JULES VERNE · Parte 3

Capítulo 58

Capítulo 58

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Adaptación al francés contemporáneo utilizada para la edición narrada. La revisión editorial continúa.

Le capitaine Nemo. — Ses premières paroles. — L’histoire d’un héros de l’indépendance. — La haine des envahisseurs. — Ses compagnons. — La vie sous-marine. — Seul. — Le dernier refuge du Nautilus à l’île Lincoln. — Le génie mystérieux de l’île.

À ces mots, l’homme couché se redressa. Son visage apparut en pleine lumière : une tête magnifique, un front haut, un regard fier, une barbe blanche, une chevelure abondante rejetée en arrière.

Il posa la main sur le dossier du divan qu’il venait de quitter pour s’y appuyer. Son regard était calme. Une maladie lente l’avait visiblement miné peu à peu, mais sa voix parut encore forte lorsqu’il dit en anglais, sur un ton d’extrême surprise :

— Je n’ai pas de nom, monsieur.

— Je vous connais ! répondit Cyrus Smith.

Le capitaine Nemo fixa l’ingénieur d’un regard ardent, comme s’il avait voulu l’anéantir.

Puis il retomba sur les oreillers du divan :

— Qu’importe, après tout, murmura-t-il, je vais mourir !

Cyrus Smith s’approcha du capitaine Nemo. Gédéon Spilett lui prit la main et la trouva brûlante. Ayrton, Pencroff, Harbert et Nab se tenaient respectueusement à l’écart, dans un coin du magnifique salon dont l’air était saturé d’effluves électriques.

Mais le capitaine Nemo retira aussitôt sa main. D’un signe, il invita l’ingénieur et le reporter à s’asseoir.

Tous le regardaient avec une émotion sincère. C’était donc lui, celui qu’ils appelaient le « génie de l’île » ! Cet être puissant, dont l’intervention avait été si efficace dans tant de circonstances, ce bienfaiteur auquel ils devaient tant de reconnaissance ! Devant eux, il n’y avait qu’un homme, là où Pencroff et Nab avaient cru trouver presque un dieu. Et cet homme était sur le point de mourir !

Mais comment Cyrus Smith pouvait-il connaître le capitaine Nemo ? Pourquoi celui-ci s’était-il redressé si vivement en entendant ce nom, qu’il devait croire inconnu de tous ?…

Le capitaine avait repris place sur le divan. Appuyé sur son bras, il regardait l’ingénieur assis près de lui.

— Vous connaissez le nom que j’ai porté, monsieur ? demanda-t-il.

— Je le connais, répondit Cyrus Smith, comme je connais le nom de cet admirable appareil sous-marin…

— Le Nautilus ? dit le capitaine avec un demi-sourire.

— Le Nautilus.

— Mais savez-vous… savez-vous qui je suis ?

— Je le sais.

— Pourtant, cela fait trente ans que je n’ai plus aucun contact avec le monde habité, trente ans que je vis dans les profondeurs de la mer, le seul milieu où j’aie trouvé l’indépendance ! Qui a donc pu trahir mon secret ?

— Un homme qui ne s’était jamais engagé envers vous, capitaine Nemo, et qu’on ne peut donc pas accuser de trahison.

— Ce Français que le hasard a jeté à mon bord il y a seize ans ?

— Lui-même.

— Cet homme et ses deux compagnons n’ont donc pas péri dans le Maëlstrom, où le Nautilus s’était engagé ?

— Ils n’ont pas péri. Un ouvrage intitulé Vingt mille Lieues sous les mers a été publié : il contient votre histoire.

— L’histoire de quelques mois seulement, monsieur ! répondit vivement le capitaine.

— C’est vrai, reprit Cyrus Smith. Mais quelques mois de cette vie étrange ont suffi à vous faire connaître…

— Comme un grand coupable, sans doute ? répondit le capitaine Nemo avec un sourire hautain. Oui, un révolté, peut-être mis au ban de l’humanité !

L’ingénieur ne répondit pas.

— Eh bien, monsieur ?

— Je n’ai pas à juger le capitaine Nemo, répondit Cyrus Smith, du moins pour sa vie passée. Comme tout le monde, j’ignore les raisons de cette étrange existence, et je ne peux pas juger les effets sans connaître les causes. Mais je sais qu’une main bienfaisante n’a cessé de veiller sur nous depuis notre arrivée à l’île Lincoln. Je sais que nous devons tous la vie à un être bon, généreux et puissant. Et cet être puissant, généreux et bon, c’est vous, capitaine Nemo !

— C’est moi, répondit simplement le capitaine.

L’ingénieur et le reporter s’étaient levés, leurs compagnons s’étaient approchés. La reconnaissance qui débordait de leurs cœurs allait s’exprimer par des gestes et des paroles…

Le capitaine Nemo les arrêta d’un signe. D’une voix sans doute plus émue qu’il ne l’aurait voulu, il dit :

— Quand vous m’aurez entendu.

Puis, en quelques phrases claires et pressées, le capitaine leur fit connaître sa vie entière.

Son récit fut bref. Pourtant, il dut rassembler tout ce qui lui restait d’énergie pour le mener jusqu’au bout. Il luttait manifestement contre une extrême faiblesse. Plusieurs fois, Cyrus Smith l’invita à se reposer un peu, mais il secoua la tête comme un homme qui ne dispose plus du lendemain. Quand le reporter lui proposa ses soins :

— Ils sont inutiles, répondit-il, mes heures sont comptées.

Le capitaine Nemo était un Indien : le prince Dakkar, fils d’un rajah du Bundelkund, territoire alors indépendant, et neveu du héros de l’Inde, Tippo-Saïb. Dès ses dix ans, son père l’envoya en Europe pour qu’il y reçoive une éducation complète. Il voulait secrètement qu’il puisse un jour lutter à armes égales contre ceux qu’il considérait comme les oppresseurs de son pays.

De dix à trente ans, le prince Dakkar, exceptionnellement doué, grand par le cœur et par l’esprit, s’instruisit dans tous les domaines. Il poussa très loin ses études dans les sciences, les lettres et les arts.

Il voyagea dans toute l’Europe. Sa naissance et sa fortune le rendaient recherché, mais les séductions du monde ne l’attirèrent jamais. Jeune et beau, il restait sérieux, sombre, dévoré par la soif d’apprendre, avec un implacable ressentiment rivé au cœur.

Le prince Dakkar haïssait. Il haïssait le seul pays où il n’avait jamais voulu mettre le pied, la seule nation dont il refusa constamment les avances. Il haïssait l’Angleterre, d’autant plus qu’il l’admirait sur plus d’un point.

Cet Indien concentrait en lui toutes les haines farouches du vaincu contre le vainqueur. L’envahisseur n’avait pu trouver grâce auprès de l’envahi. Il était le fils de l’un de ces souverains que le Royaume-Uni n’avait pu soumettre que nominalement. Ce prince de la famille de Tippo-Saïb avait été élevé dans les idées de revendication et de vengeance. Son amour irrésistible pour son poétique pays, chargé de chaînes anglaises, l’empêcha toujours de poser le pied sur cette terre maudite à ses yeux, à laquelle l’Inde devait son asservissement.

Le prince Dakkar devint un artiste que les merveilles de l’art touchaient noblement, un savant à qui rien des hautes sciences n’était étranger, un homme d’État formé dans les cours européennes. Ceux qui ne l’observaient que superficiellement voyaient peut-être en lui l’un de ces cosmopolites curieux de savoir, mais dédaigneux d’agir : un de ces riches voyageurs à l’esprit fier, attachés aux idées sans passer à l’action, qui parcourent sans cesse le monde et ne sont d’aucun pays.

Il n’en était rien. Cet artiste, ce savant, cet homme était resté Indien par le cœur, Indien par le désir de vengeance, Indien par l’espoir de revendiquer un jour les droits de son pays, d’en chasser l’étranger et de lui rendre son indépendance.

Le prince Dakkar revint donc au Bundelkund en 1849. Il épousa une noble Indienne dont le cœur, comme le sien, saignait des malheurs de sa patrie. Ils eurent deux enfants qu’il chérissait. Mais le bonheur familial ne pouvait lui faire oublier l’asservissement de l’Inde. Il attendait une occasion. Elle se présenta.

Peut-être le joug anglais était-il devenu trop pesant pour les populations indoues. Le prince Dakkar se fit la voix des mécontents. Il leur transmit toute sa haine de l’étranger. Il parcourut les régions encore indépendantes de la péninsule indienne, mais aussi celles qui relevaient directement de l’administration anglaise. Il rappela les grands jours de Tippo-Saïb, mort héroïquement à Seringapatam pour défendre sa patrie.

En 1857 éclata la grande révolte des cipayes. Le prince Dakkar en fut l’âme. Il organisa l’immense soulèvement, mit ses talents et ses richesses au service de cette cause, s’engagea en personne et combattit au premier rang. Il risqua sa vie comme le plus humble de ces héros levés pour libérer leur pays. Blessé dix fois en vingt combats, il n’avait pourtant pas trouvé la mort lorsque les derniers soldats de l’indépendance tombèrent sous les balles anglaises.

Jamais la puissance britannique en Inde ne courut un tel danger. Si les cipayes avaient reçu de l’aide extérieure, comme ils l’espéraient, c’en aurait peut-être été fini de l’influence et de la domination du Royaume-Uni en Asie.

Le nom du prince Dakkar devint alors illustre. Le héros qui le portait ne se cacha pas : il combattit ouvertement. Sa tête fut mise à prix. Aucun traître ne se présenta pour la livrer, mais son père, sa mère, sa femme et ses enfants payèrent pour lui, avant même qu’il ait pu connaître les dangers qu’ils couraient à cause de lui…

Cette fois encore, le droit avait cédé devant la force. Mais la civilisation ne recule jamais, et elle semble tirer tous ses droits de la nécessité. Les cipayes furent vaincus. Le pays des anciens rajahs retomba sous une domination anglaise plus étroite.

Le prince Dakkar, qui n’avait pu mourir, retourna dans les montagnes du Bundelkund. Désormais seul, il éprouvait un immense dégoût pour tout ce qui portait le nom d’homme. Il haïssait le monde civilisé, en avait horreur et voulait le fuir à jamais. Il convertit en argent ce qui restait de sa fortune et rassembla une vingtaine de ses plus fidèles compagnons. Un jour, ils disparurent tous.

Où le prince Dakkar avait-il cherché cette indépendance que lui refusait la terre habitée ? Sous les eaux, dans les profondeurs des mers, là où personne ne pouvait le suivre.

Le savant remplaça l’homme de guerre. Il installa ses chantiers sur une île déserte du Pacifique. On y construisit un bateau sous-marin d’après ses plans. Par des moyens qui seront connus un jour, il avait appris à utiliser l’immense force mécanique de l’électricité, qu’il puisait à des sources intarissables. Elle répondit à tous les besoins de son bâtiment : le mouvement, l’éclairage et la chaleur. La mer, avec ses trésors infinis, ses myriades de poissons, ses moissons de varechs et de sargasses, ses énormes mammifères, suffisait largement aux besoins du prince et de son équipage. Elle leur offrait non seulement tout ce que la nature y entretenait, mais aussi tout ce que les hommes y avaient perdu. C’était l’accomplissement de son désir le plus cher : ne plus avoir aucun contact avec la terre. Il nomma son sous-marin le Nautilus, se fit appeler le capitaine Nemo et disparut sous les mers.

Pendant de longues années, le capitaine parcourut tous les océans, d’un pôle à l’autre. Paria du monde habité, il recueillit dans ces univers inconnus d’admirables trésors. Les millions perdus en 1702 par les galions espagnols dans la baie de Vigo lui offrirent une source inépuisable de richesses. Il les employa toujours anonymement au profit des peuples qui luttaient pour l’indépendance de leur pays.

Il n’avait plus eu de contact avec ses semblables depuis longtemps lorsque, dans la nuit du 6 novembre 1866, trois hommes furent jetés à son bord : un professeur français, son domestique et un pêcheur canadien. Ils avaient été précipités à la mer lors d’un choc entre le Nautilus et la frégate américaine Abraham-Lincoln, qui lui donnait la chasse.

Le professeur apprit au capitaine Nemo que le Nautilus était poursuivi sur toutes les mers. On le prenait tantôt pour un mammifère géant de la famille des cétacés, tantôt pour un appareil sous-marin abritant un équipage de pirates.

Le capitaine Nemo aurait pu rejeter à l’océan les trois hommes que le hasard plaçait ainsi sur le chemin de sa mystérieuse existence. Il ne le fit pas. Il les garda prisonniers et, pendant sept mois, ils purent contempler toutes les merveilles d’un voyage de vingt mille lieues sous les mers.

Le 22 juin 1867, les trois hommes, qui ne savaient rien du passé du capitaine Nemo, réussirent à s’échapper en s’emparant du canot du Nautilus. Mais, à cet instant, le sous-marin était entraîné sur les côtes de Norvège, dans les tourbillons du Maëlstrom. Le capitaine dut croire que les fugitifs avaient péri dans ces remous effroyables, noyés au fond du gouffre. Il ignorait donc que le Français et ses compagnons avaient été miraculeusement rejetés sur la côte, puis recueillis par des pêcheurs des îles Loffoden. Il ignorait aussi que, de retour en France, le professeur avait publié un ouvrage livrant à la curiosité du public le récit des sept mois de cette étrange et aventureuse navigation.

Le capitaine Nemo continua longtemps encore à vivre ainsi, parcourant les mers. Mais ses compagnons moururent peu à peu et allèrent reposer dans leur cimetière de corail, au fond du Pacifique. Le Nautilus se vida. Finalement, de tous ceux qui s’étaient réfugiés avec lui dans les profondeurs de l’Océan, il ne resta que le capitaine Nemo.

Il avait alors soixante ans. Une fois seul, il parvint à ramener son Nautilus vers l’un des ports sous-marins où il faisait parfois relâche.

L’un de ces ports était creusé sous l’île Lincoln. C’était celui qui abritait le Nautilus à cet instant.

Le capitaine y était depuis six ans. Il ne naviguait plus et attendait la mort, c’est-à-dire l’instant où il retrouverait ses compagnons, lorsque le hasard le fit assister à la chute du ballon emportant les prisonniers des sudistes. Vêtu de son scaphandre, il se promenait sous l’eau, à quelques encablures du rivage, quand l’ingénieur fut précipité dans la mer. Un élan de bonté entraîna le capitaine… et il sauva Cyrus Smith.

Il voulut d’abord fuir les cinq naufragés. Mais son port de refuge était fermé : le basalte s’était soulevé sous l’action volcanique, et il ne pouvait plus franchir l’entrée de la crypte. Il restait assez d’eau pour qu’une légère embarcation passe la barre, mais pas pour le Nautilus, dont le tirant d’eau était relativement important.

Le capitaine Nemo resta donc. Il observa ces hommes jetés sans ressources sur une île déserte, tout en refusant de se montrer. Peu à peu, les voyant honnêtes, énergiques et unis par une amitié fraternelle, il s’intéressa à leurs efforts. Comme malgré lui, il découvrit tous les secrets de leur existence. Son scaphandre lui permettait d’atteindre facilement le fond du puits intérieur de Granite-house. En montant jusqu’à son ouverture supérieure par les saillies du rocher, il entendait les colons raconter le passé et réfléchir au présent comme à l’avenir. Il apprit par eux l’immense effort de l’Amérique contre elle-même pour abolir l’esclavage. Oui ! Ces hommes étaient dignes de réconcilier le capitaine Nemo avec l’humanité, qu’ils représentaient si honnêtement dans l’île !

Le capitaine Nemo avait sauvé Cyrus Smith. C’était aussi lui qui avait ramené le chien aux Cheminées, rejeté Top hors des eaux du lac, fait échouer à la pointe de l’Épave la caisse pleine d’objets utiles aux colons, renvoyé le canot dans le courant de la Mercy, jeté la corde du haut de Granite-house lors de l’attaque des singes. Il avait révélé la présence d’Ayrton à l’île Tabor par le document enfermé dans la bouteille. Il avait fait sauter le brick par le choc d’une torpille placée au fond du canal. Il avait sauvé Harbert d’une mort certaine en apportant le sulfate de quinine. Enfin, il avait frappé les forçats avec ces balles électriques dont il possédait le secret et qu’il utilisait dans ses chasses sous-marines. Ainsi s’expliquaient tant d’événements qui devaient sembler surnaturels, et qui témoignaient tous de sa générosité et de sa puissance.

Pourtant, ce grand misanthrope avait soif de bien. Il lui restait des conseils utiles à donner à ses protégés. À l’approche de la mort, il sentait aussi battre son cœur rendu à lui-même. Comme on le sait, il appela donc les colons de Granite-house au moyen d’un fil reliant le corral au Nautilus, équipé d’un appareil alphabétique… Peut-être ne l’aurait-il pas fait s’il avait su que Cyrus Smith connaissait assez son histoire pour le saluer du nom de Nemo.

Le capitaine avait terminé le récit de sa vie. Cyrus Smith prit la parole. Il rappela tous les événements qui avaient eu une influence si salutaire sur la colonie. Puis, au nom de ses compagnons comme au sien, il remercia l’être généreux auquel ils devaient tant.

Mais le capitaine Nemo ne cherchait pas à être récompensé de ses services. Une dernière pensée agitait son esprit. Avant de serrer la main que lui tendait l’ingénieur, il dit :

— Maintenant, monsieur, maintenant que vous connaissez ma vie, jugez-la !

Il faisait manifestement allusion à un événement grave dont les trois étrangers jetés à son bord avaient été témoins. Le professeur français l’avait nécessairement raconté dans son ouvrage, et son retentissement devait avoir été terrible.

En effet, quelques jours avant la fuite du professeur et de ses deux compagnons, une frégate avait poursuivi le Nautilus dans le nord de l’Atlantique. Le sous-marin s’était alors précipité sur elle comme un bélier et l’avait coulée sans pitié.

Cyrus Smith comprit l’allusion, mais ne répondit pas.

— C’était une frégate anglaise, monsieur, s’écria le capitaine Nemo, redevenu un instant le prince Dakkar. Une frégate anglaise, vous entendez ! Elle m’attaquait ! J’étais enfermé dans une baie étroite et peu profonde !… Il fallait que je passe, et… j’ai passé !

Puis, d’une voix plus calme :

— J’étais dans la justice et dans le droit, ajouta-t-il. J’ai fait partout le bien que j’ai pu, et aussi le mal que j’ai dû. La justice ne réside pas toujours dans le pardon !

Quelques instants de silence suivirent cette réponse. Le capitaine Nemo demanda de nouveau :

— Que pensez-vous de moi, messieurs ?

Cyrus Smith lui tendit la main et répondit d’une voix grave :

— Capitaine, votre tort est d’avoir cru qu’on pouvait ressusciter le passé. Vous avez lutté contre le progrès nécessaire. C’est l’une de ces erreurs que certains admirent, que d’autres blâment, dont Dieu seul est juge et que la raison humaine doit absoudre. On peut combattre celui qui se trompe avec une intention qu’il croit bonne, sans cesser de l’estimer. Votre erreur n’exclut pas l’admiration, et votre nom n’a rien à craindre des jugements de l’histoire. Elle aime les folies héroïques, tout en condamnant leurs conséquences.

La poitrine du capitaine Nemo se souleva, et il tendit la main vers le ciel.

— Ai-je eu tort, ai-je eu raison ? murmura-t-il.

Cyrus Smith reprit :

— Toutes les grandes actions remontent à Dieu, car elles viennent de lui ! Capitaine Nemo, les honnêtes gens qui sont ici, ceux que vous avez secourus, vous pleureront à jamais !

Harbert s’était approché du capitaine. Il s’agenouilla, lui prit la main et la baisa.

Une larme coula des yeux du mourant.

— Mon enfant, dit-il, sois béni !…

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