JULES VERNE · Partie 2

Chapitre 38

Chapitre 38

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LE SALON DE LECTURE

Laissez les mots vous emporter.

Adaptation française utilisée pour le récit audio. Édition en cours de relecture.

Un mystère à éclaircir. — Les premières paroles de l’inconnu. — Douze ans sur l’îlot ! — Des aveux qui lui échappent ! — La disparition. — La confiance de Cyrus Smith. — Construction d’un moulin. — Le premier pain. — Un acte de dévouement. — Les mains honnêtes !

Oui, le malheureux avait pleuré ! Un souvenir lui avait sans doute traversé l’esprit et, selon l’expression de Cyrus Smith, ses larmes avaient fait de lui un homme à nouveau.

Les colons le laissèrent quelque temps sur le plateau. Ils s’éloignèrent même un peu pour qu’il se sente libre. Mais il ne songea nullement à profiter de cette liberté, et Cyrus Smith se décida bientôt à le ramener à Granite-house.

Deux jours après cette scène, l’inconnu sembla vouloir se joindre peu à peu à la vie commune. Il entendait et comprenait, c’était évident. Mais il était tout aussi clair qu’il s’obstinait étrangement à ne pas parler aux colons. Un soir, en effet, Pencroff tendit l’oreille à la porte de sa chambre et entendit ces mots lui échapper :

— Non ! Ici ! Moi ! Jamais !

Le marin rapporta ces paroles à ses compagnons.

— Il y a là quelque douloureux mystère ! dit Cyrus Smith.

L’inconnu avait commencé à se servir des outils pour travailler la terre, et il s’occupait du potager. Il interrompait souvent sa besogne et restait alors comme absorbé en lui-même. Sur la recommandation de l’ingénieur, on respectait pourtant la solitude qu’il semblait vouloir garder. Si l’un des colons s’approchait, il reculait. Des sanglots soulevaient sa poitrine, comme si elle en débordait !

Était-ce donc le remords qui l’accablait ainsi ? On pouvait le croire. Un jour, Gédéon Spilett ne put s’empêcher de faire cette remarque :

— S’il ne parle pas, c’est qu’il aurait, je crois, des choses trop graves à dire !

Il fallait être patient et attendre.

Quelques jours plus tard, le 3 novembre, l’inconnu, qui travaillait sur le plateau, s’était arrêté après avoir laissé tomber sa bêche à terre. Cyrus Smith, qui l’observait à peu de distance, vit une nouvelle fois des larmes couler de ses yeux. Poussé par une sorte de pitié irrésistible, il s’approcha et lui toucha doucement le bras.

— Mon ami ? dit-il.

L’inconnu chercha à éviter son regard. Lorsque Cyrus Smith voulut lui prendre la main, il recula vivement.

— Mon ami, dit Cyrus Smith d’une voix plus ferme, regardez-moi, je le veux !

L’inconnu regarda l’ingénieur. Il semblait subir son influence comme un magnétisé sous le pouvoir de son magnétiseur. Il voulut fuir. Mais son visage parut alors se transformer. Son regard lança des éclairs. Des paroles cherchaient à lui échapper. Il ne pouvait plus se contenir !… Enfin, il croisa les bras. Puis, d’une voix sourde :

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il à Cyrus Smith.

— Des naufragés comme vous, répondit l’ingénieur, profondément ému. Nous vous avons amené ici, parmi vos semblables.

— Mes semblables !… Je n’en ai pas !

— Vous êtes au milieu d’amis…

— Des amis !… À moi ! Des amis ! s’écria l’inconnu en cachant sa tête dans ses mains… Non… Jamais… Laissez-moi ! Laissez-moi !

Il s’enfuit vers le côté du plateau qui dominait la mer et y resta longtemps immobile.

Cyrus Smith avait rejoint ses compagnons et leur racontait ce qui venait de se passer.

— Oui, il y a un mystère dans la vie de cet homme, dit Gédéon Spilett. Il semble qu’il ne soit revenu à l’humanité que par le remords.

— Je ne sais trop quelle espèce d’homme nous avons ramené là, dit le marin. Il a des secrets…

— Que nous respecterons, répondit vivement Cyrus Smith. S’il a commis une faute, il l’a cruellement expiée. À nos yeux, il est absous.

L’inconnu resta seul sur la plage pendant deux heures, manifestement envahi par des souvenirs qui lui restituaient tout son passé, un passé funeste sans doute. Sans le perdre de vue, les colons ne cherchèrent pas à troubler sa solitude.

Au bout de ces deux heures, il parut avoir pris une décision et vint trouver Cyrus Smith. Ses yeux étaient rouges des larmes versées, mais il ne pleurait plus. Une profonde humilité marquait tout son visage. Il semblait craintif, honteux, cherchant à se faire tout petit, les yeux constamment baissés vers le sol.

— Monsieur, dit-il à Cyrus Smith, vos compagnons et vous, êtes-vous Anglais ?

— Non, répondit l’ingénieur. Nous sommes Américains.

— Ah ! fit l’inconnu, avant de murmurer :

— J’aime mieux cela !

— Et vous, mon ami ? demanda l’ingénieur.

— Anglais, répondit-il précipitamment.

Comme si ces quelques mots lui avaient pesé, il s’éloigna de la grève, qu’il parcourut depuis la cascade jusqu’à l’embouchure de la Mercy, dans un état d’agitation extrême.

Puis, passant près d’Harbert, il s’arrêta et, d’une voix étranglée :

— Quel mois ? lui demanda-t-il.

— Décembre, répondit Harbert.

— Quelle année ?

— 1866.

— Douze ans ! Douze ans ! s’écria-t-il. Puis il le quitta brusquement.

Harbert avait rapporté aux colons les questions et la réponse qu’il avait reçues de l’inconnu.

— Cet infortuné ne savait plus ni le mois ni l’année ! fit observer Gédéon Spilett.

— Oui ! ajouta Harbert. Il était déjà sur l’îlot depuis douze ans quand nous l’y avons trouvé !

— Douze ans ! répondit Cyrus Smith. Ah ! Douze ans d’isolement, après une existence maudite peut-être, peuvent bien altérer la raison d’un homme !

— Je suis porté à croire, dit alors Pencroff, que cet homme n’est pas arrivé sur l’île Tabor à la suite d’un naufrage. On l’y aura abandonné après quelque crime.

— Vous devez avoir raison, Pencroff, répondit le reporter. Et si c’est le cas, il n’est pas impossible que ceux qui l’y ont laissé reviennent un jour le chercher !

— Et ils ne le trouveront plus, dit Harbert.

— Mais alors, reprit Pencroff, il faudrait y retourner, et…

— Mes amis, dit Cyrus Smith, n’abordons pas cette question avant de savoir à quoi nous en tenir. Je crois que ce malheureux a souffert, qu’il a durement expié ses fautes, quelles qu’elles soient, et que le besoin de se confier l’étouffe. Ne le poussons pas à raconter son histoire ! Il nous la dira sans doute. Quand nous la connaîtrons, nous verrons ce qu’il convient de faire. Lui seul peut d’ailleurs nous dire s’il a gardé, au-delà de l’espoir, la certitude d’être un jour rapatrié. Mais j’en doute !

— Et pourquoi ? demanda le reporter.

— Parce que s’il avait été certain d’être délivré à une date fixée, il aurait attendu ce moment et n’aurait pas jeté le document à la mer. Non, il est plutôt probable qu’il était condamné à mourir sur cet îlot sans jamais revoir ses semblables !

— Mais il y a une chose que je ne peux pas m’expliquer, fit observer le marin.

— Laquelle ?

— Si cet homme a été abandonné sur l’île Tabor il y a douze ans, on peut bien supposer qu’il vivait déjà depuis plusieurs années dans l’état de sauvagerie où nous l’avons trouvé !

— C’est probable, répondit Cyrus Smith.

— Il aurait donc écrit ce document il y a plusieurs années !

— Sans doute… Et pourtant, il semblait avoir été écrit récemment !…

— D’ailleurs, comment croire que la bouteille qui le contenait ait mis plusieurs années pour venir de l’île Tabor à l’île Lincoln ?

— Ce n’est pas absolument impossible, répondit le reporter. Elle était peut-être depuis longtemps dans les parages de l’île ?

— Non, répondit Pencroff, car elle flottait encore. On ne peut même pas supposer qu’elle ait séjourné plus ou moins longtemps sur le rivage avant d’être reprise par la mer. La côte sud n’est que rochers : elle s’y serait immanquablement brisée !

— En effet, répondit Cyrus Smith, qui resta songeur.

— Et puis, ajouta le marin, si le document datait de plusieurs années et était enfermé depuis tout ce temps dans la bouteille, l’humidité l’aurait abîmé. Or, il était parfaitement conservé.

L’observation du marin était très juste. Ce fait restait incompréhensible : lorsqu’ils l’avaient trouvé dans la bouteille, le document semblait avoir été écrit récemment. De plus, il donnait avec précision la latitude et la longitude de l’île Tabor. Son auteur devait donc posséder des connaissances assez complètes en hydrographie, qu’un simple marin ne pouvait avoir.

— Voilà encore quelque chose d’inexplicable, dit l’ingénieur. Mais ne poussons pas notre nouveau compagnon à parler. Quand il le voudra, mes amis, nous serons prêts à l’écouter !

Les jours suivants, l’inconnu ne prononça pas un mot et ne quitta pas une seule fois l’enceinte du plateau. Il travaillait la terre sans perdre un instant, sans prendre de repos, toujours à l’écart. Malgré les invitations répétées, il ne remontait pas à Granite-house pour les repas et se contentait de quelques légumes crus. La nuit, au lieu de regagner la chambre qu’on lui avait donnée, il restait sous un groupe d’arbres ou se blottissait dans un creux des rochers quand le temps était mauvais. Il vivait donc encore comme lorsqu’il n’avait d’autre abri que les forêts de l’île Tabor. Les efforts pour l’amener à changer de vie avaient été vains ; les colons attendaient patiemment. Mais le moment approchait enfin où sa conscience allait le pousser avec force, comme malgré lui, à laisser échapper de terribles aveux.

Le 10 novembre, vers huit heures du soir, alors que l’obscurité commençait à tomber, l’inconnu apparut soudain devant les colons réunis sous la véranda. Ses yeux brillaient étrangement. Toute sa personne avait retrouvé l’aspect farouche des mauvais jours.

Cyrus Smith et ses compagnons furent comme atterrés. Sous l’effet d’une terrible émotion, ses dents claquaient comme celles d’un fiévreux. Qu’avait-il ? La vue de ses semblables lui était-elle insupportable ? En avait-il assez de vivre dans ce milieu honnête ? La nostalgie de l’abrutissement le reprenait-elle ? On dut le croire lorsqu’il prononça ces phrases incohérentes :

— Pourquoi suis-je ici ?… De quel droit m’avez-vous arraché à mon îlot ?… Peut-il y avoir un lien entre vous et moi ?… Savez-vous qui je suis… ce que j’ai fait… pourquoi j’étais là-bas… seul ? Et qui vous dit qu’on ne m’y a pas abandonné… que je n’étais pas condamné à y mourir ?… Connaissez-vous mon passé ?… Savez-vous si je n’ai pas volé, assassiné… si je ne suis pas un misérable… un être maudit… bon à vivre comme une bête fauve… loin de tous… Dites… Le savez-vous ?

Les colons écoutaient sans interrompre le misérable, auquel ces demi-aveux échappaient pour ainsi dire malgré lui. Cyrus Smith s’approcha pour le calmer, mais il recula vivement.

— Non ! Non ! s’écria-t-il. Un mot seulement… Suis-je libre ?

— Vous êtes libre, répondit l’ingénieur.

— Adieu donc ! s’écria-t-il, avant de s’enfuir comme un fou.

Nab, Pencroff et Harbert coururent aussitôt vers la lisière du bois… mais ils revinrent seuls.

— Il faut le laisser faire ! dit Cyrus Smith.

— Il ne reviendra jamais… s’écria Pencroff.

— Il reviendra, répondit l’ingénieur.

Bien des jours passèrent. Mais Cyrus Smith, guidé peut-être par une sorte de pressentiment, resta inébranlablement convaincu que le malheureux reviendrait tôt ou tard.

— C’est la dernière révolte de cette nature rude, disait-il. Le remords l’a touchée, et un nouvel isolement l’épouvanterait.

Pendant ce temps, les travaux se poursuivaient, aussi bien sur le plateau de Grande-Vue qu’au corral, où Cyrus Smith comptait bâtir une ferme. Les graines qu’Harbert avait recueillies sur l’île Tabor avaient, bien entendu, été soigneusement semées. Le plateau formait maintenant un vaste potager, bien dessiné et bien entretenu, qui ne laissait aucun répit aux bras des colons. Il y avait toujours à faire. À mesure que les plantes potagères se multipliaient, ils avaient dû agrandir les simples carrés. Ceux-ci tendaient à devenir de véritables champs et à remplacer les prairies. Mais le fourrage abondait ailleurs dans l’île, et les onaggas ne risquaient pas d’être un jour rationnés. Mieux valait d’ailleurs consacrer aux légumes le plateau de Grande-Vue, protégé par sa profonde ceinture de creeks, et déplacer les prairies à l’extérieur : elles n’avaient pas besoin d’être défendues contre les ravages des quadrumanes et des quadrupèdes.

Le 15 novembre, ils firent la troisième moisson. Quelle surface avait gagnée ce champ, depuis le semis du premier grain, dix-huit mois plus tôt ! Les six cent mille grains de la deuxième récolte produisirent cette fois quatre mille boisseaux, soit plus de cinq cents millions de grains ! La colonie était riche en blé. Il suffisait d’en semer une dizaine de boisseaux pour assurer chaque année la récolte et nourrir tout le monde, hommes et bêtes.

La moisson terminée, ils consacrèrent donc la dernière quinzaine de novembre à préparer la fabrication du pain.

Ils avaient le grain, mais pas la farine : il leur fallait un moulin. Cyrus Smith aurait pu utiliser la seconde chute qui se jetait dans la Mercy pour le faire fonctionner, la première actionnant déjà les pilons du moulin à foulon. Mais, après discussion, ils choisirent un simple moulin à vent sur les hauteurs de Grande-Vue. La construction n’en serait pas plus difficile, et le vent ne manquerait certainement pas sur ce plateau exposé aux brises du large.

— Sans compter que ce moulin à vent sera plus gai et fera bel effet dans le paysage ! dit Pencroff.

Ils se mirent donc au travail et choisirent les bois de charpente pour la cage et le mécanisme. Quelques grands blocs de grès au nord du lac pourraient facilement être transformés en meules. Quant aux ailes, l’inépuisable enveloppe du ballon fournirait la toile nécessaire.

Cyrus Smith dressa les plans. Le moulin serait installé un peu à droite de la basse-cour, près de la berge du lac. Toute la cage reposerait sur un pivot maintenu par de grosses charpentes. Elle pourrait ainsi tourner, avec tout le mécanisme qu’elle abritait, pour s’orienter selon le vent.

Le travail avança vite. Nab et Pencroff étaient devenus des charpentiers très habiles ; ils n’avaient qu’à suivre les gabarits de l’ingénieur. Une sorte de guérite cylindrique, une véritable poivrière coiffée d’un toit pointu, s’éleva bientôt à l’endroit choisi. Les quatre cadres formant les ailes furent solidement implantés dans l’arbre de couche, en faisant un certain angle avec lui, et fixés par des tenons de fer. Les différentes pièces du mécanisme intérieur se fabriquèrent sans peine : la boîte contenant les deux meules, l’une gisante et l’autre courante ; la trémie, grande auge carrée, large en haut et étroite en bas, par laquelle le grain devait tomber sur les meules ; le petit auget oscillant qui réglait son passage, surnommé « babillard » pour son tic-tac perpétuel ; enfin le blutoir, qui sépare le son de la farine par tamisage. Les outils étaient bons et, somme toute, les organes d’un moulin sont très simples. Le travail fut donc peu difficile. Ce n’était qu’une question de temps.

Tout le monde avait participé à la construction. Le 1er décembre, le moulin était terminé.

Comme toujours, Pencroff était enchanté de son ouvrage. Il ne doutait pas que l’appareil soit parfait.

— Maintenant, un bon vent, dit-il, et nous allons joliment moudre notre première récolte !

— Un bon vent, soit, répondit l’ingénieur, mais pas trop de vent, Pencroff.

— Bah ! Notre moulin n’en tournera que plus vite !

— Il n’a pas besoin de tourner si vite, répondit Cyrus Smith. L’expérience montre qu’un moulin fournit le plus grand travail lorsque le nombre de tours de ses ailes en une minute est six fois le nombre de pieds parcourus par le vent en une seconde. Avec une brise moyenne de vingt-quatre pieds par seconde, il fera tourner les ailes seize fois par minute. Il n’en faut pas davantage.

— Justement ! s’écria Harbert. Il souffle une jolie brise de nord-est qui fera bien notre affaire !

Rien ne justifiait de retarder l’inauguration : les colons avaient hâte de goûter le premier morceau de pain de l’île Lincoln. Ce matin-là, ils moulurent donc deux à trois boisseaux de blé. Le lendemain, au déjeuner, une magnifique miche figurait sur la table de Granite-house. Elle était peut-être un peu compacte, malgré la levure de bière qui l’avait fait lever. Chacun y mordit à belles dents, et l’on comprend sans peine avec quel plaisir !

Pourtant, l’inconnu n’avait pas reparu. Plusieurs fois, Gédéon Spilett et Harbert avaient parcouru la forêt aux environs de Granite-house sans le rencontrer ni trouver la moindre trace de lui. Cette disparition prolongée les inquiétait sérieusement. L’ancien sauvage de l’île Tabor n’aurait certes aucun mal à vivre dans ces forêts du Far-West riches en gibier. Mais ne risquait-il pas de reprendre ses habitudes ? Cette indépendance ne réveillerait-elle pas ses instincts farouches ? Cyrus Smith persistait pourtant à dire que le fugitif reviendrait, sans doute guidé par une sorte de pressentiment.

— Oui, il reviendra ! répétait-il avec une confiance que ses compagnons ne pouvaient partager. Quand cet infortuné était sur l’île Tabor, il se savait seul ! Ici, il sait que ses semblables l’attendent ! Puisqu’il a parlé à moitié de sa vie passée, ce pauvre repenti reviendra la raconter tout entière. Ce jour-là, il sera à nous !

L’événement allait donner raison à Cyrus Smith.

Le 3 décembre, Harbert avait quitté le plateau de Grande-Vue et était allé pêcher sur la rive méridionale du lac. Il était sans armes. Jusque-là, aucune précaution n’avait jamais été nécessaire, car les animaux dangereux ne se montraient pas dans cette partie de l’île.

Pendant ce temps, Pencroff et Nab travaillaient à la basse-cour. Cyrus Smith et le reporter étaient aux Cheminées, occupés à fabriquer de la soude, car les réserves de savon étaient épuisées.

Soudain, des cris retentissent :

— Au secours ! À moi !

Trop éloignés, Cyrus Smith et le reporter n’avaient pas pu entendre les cris. Pencroff et Nab avaient abandonné la basse-cour en toute hâte et s’étaient précipités vers le lac.

Mais avant eux, l’inconnu, dont personne n’aurait soupçonné la présence à cet endroit, franchissait le Creek-Glycérine qui séparait le plateau de la forêt et bondissait sur l’autre rive.

Harbert y faisait face à un formidable jaguar, semblable à celui qui avait été tué au promontoire du Reptile. Pris par surprise, il se tenait debout contre un arbre. L’animal, ramassé sur lui-même, allait bondir… Mais l’inconnu, armé seulement d’un couteau, se précipita sur le redoutable fauve, qui se retourna contre ce nouvel adversaire.

La lutte fut brève. L’inconnu avait une force et une adresse prodigieuses. D’une main puissante comme une cisaille, il avait saisi le jaguar à la gorge, sans se soucier des griffes qui lui entraient dans la chair. De l’autre, il lui fouillait le cœur avec son couteau.

Le jaguar tomba. L’inconnu le repoussa du pied. Il allait s’enfuir au moment où les colons arrivaient sur les lieux, quand Harbert s’accrocha à lui et s’écria :

— Non ! Non ! Vous ne partirez pas !

Cyrus Smith s’approcha de l’inconnu, qui fronça les sourcils en le voyant venir. Le sang coulait de son épaule sous sa veste déchirée, mais il n’y prêtait aucune attention.

— Mon ami, lui dit Cyrus Smith, nous avons désormais une dette de reconnaissance envers vous. Vous avez risqué votre vie pour sauver notre enfant !

— Ma vie ! murmura l’inconnu. Que vaut-elle ? Moins que rien !

— Vous êtes blessé ?

— Peu importe.

— Voulez-vous me donner la main ?

Harbert cherchait à saisir cette main qui venait de le sauver. L’inconnu croisa les bras. Sa poitrine se gonfla, son regard se voila, et il parut vouloir fuir. Mais, dans un violent effort sur lui-même, et d’un ton brusque :

— Qui êtes-vous ? dit-il. Et que prétendez-vous être pour moi ?

C’était ainsi qu’il demandait, pour la première fois, l’histoire des colons. Lorsqu’il la connaîtrait, raconterait-il peut-être la sienne ?

En quelques mots, Cyrus Smith lui raconta tout ce qui s’était passé depuis leur départ de Richmond, comment ils s’étaient tirés d’affaire et de quelles ressources ils disposaient maintenant.

L’inconnu l’écoutait avec une attention extrême.

Puis l’ingénieur expliqua qui ils étaient tous : Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, Nab et lui-même. Il ajouta que leur plus grande joie depuis l’arrivée sur l’île Lincoln avait été, au retour de l’îlot, de pouvoir compter un compagnon de plus.

À ces mots, l’inconnu rougit et baissa la tête sur sa poitrine. Toute sa personne exprimait la confusion.

— Maintenant que vous nous connaissez, ajouta Cyrus Smith, voulez-vous nous donner la main ?

— Non, répondit l’inconnu d’une voix sourde, non ! Vous êtes d’honnêtes gens, vous ! Et moi !…

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