant la première semaine de mars, le mont Franklin redevint menaçant. Des milliers de fils de verre, formés de lave fluide, tombèrent sur le sol comme une pluie. Le cratère se remplit de nouveau de laves qui se déversèrent sur toutes les pentes du volcan. Le torrent courut sur les tufs durcis et acheva de détruire les maigres squelettes d’arbres qui avaient résisté à la première éruption. Cette fois, il longea la rive sud-ouest du lac Grant, dépassa le creek Glycérine et envahit le plateau de Grande-Vue. Ce dernier coup porté à l’œuvre des colons fut terrible. Il ne resta rien du moulin, des bâtiments de la basse-cour ni des étables. Les volatiles effarés disparurent dans toutes les directions. Top et Jup manifestaient la plus grande terreur : leur instinct les avertissait d’une catastrophe prochaine. Beaucoup d’animaux de l’île avaient péri lors de la première éruption. Les survivants n’avaient trouvé refuge que dans le marais des tadornes, sauf quelques-uns accueillis sur le plateau de Grande-Vue. Mais ce dernier abri leur fut enfin fermé. Le fleuve de lave déborda l’arête de la muraille de granit et commença à précipiter ses cataractes de feu sur la grève. La sublime horreur de ce spectacle échappe à toute description. La nuit, on aurait dit un Niagara de fonte liquide, avec ses vapeurs incandescentes en haut et ses masses bouillonnantes en bas !

Les colons ne pouvaient plus tenir leur dernier retranchement. Ils décidèrent de lancer le navire à la mer, bien que ses coutures supérieures ne soient pas encore calfatées !

Pencroff et Ayrton préparèrent donc le lancement, prévu pour le lendemain matin, 9 mars.

Mais, dans cette nuit du 8 au 9, une énorme colonne de vapeur s’échappa du cratère. Au milieu de détonations épouvantables, elle monta à plus de trois mille pieds de haut. La paroi de la caverne Dakkar avait évidemment cédé sous la pression des gaz. La mer, se précipitant par la cheminée centrale dans le gouffre qui vomissait le feu, se vaporisa soudain. Le cratère ne put cependant offrir à ces vapeurs une issue suffisante. Une explosion qu’on aurait entendue à cent milles ébranla les couches de l’air. Des morceaux de montagnes retombèrent dans le Pacifique et, en quelques minutes, l’Océan recouvrit l’endroit où s’était trouvée l’île Lincoln.

← Back to the book