JULES VERNE · Partie 2

Chapitre 36

Chapitre 36

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LE SALON DE LECTURE

Laissez les mots vous emporter.

Adaptation française utilisée pour le récit audio. Édition en cours de relecture.

Inventaire. — La nuit. — Quelques lettres. — Suite des recherches. — Plantes et animaux. — Harbert en grand danger. — À bord. — Le départ. — Mauvais temps. — Une lueur d’instinct. — Perdus en mer. — Un feu allumé à propos.

Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett étaient restés silencieux dans l’obscurité.

Pencroff appela d’une voix forte.

Il n’obtint aucune réponse.

Le marin battit alors le briquet et alluma une brindille. Pendant un instant, sa lumière éclaira une petite salle qui semblait complètement abandonnée. Au fond se trouvait une cheminée grossière, avec quelques cendres froides sur lesquelles reposait une brassée de bois sec. Pencroff y jeta la brindille enflammée. Le bois pétilla et répandit une vive lumière.

Le marin et ses deux compagnons découvrirent alors un lit en désordre, dont les couvertures humides et jaunies prouvaient qu’il ne servait plus depuis longtemps ; dans un coin de la cheminée, deux bouilloires rouillées et une marmite renversée ; une armoire contenant quelques vêtements de marin à moitié moisis ; sur la table, un couvert d’étain et une Bible rongée par l’humidité ; dans un angle, quelques outils — pelle, pioche, pic — et deux fusils de chasse, dont l’un était brisé ; sur une planche servant d’étagère, un baril de poudre encore intact, un baril de plomb et plusieurs boîtes d’amorces. Une épaisse couche de poussière recouvrait le tout, accumulée, peut-être, pendant de longues années.

— Il n’y a personne, dit le reporter.

— Personne ! répondit Pencroff.

— Il y a longtemps que cette chambre n’a pas été habitée, fit remarquer Harbert.

— Oui, bien longtemps ! répondit le reporter.

— Monsieur Spilett, dit alors Pencroff, je pense qu’il vaut mieux passer la nuit ici plutôt que de retourner à bord.

— Vous avez raison, Pencroff, répondit Gédéon Spilett. Et si le propriétaire revient, eh bien, il ne se plaindra peut-être pas de trouver la place prise !

— Il ne reviendra pas ! dit le marin en hochant la tête.

— Vous croyez qu’il a quitté l’île ? demanda le reporter.

— S’il avait quitté l’île, il aurait emporté ses armes et ses outils, répondit Pencroff. Vous savez combien les naufragés tiennent à ces objets, derniers restes du naufrage. Non ! Non ! répéta le marin d’une voix convaincue. Non, il n’a pas quitté l’île ! S’il s’était échappé sur un canot qu’il avait fabriqué, il aurait encore moins abandonné ces objets de première nécessité ! Non, il est sur l’île !

— Vivant ?… demanda Harbert.

— Vivant ou mort. Mais s’il est mort, il ne s’est pas enterré lui-même, je suppose, répondit Pencroff. Nous retrouverons au moins ses restes !

On décida donc de passer la nuit dans l’habitation abandonnée. La provision de bois entreposée dans un coin permettrait de la chauffer suffisamment. Une fois la porte fermée, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett restèrent assis sur un banc, parlant peu, mais réfléchissant beaucoup. Leur état d’esprit les portait à tout supposer et à s’attendre à tout. Ils écoutaient avidement les bruits du dehors. Si la porte s’était soudain ouverte et si un homme s’était présenté, ils n’en auraient pas été particulièrement surpris, malgré tous les signes d’abandon de cette demeure. Leurs mains étaient prêtes à serrer celles de cet homme, de ce naufragé, de cet ami inconnu que des amis attendaient !

Mais aucun bruit ne se fit entendre, la porte ne s’ouvrit pas, et les heures passèrent ainsi.

Que cette nuit parut longue au marin et à ses deux compagnons ! Seul Harbert avait dormi deux heures : à son âge, le sommeil est un besoin. Tous trois avaient hâte de reprendre l’exploration de la veille et de fouiller l’îlot jusque dans ses recoins les plus secrets ! Les déductions de Pencroff étaient parfaitement justes. Puisque la maison était abandonnée alors que les outils, les ustensiles et les armes s’y trouvaient encore, il était presque certain que son occupant avait succombé. Il fallait donc chercher ses restes pour leur donner au moins une sépulture chrétienne.

Le jour parut. Pencroff et ses compagnons examinèrent aussitôt l’habitation.

Elle avait vraiment été bâtie dans un endroit bien choisi, au revers d’une petite colline abritée par cinq ou six magnifiques gommiers. Devant la façade, une large ouverture avait été dégagée à la hache parmi les arbres, permettant de voir la mer. Une petite pelouse conduisait au rivage. Elle était entourée d’une barrière de bois qui tombait en ruines. Sur la gauche du rivage s’ouvrait l’embouchure du ruisseau.

La maison était construite en planches, qui provenaient visiblement de la coque ou du pont d’un navire. Il était donc probable qu’un bâtiment désemparé avait été jeté sur la côte de l’île, qu’au moins un homme de l’équipage avait été sauvé et qu’avec les débris du navire et les outils dont il disposait, cet homme avait construit cette demeure.

Cela devint encore plus évident lorsque Gédéon Spilett, après avoir fait le tour de l’habitation, découvrit sur une planche — probablement un morceau du pavois du navire naufragé — ces lettres déjà à moitié effacées :

BR..TAN.A

— Britannia ! s’écria Pencroff, que le reporter avait appelé. Beaucoup de navires portent ce nom, et je ne saurais dire si celui-ci était anglais ou américain !

— Peu importe, Pencroff !

— Peu importe, en effet, répondit le marin. Le survivant de cet équipage, s’il vit encore, nous le sauverons, quel que soit son pays ! Mais, avant de reprendre notre exploration, retournons d’abord au Bonadventure !

Une sorte d’inquiétude avait saisi Pencroff au sujet de son bateau. Si l’îlot était tout de même habité, et si l’un de ses habitants s’était emparé… Mais il haussa les épaules devant cette supposition invraisemblable.

Quoi qu’il en soit, le marin n’était pas mécontent d’aller déjeuner à bord. Le chemin, déjà tout tracé, n’était d’ailleurs pas long : à peine un mille. Ils se remirent donc en marche, scrutant les bois et les taillis où chèvres et porcs s’enfuyaient par centaines.

Vingt minutes après avoir quitté la maison, Pencroff et ses compagnons retrouvèrent la côte est de l’île et le Bonadventure, retenu par son ancre profondément enfoncée dans le sable.

Pencroff ne put retenir un soupir de satisfaction. Après tout, ce bateau était son enfant, et les pères ont le droit de s’inquiéter souvent plus que de raison.

Ils remontèrent à bord et déjeunèrent suffisamment pour n’avoir à dîner que très tard. Puis, le repas terminé, ils reprirent l’exploration avec le soin le plus minutieux.

Il était, en somme, très probable que l’unique habitant de l’îlot avait succombé. Pencroff et ses compagnons cherchaient donc les traces d’un mort plutôt que celles d’un vivant ! Mais leurs recherches furent vaines. Pendant la moitié de la journée, ils fouillèrent inutilement les massifs d’arbres qui couvraient l’îlot. Il fallut bien admettre que, si le naufragé était mort, il ne restait plus aucune trace de son cadavre et qu’un fauve l’avait sans doute dévoré jusqu’au dernier ossement.

— Nous repartirons demain à l’aube, dit Pencroff à ses deux compagnons qui, vers deux heures de l’après-midi, s’allongèrent à l’ombre d’un bouquet de pins pour se reposer quelques instants.

— Je crois que nous pouvons sans scrupule emporter les ustensiles qui appartenaient au naufragé ? ajouta Harbert.

— Je le crois aussi, répondit Gédéon Spilett. Ces armes et ces outils compléteront le matériel de Granite-house. Si je ne me trompe, la réserve de poudre et de plomb est importante.

— Oui, répondit Pencroff, mais n’oublions pas de capturer un ou deux couples de ces porcs, dont l’île Lincoln est dépourvue…

— Ni de récolter ces graines, ajouta Harbert, qui nous donneront tous les légumes de l’ancien et du nouveau continent.

— Il serait peut-être bon, alors, dit le reporter, de rester un jour de plus à l’île Tabor pour y recueillir tout ce qui peut nous être utile.

— Non, monsieur Spilett, répondit Pencroff. Je vous demanderai de partir dès demain, au point du jour. Le vent me semble avoir tendance à tourner à l’ouest. Après avoir eu bon vent pour venir, nous aurons bon vent pour repartir.

— Alors, ne perdons pas de temps ! dit Harbert en se levant.

— Ne perdons pas de temps, répondit Pencroff. Vous, Harbert, récoltez ces graines, que vous connaissez mieux que nous. Pendant ce temps, M. Spilett et moi allons chasser les porcs. Même sans Top, j’espère bien que nous réussirons à en capturer quelques-uns !

Harbert prit donc le sentier qui devait le ramener vers la partie cultivée de l’îlot, tandis que le marin et le reporter retournaient directement dans la forêt.

De nombreux porcs s’enfuirent devant eux. Ces animaux particulièrement agiles ne semblaient pas disposés à se laisser approcher. Après une demi-heure de poursuite, les chasseurs avaient pourtant réussi à saisir un couple qui s’était réfugié dans un épais taillis. C’est alors que des cris retentirent à quelques centaines de pas, dans le nord de l’îlot. D’horribles sons rauques, qui n’avaient rien d’humain, se mêlaient à ces cris.

Pencroff et Gédéon Spilett se redressèrent. Les porcs profitèrent de ce mouvement pour s’enfuir, au moment même où le marin préparait des cordes pour les attacher.

— C’est la voix d’Harbert ! dit le reporter.

— Courons ! s’écria Pencroff.

Aussitôt, le marin et Gédéon Spilett coururent de toutes leurs forces vers l’endroit d’où venaient les cris.

Ils firent bien de se dépêcher. Au détour du sentier, près d’une clairière, ils aperçurent le jeune garçon renversé à terre par un être sauvage, sans doute un singe gigantesque, qui allait lui faire beaucoup de mal.

Pencroff et Gédéon Spilett se jetèrent sur ce monstre, le renversèrent à son tour, lui arrachèrent Harbert et le maîtrisèrent solidement. Tout cela ne prit qu’un instant. Le marin possédait une force herculéenne et le reporter était lui aussi très robuste. Malgré sa résistance, le monstre fut solidement attaché, incapable désormais de faire le moindre mouvement.

— Tu n’as pas de mal, Harbert ? demanda Gédéon Spilett.

— Non ! Non !

— Ah ! S’il t’avait blessé, ce singe !… s’écria Pencroff.

— Mais ce n’est pas un singe ! répondit Harbert.

À ces mots, Pencroff et Gédéon Spilett regardèrent l’être singulier étendu à terre.

En vérité, ce n’était pas un singe ! C’était une créature humaine, c’était un homme ! Mais quel homme ! Un sauvage, dans tout le sens horrible du mot, d’autant plus épouvantable qu’il semblait tombé au dernier degré de l’abrutissement !

Cheveux hérissés, barbe non entretenue descendant jusqu’à la poitrine, corps presque nu à l’exception d’un lambeau de couverture autour des reins, yeux farouches, mains énormes, ongles démesurément longs, teint sombre comme l’acajou, pieds durcis comme s’ils avaient été faits de corne : telle était cette misérable créature qu’il fallait pourtant bien appeler un homme ! On était vraiment en droit de se demander s’il restait une âme dans ce corps, ou si seul le vulgaire instinct de la brute avait survécu en lui !

— Êtes-vous bien sûr que ce soit un homme, ou qu’il l’ait été ? demanda Pencroff au reporter.

— Hélas ! Cela ne fait aucun doute, répondit celui-ci.

— Ce serait donc le naufragé ? dit Harbert.

— Oui, répondit Gédéon Spilett, mais le malheureux n’a plus rien d’humain !

Le reporter disait vrai. Si le naufragé avait jamais été un être civilisé, il était évident que l’isolement en avait fait un sauvage, et peut-être pire encore : un véritable homme des bois. Des sons rauques sortaient de sa gorge, entre ses dents aussi pointues que celles des carnivores, faites pour ne plus broyer que de la chair crue. Sa mémoire devait sans doute l’avoir abandonné depuis longtemps ; depuis longtemps aussi, il ne savait plus utiliser ses outils ni ses armes, il ne savait plus faire du feu ! On le voyait agile et souple, mais toutes ses qualités physiques s’étaient développées au détriment de ses qualités morales !

Gédéon Spilett lui parla. Il ne parut pas comprendre, ni même entendre… Pourtant, en le regardant bien dans les yeux, le reporter crut voir que toute raison n’était pas éteinte en lui.

Le prisonnier ne se débattait cependant pas et n’essayait pas de rompre ses liens. Était-il anéanti par la présence de ces hommes dont il avait été le semblable ? Un souvenir fugitif revenait-il dans un coin de son cerveau pour le ramener à l’humanité ? Libre, aurait-il tenté de fuir ou serait-il resté ? On ne sait, et l’on n’en fit pas l’essai. Après avoir observé le malheureux avec une extrême attention :

— Quel qu’il soit, dit Gédéon Spilett, quel qu’il ait été et quoi qu’il puisse devenir, notre devoir est de le ramener avec nous à l’île Lincoln !

— Oui ! Oui ! répondit Harbert. Peut-être pourrons-nous, avec des soins, réveiller en lui une lueur d’intelligence !

— L’âme ne meurt pas, dit le reporter. Quelle satisfaction ce serait d’arracher cette créature de Dieu à l’abrutissement !

Pencroff secouait la tête d’un air dubitatif.

— Il faut essayer, en tout cas, répondit le reporter. L’humanité nous le commande.

C’était en effet leur devoir d’êtres civilisés et chrétiens. Tous trois le comprirent, et ils savaient bien que Cyrus Smith approuverait leur conduite.

— Le laisserons-nous attaché ? demanda le marin.

— Peut-être marcherait-il si on détachait ses pieds ? dit Harbert.

— Essayons, répondit Pencroff.

On défit les cordes qui entravaient les pieds du prisonnier, mais on laissa ses bras fortement attachés. Il se leva de lui-même, sans paraître avoir la moindre envie de fuir. Ses yeux secs lançaient un regard perçant sur les trois hommes qui marchaient près de lui. Rien n’indiquait qu’il se souvienne d’être leur semblable, ou du moins de l’avoir été. Un sifflement continu s’échappait de ses lèvres. Son aspect était farouche, mais il ne tenta pas de résister.

Sur le conseil du reporter, on ramena le malheureux chez lui. Peut-être la vue des objets qui lui appartenaient lui ferait-elle quelque impression ! Peut-être une étincelle suffirait-elle à ranimer sa pensée obscurcie, à rallumer son âme éteinte !

La maison était tout près. Tous y arrivèrent en quelques minutes. Mais le prisonnier n’y reconnut rien : il semblait avoir perdu conscience de toute chose !

De l’abrutissement dans lequel ce misérable être était tombé, que pouvait-on supposer, sinon que son emprisonnement sur l’îlot remontait déjà à longtemps et que, arrivé avec toute sa raison, il avait été réduit à cet état par l’isolement ?

Le reporter eut alors l’idée que la vue du feu agirait peut-être sur lui. En un instant, une de ces belles flambées qui attirent même les animaux illumina le foyer.

La flamme sembla d’abord retenir l’attention du malheureux. Mais il recula bientôt, et son regard inconscient s’éteignit.

Il n’y avait évidemment rien d’autre à faire, du moins pour le moment, que de le ramener à bord du Bonadventure. On le fit, et il y resta sous la garde de Pencroff.

Harbert et Gédéon Spilett retournèrent sur l’îlot pour terminer leurs tâches. Quelques heures plus tard, ils revinrent au rivage avec les ustensiles et les armes, une récolte de graines potagères, quelques pièces de gibier et deux couples de porcs. On embarqua le tout. Le Bonadventure était prêt à lever l’ancre dès que la marée du lendemain matin se ferait sentir.

On avait placé le prisonnier dans la cabine de l’avant. Il y resta calme et silencieux, tout à la fois sourd et muet.

Pencroff lui offrit à manger. Mais il repoussa la viande cuite qu’on lui présentait et qui, sans doute, ne lui convenait plus. Le marin lui montra alors un des canards tués par Harbert : il se jeta dessus avec une avidité bestiale et le dévora.

— Vous croyez qu’il s’en remettra ? dit Pencroff en secouant la tête.

— Peut-être, répondit le reporter. Il n’est pas impossible que nos soins finissent par agir sur lui. C’est l’isolement qui l’a rendu tel qu’il est, et, désormais, il ne sera plus seul !

— Cela fait sans doute longtemps que le pauvre homme est dans cet état ! dit Harbert.

— Peut-être, répondit Gédéon Spilett.

— Quel âge peut-il avoir ? demanda le jeune garçon.

— Difficile à dire, répondit le reporter. L’épaisse barbe qui lui couvre le visage empêche de distinguer ses traits. Mais il n’est plus jeune, et je suppose qu’il doit avoir au moins cinquante ans.

— Avez-vous remarqué, monsieur Spilett, combien ses yeux sont profondément enfoncés sous leurs arcades ? demanda le jeune garçon.

— Oui, Harbert. Mais j’ajouterai qu’ils sont plus humains qu’on ne serait tenté de le croire en le voyant.

— Enfin, nous verrons, répondit Pencroff. Je suis curieux de connaître le jugement de M. Smith sur notre sauvage. Nous allions chercher une créature humaine, et nous ramenons un monstre ! Enfin, on fait ce qu’on peut !

La nuit passa. On ne sait si le prisonnier dormit ou non. En tout cas, même après qu’on l’eut détaché, il ne remua pas. Il ressemblait à ces fauves qu’accablent les premiers moments de captivité et que la rage reprend plus tard.

Au lever du jour, le lendemain — 15 octobre —, le temps avait changé comme Pencroff l’avait prévu. Le vent avait tourné au nord-ouest et favorisait le retour du Bonadventure. Mais il se renforçait aussi, ce qui devait rendre la navigation plus difficile.

À cinq heures du matin, on leva l’ancre. Pencroff prit un ris dans sa grand-voile et mit le cap à l’est-nord-est pour faire route directement vers l’île Lincoln.

Le premier jour de traversée se passa sans incident. Le prisonnier était resté calme dans la cabine de l’avant. Comme il avait été marin, les mouvements de la mer semblaient produire sur lui une sorte de réaction salutaire. Un souvenir de son ancien métier lui revenait-il en mémoire ? En tout cas, il se tenait tranquille, plus étonné qu’abattu.

Le lendemain — 16 octobre —, le vent se renforça beaucoup en tournant davantage au nord, une direction moins favorable à la marche du Bonadventure qui bondissait sur les vagues. Pencroff dut bientôt naviguer au plus près du vent. Sans en parler, il commença à s’inquiéter de l’état de la mer, qui déferlait violemment sur l’avant de son bateau. Si le vent ne changeait pas, il mettrait certainement plus de temps à atteindre l’île Lincoln qu’il n’en avait mis à gagner l’île Tabor.

En effet, le 17 au matin, le Bonadventure était parti depuis quarante-huit heures, et rien n’indiquait qu’il soit près de l’île. On ne pouvait d’ailleurs se fier à l’estime pour évaluer la route parcourue : la direction et la vitesse avaient été trop irrégulières.

Vingt-quatre heures plus tard, aucune terre n’était encore en vue. Le vent venait maintenant de face et la mer était détestable. Il fallait manœuvrer rapidement les voiles du bateau, que les vagues recouvraient largement, prendre des ris et changer souvent d’amure en tirant de petits bords. Dans la journée du 18, une vague recouvrit même entièrement le Bonadventure. Si les passagers n’avaient pas pris à l’avance la précaution de s’attacher sur le pont, ils auraient été emportés.

À cette occasion, Pencroff et ses compagnons, très occupés à se dégager, reçurent une aide inespérée du prisonnier. Il surgit par l’écoutille, comme si son instinct de marin avait repris le dessus, et brisa les pavois d’un vigoureux coup d’espar pour évacuer plus vite l’eau qui remplissait le pont. Puis, une fois le bateau dégagé, il redescendit dans sa cabine sans avoir prononcé un mot.

Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert l’avaient laissé faire, absolument stupéfaits.

La situation restait pourtant mauvaise. Le marin avait des raisons de se croire égaré sur cette mer immense, sans aucune possibilité de retrouver sa route !

La nuit du 18 au 19 fut sombre et froide. Vers onze heures, pourtant, le vent se calma et la houle tomba. Moins secoué, le Bonadventure gagna en vitesse. Il avait d’ailleurs merveilleusement tenu la mer.

Ni Pencroff, ni Gédéon Spilett, ni Harbert ne songèrent à prendre ne serait-ce qu’une heure de sommeil. Ils restèrent aux aguets avec le plus grand soin. Ou bien l’île Lincoln était nécessairement proche et ils l’apercevraient à l’aube, ou bien le Bonadventure, emporté par les courants, avait dérivé sous le vent, et il devenait alors presque impossible de rectifier sa direction.

Malgré son extrême inquiétude, Pencroff ne désespérait pas : il avait un caractère bien trempé. Assis au gouvernail, il cherchait obstinément à percer l’ombre épaisse qui l’enveloppait.

Vers deux heures du matin, il se leva brusquement :

— Un feu ! Un feu ! s’écria-t-il.

En effet, une vive lumière apparaissait à vingt milles au nord-est. L’île Lincoln était là. Cette lueur, évidemment allumée par Cyrus Smith, indiquait la route à suivre.

Pencroff, qui se dirigeait beaucoup trop au nord, modifia sa route et mit le cap sur ce feu qui brillait au-dessus de l’horizon comme une étoile de première grandeur.

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