JULES VERNE · Partie 3

Chapitre 57

Chapitre 57

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LE SALON DE LECTURE

Laissez les mots vous emporter.

Adaptation française utilisée pour le récit audio. Édition en cours de relecture.

Le réveil du volcan. — La belle saison. — Reprise des travaux. — La soirée du 15 octobre. — Un télégramme. — Une demande. — Une réponse. — Départ pour le corral. — Le billet. — Le fil supplémentaire. — La côte de basalte. — À marée haute. — À marée basse. — La caverne. — Une lumière éblouissante.

Avertis par l’ingénieur, les colons avaient interrompu leurs travaux et regardaient en silence le sommet du mont Franklin.

Le volcan s’était donc réveillé, et les vapeurs avaient traversé la couche minérale accumulée au fond du cratère. Mais les feux souterrains provoqueraient-ils une violente éruption ? C’était une éventualité qu’on ne pouvait prévenir.

Cependant, même en cas d’éruption, il était probable que l’île Lincoln n’en souffrirait pas dans son ensemble. Les écoulements de matières volcaniques ne sont pas toujours désastreux. L’île avait déjà subi cette épreuve, comme le montraient les coulées de lave qui zébraient les pentes nord de la montagne. De plus, la forme du cratère et l’échancrure creusée dans son bord supérieur devaient projeter les matières rejetées à l’opposé des parties fertiles de l’île.

Toutefois, le passé ne garantissait pas nécessairement l’avenir. Souvent, au sommet des volcans, d’anciens cratères se ferment et de nouveaux s’ouvrent. Le fait s’est produit dans les deux mondes, à l’Etna, au Popocatepelt, à l’Orizaba, et, à la veille d’une éruption, tout est à craindre. Il suffisait, en somme, d’un tremblement de terre — phénomène qui accompagne parfois les écoulements volcaniques — pour modifier la structure intérieure de la montagne et ouvrir de nouveaux passages aux laves incandescentes.

Cyrus Smith expliqua tout cela à ses compagnons. Sans exagérer la situation, il leur en exposa le pour et le contre.

Après tout, on n’y pouvait rien. À moins d’un tremblement de terre qui ébranlerait le sol, Granite-house ne semblait pas devoir être menacée. Mais le corral aurait tout à craindre si un nouveau cratère s’ouvrait dans les parois sud du mont Franklin.

Depuis ce jour, les vapeurs ne cessèrent de former un panache au sommet de la montagne. On put même constater qu’elles gagnaient en hauteur et en épaisseur, sans qu’aucune flamme se mêle à leurs épaisses volutes. Le phénomène restait encore concentré dans la partie inférieure de la cheminée centrale.

Cependant, avec les beaux jours, les travaux avaient repris. On poussait autant que possible la construction du navire. Grâce à la chute de la grève, Cyrus Smith parvint à installer une scierie hydraulique qui débita plus vite les troncs en planches et en madriers. Son mécanisme était aussi simple que ceux des scieries rustiques de Norvège. Il fallait seulement obtenir un mouvement horizontal pour faire avancer la pièce de bois et un mouvement vertical pour actionner la scie. L’ingénieur y parvint avec une roue, deux cylindres et des poulies convenablement disposés.

Vers la fin de septembre, la carcasse du navire, qui devait être gréé en goélette, se dressait sur le chantier. La membrure était presque entièrement terminée. Tous ses couples étant maintenus par un cintre provisoire, on pouvait déjà apprécier les formes de l’embarcation. Fine de l’avant, aux formes très dégagées à l’arrière, cette goélette serait évidemment capable d’une assez longue traversée si l’occasion se présentait. Mais il faudrait encore beaucoup de temps pour poser le bordage, le vaigrage intérieur et le pont. Fort heureusement, on avait pu sauver les ferrures de l’ancien brick après l’explosion sous-marine. Pencroff et Ayrton avaient arraché aux bordages et aux courbes endommagés les chevilles et une grande quantité de clous de cuivre. C’était autant de travail épargné aux forgerons, mais les charpentiers eurent beaucoup à faire.

La construction dut être interrompue pendant une semaine pour la moisson, la fenaison et la rentrée des diverses récoltes qui abondaient sur le plateau de Grande-Vue. Une fois cette tâche terminée, chaque instant fut désormais consacré à l’achèvement de la goélette.

À la nuit tombante, les travailleurs étaient vraiment épuisés. Pour ne pas perdre de temps, ils avaient modifié les heures des repas : ils déjeunaient à midi et ne dînaient que lorsque la lumière du jour venait à manquer. Ils remontaient alors à Granite-house et se hâtaient de se coucher.

Parfois, cependant, une conversation sur un sujet intéressant retardait un peu l’heure du sommeil. Les colons se laissaient aller à parler de l’avenir. Ils évoquaient volontiers les changements qu’un voyage de la goélette vers les terres les plus proches apporterait à leur situation. Mais, au milieu de ces projets, la pensée d’un retour ultérieur à l’île Lincoln dominait toujours. Jamais ils n’abandonneraient cette colonie, fondée avec tant de peine et de succès, et à laquelle les communications avec l’Amérique donneraient un nouvel essor.

Pencroff et Nab, surtout, espéraient bien y finir leurs jours.

— Harbert, disait le marin, vous n’abandonnerez jamais l’île Lincoln ?

— Jamais, Pencroff, et surtout si tu décides d’y rester !

— C’est tout décidé, mon garçon, répondait Pencroff, je vous attendrai ! Vous me ramènerez votre femme et vos enfants, et je ferai de vos petits de fameux lurons !

— C’est entendu, répliquait Harbert, qui riait et rougissait à la fois.

— Et vous, monsieur Cyrus, reprenait Pencroff enthousiasmé, vous serez toujours le gouverneur de l’île ! Ah, çà ! Combien d’habitants pourra-t-elle nourrir ? Dix mille, au moins !

On parlait ainsi, on laissait Pencroff parler et, de propos en propos, le reporter finissait par fonder un journal, le New-Lincoln Herald !

Ainsi va le cœur de l’homme. Le besoin de créer une œuvre qui dure et lui survive est le signe de sa supériorité sur tout ce qui vit ici-bas. C’est ce qui a fondé sa domination et ce qui la justifie dans le monde entier.

Après cela, qui sait si Jup et Top n’avaient pas, eux aussi, leur petit rêve d’avenir ?

Ayrton, silencieux, se disait qu’il voudrait revoir lord Glenarvan et se montrer à tous, réhabilité.

Un soir, le 15 octobre, la conversation s’était prolongée plus que d’habitude au fil de ces hypothèses. Il était neuf heures du soir. Déjà, de longs bâillements mal dissimulés annonçaient l’heure du repos. Pencroff venait de se diriger vers son lit quand la sonnerie électrique de la salle retentit soudain.

Tous étaient là : Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Ayrton, Pencroff et Nab. Aucun des colons ne se trouvait donc au corral.

Cyrus Smith s’était levé. Ses compagnons se regardaient, croyant avoir mal entendu.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? s’écria Nab. Est-ce le diable qui sonne ?

Personne ne répondit.

— Le temps est orageux, fit remarquer Harbert. L’influence de l’électricité ne peut-elle pas…

Harbert n’acheva pas sa phrase. L’ingénieur, vers lequel tous les regards étaient tournés, secouait la tête pour dire non.

— Attendons, dit alors Gédéon Spilett. Si c’est un signal, quel que soit celui qui le fait, il le répétera.

— Mais qui voulez-vous que ce soit ? s’écria Nab.

— Mais, répondit Pencroff, celui qui…

La phrase du marin fut coupée par une nouvelle vibration du trembleur sur la cloche de la sonnerie.

Cyrus Smith se dirigea vers l’appareil et, envoyant le courant dans le fil, adressa cette demande au corral :

« Que voulez-vous ? »

Quelques instants plus tard, l’aiguille se déplaça sur le cadran alphabétique et transmit cette réponse aux habitants de Granite-house :

« Venez au corral en toute hâte. »

— Enfin ! s’écria Cyrus Smith.

Oui ! Enfin ! Le mystère allait se dévoiler ! Devant cet immense intérêt qui allait les pousser au corral, toute fatigue des colons avait disparu, tout besoin de repos avait cessé. Sans prononcer un mot, ils avaient quitté Granite-house en quelques instants et se trouvaient sur la grève. Seuls Jup et Top étaient restés. On pouvait se passer d’eux.

La nuit était noire. La lune, nouvelle ce jour-là même, avait disparu en même temps que le soleil. Comme Harbert l’avait fait remarquer, de gros nuages orageux formaient une voûte basse et lourde qui cachait toute lumière des étoiles. Quelques éclairs de chaleur, reflets d’un orage lointain, illuminaient l’horizon.

Il était possible que, quelques heures plus tard, la foudre tonne sur l’île même. La nuit était menaçante.

Mais, aussi profonde soit-elle, l’obscurité ne pouvait arrêter des gens habitués à la route du corral. Ils remontèrent la rive gauche de la Mercy, atteignirent le plateau, franchirent le pont du creek Glycérine et s’avancèrent dans la forêt.

Ils marchaient d’un bon pas, saisis d’une émotion très vive. Pour eux, aucun doute : ils allaient enfin connaître la solution tant cherchée de l’énigme, le nom de cet être mystérieux, si profondément entré dans leur vie, si généreux dans son influence, si puissant dans son action ! Ne fallait-il pas, en effet, que cet inconnu ait été mêlé à leur existence, qu’il en connaisse les moindres détails, qu’il entende tout ce qui se disait à Granite-house, pour avoir toujours pu agir au bon moment ?

Chacun, plongé dans ses réflexions, pressait le pas. Sous cette voûte d’arbres, l’obscurité était telle qu’on ne voyait même pas les bords de la route. Aucun bruit, d’ailleurs, dans la forêt. Les quadrupèdes et les oiseaux, sous l’effet de l’atmosphère pesante, restaient immobiles et silencieux. Pas un souffle n’agitait les feuilles. Seuls les pas des colons résonnaient dans l’ombre sur le sol durci.

Pendant le premier quart d’heure de marche, le silence ne fut interrompu que par cette remarque de Pencroff :

— Nous aurions dû prendre un fanal.

Et par cette réponse de l’ingénieur :

— Nous en trouverons un au corral.

Cyrus Smith et ses compagnons avaient quitté Granite-house à neuf heures douze minutes. À neuf heures quarante-sept, ils avaient parcouru trois des cinq milles qui séparaient l’embouchure de la Mercy du corral.

À ce moment, de grands éclairs blanchâtres s’épanouissaient au-dessus de l’île et dessinaient en noir les contours du feuillage. Ces lueurs intenses éblouissaient et aveuglaient. L’orage ne pouvait évidemment pas tarder à se déchaîner. Les éclairs devinrent peu à peu plus fréquents et plus lumineux. Des grondements lointains roulaient dans les profondeurs du ciel. L’atmosphère était étouffante.

Les colons avançaient comme si une force irrésistible les poussait.

À neuf heures un quart, un vif éclair leur montrait la palissade. Ils n’avaient pas encore franchi la porte que le tonnerre éclatait avec une violence formidable.

En un instant, le corral était traversé, et Cyrus Smith se trouvait devant la maison.

Il était possible que l’inconnu l’occupe, puisque le télégramme avait dû partir de cette maison même. Pourtant, aucune lumière n’en éclairait la fenêtre.

L’ingénieur frappa à la porte.

Pas de réponse.

Cyrus Smith ouvrit la porte, et les colons entrèrent dans la chambre plongée dans une profonde obscurité.

Nab donna un coup de briquet. Un instant plus tard, le fanal était allumé et promené dans tous les coins de la chambre…

Il n’y avait personne. Tout était dans l’état où on l’avait laissé.

— Avons-nous été victimes d’une illusion ? murmura Cyrus Smith.

Non ! Ce n’était pas possible ! Le télégramme avait bien dit :

« Venez au corral en toute hâte. »

On s’approcha de la table spécialement réservée au service du télégraphe. Tout était en place : la pile et la boîte qui la contenait, ainsi que l’appareil récepteur et transmetteur.

— Qui est venu ici en dernier ? demanda l’ingénieur.

— Moi, monsieur Smith, répondit Ayrton.

— Et c’était ?…

— Il y a quatre jours.

— Ah ! Un billet ! s’écria Harbert en montrant un papier posé sur la table.

Sur ce papier étaient écrits ces mots, en anglais :

« Suivez le nouveau fil. »

— En route ! s’écria Cyrus Smith, qui comprit que le message n’était pas parti du corral, mais de la retraite mystérieuse qu’un fil supplémentaire, raccordé à l’ancien, reliait directement à Granite-house.

Nab prit le fanal allumé, et tous quittèrent le corral.

L’orage se déchaînait alors avec une extrême violence. L’intervalle entre chaque éclair et chaque coup de tonnerre diminuait sensiblement. L’orage allait bientôt dominer le mont Franklin et l’île entière. Dans les lueurs intermittentes, on pouvait voir les vapeurs qui couronnaient le sommet du volcan.

Il n’y avait aucune liaison télégraphique dans toute la partie du corral qui séparait la maison de la palissade. Mais, après avoir franchi la porte, l’ingénieur courut droit au premier poteau. À la lueur d’un éclair, il vit qu’un nouveau fil descendait de l’isolateur jusqu’à terre.

— Le voilà ! dit-il.

Ce fil traînait sur le sol. Mais, sur toute sa longueur, il était entouré d’une substance isolante, comme un câble sous-marin, ce qui assurait la libre transmission des courants. Il semblait se diriger à travers les bois et les contreforts sud de la montagne : il courait donc vers l’ouest.

— Suivons-le ! dit Cyrus Smith.

Tantôt à la lueur du fanal, tantôt au milieu des éclairs de la foudre, les colons se lancèrent sur le chemin indiqué par le fil.

Les roulements du tonnerre étaient maintenant continus et si violents qu’aucune parole n’aurait pu être entendue. D’ailleurs, il ne s’agissait pas de parler, mais d’avancer.

Cyrus Smith et les siens gravirent d’abord le contrefort qui se dressait entre la vallée du corral et celle de la rivière de la Chute, qu’ils traversèrent dans sa partie la plus étroite. Tantôt tendu sur les branches basses des arbres, tantôt déroulé à terre, le fil les guidait sûrement.

L’ingénieur avait supposé que ce fil s’arrêterait peut-être au fond de la vallée et que la retraite inconnue se trouverait là.

Il n’en fut rien. Il fallut remonter le contrefort du sud-ouest, puis redescendre sur le plateau aride qui se terminait par cette muraille de basaltes si étrangement entassés. De temps à autre, l’un des colons se baissait, tâtait le fil de la main et corrigeait la direction si nécessaire. Mais il n’y avait plus de doute : le fil allait droit vers la mer. Là, sans doute, dans les profondeurs des roches ignées, se creusait la demeure qu’on avait jusqu’alors cherchée en vain.

Le ciel était en feu. Les éclairs se succédaient sans attendre. Plusieurs frappaient le sommet du volcan et se précipitaient dans le cratère au milieu de l’épaisse fumée. Par moments, on aurait pu croire que la montagne projetait des flammes.

Quelques minutes avant dix heures, les colons arrivèrent sur le haut rebord qui dominait l’océan à l’ouest. Le vent s’était levé. Le ressac mugissait cinq cents pieds plus bas.

Cyrus Smith calcula qu’ils avaient parcouru un mille et demi depuis le corral.

À cet endroit, le fil s’enfonçait parmi les roches en suivant la pente assez raide d’un ravin étroit au tracé irrégulier.

Les colons s’y engagèrent, au risque de provoquer l’éboulement de rocs mal équilibrés et d’être précipités dans la mer. La descente était extrêmement dangereuse, mais ils ne tenaient pas compte du danger. Ils n’étaient plus maîtres d’eux-mêmes : une attraction irrésistible les attirait vers ce point mystérieux, comme l’aimant attire le fer.

Ils descendirent donc presque inconsciemment ce ravin qui, même en pleine lumière, aurait été pour ainsi dire impraticable. Les pierres roulaient et brillaient comme des bolides enflammés lorsqu’elles traversaient les zones de lumière. Cyrus Smith marchait en tête. Ayrton fermait la marche. Ici, ils avançaient pas à pas ; là, ils glissaient sur la roche polie ; puis ils se relevaient et continuaient leur chemin.

Enfin, le fil forma un angle brusque et toucha les roches du littoral, véritable semis d’écueils que les grandes marées devaient battre. Les colons avaient atteint le pied de la muraille basaltique.

Là s’étendait une étroite corniche, horizontale et parallèle à la mer. Le fil la suivait, et les colons s’y engagèrent. Ils n’avaient pas fait cent pas que la corniche, descendant en pente modérée, arrivait au niveau même des vagues.

L’ingénieur saisit le fil et vit qu’il s’enfonçait dans la mer.

Ses compagnons s’étaient arrêtés près de lui, stupéfaits.

Un cri de déception, presque de désespoir, leur échappa ! Faudrait-il donc se jeter sous ces eaux pour y chercher une caverne sous-marine ? Dans l’état de surexcitation physique et morale où ils se trouvaient, ils n’auraient pas hésité à le faire.

Une remarque de l’ingénieur les arrêta.

Cyrus Smith conduisit ses compagnons à l’abri d’un creux dans les roches et, là :

— Attendons, dit-il. La mer est haute. À marée basse, le chemin sera ouvert.

— Mais qu’est-ce qui vous fait croire… ? demanda Pencroff.

— Il ne nous aurait pas appelés si nous ne devions pas avoir les moyens d’arriver jusqu’à lui !

Cyrus Smith avait parlé avec une telle conviction que personne ne souleva d’objection. D’ailleurs, sa remarque était logique. Il fallait admettre qu’au pied de la muraille s’ouvrait un passage accessible à marée basse, que l’eau bouchait pour le moment.

Il fallait attendre quelques heures. Les colons restèrent donc silencieusement blottis sous une sorte de profond portique creusé dans la roche. La pluie commençait à tomber, et bientôt les nuages déchirés par la foudre se condensèrent en torrents. Les échos répercutaient le fracas du tonnerre et lui donnaient une sonorité grandiose.

L’émotion des colons était extrême. Mille pensées étranges, surnaturelles, leur traversaient l’esprit. Ils évoquaient quelque grande apparition surhumaine, qui seule aurait pu répondre à l’idée qu’ils se faisaient du génie mystérieux de l’île.

À minuit, Cyrus Smith emporta le fanal et descendit au niveau de la grève pour observer la disposition des roches. La mer baissait déjà depuis deux heures.

L’ingénieur ne s’était pas trompé. La voûte d’une vaste cavité commençait à se dessiner au-dessus de l’eau. Là, le fil formait un coude à angle droit et pénétrait dans cette gueule béante.

Cyrus Smith revint auprès de ses compagnons et leur dit simplement :

— Dans une heure, l’ouverture sera accessible.

— Elle existe donc ? demanda Pencroff.

— En avez-vous douté ? répondit Cyrus Smith.

— Mais cette caverne sera remplie d’eau jusqu’à une certaine hauteur, fit remarquer Harbert.

— Ou bien elle se vide complètement, répondit Cyrus Smith, et nous la parcourrons à pied, ou bien elle ne se vide pas, et un moyen de transport quelconque sera mis à notre disposition.

Une heure passa. Tous descendirent sous la pluie jusqu’au niveau de la mer. En trois heures, la marée avait baissé de quinze pieds. Le sommet de l’arc formé par la voûte dominait le niveau de l’eau de huit pieds au moins. On aurait dit l’arche d’un pont sous laquelle passaient les eaux mêlées d’écume.

En se penchant, l’ingénieur vit un objet noir qui flottait à la surface de la mer. Il l’attira vers lui.

Les colons étaient dans le canot.

C’était un canot amarré par une corde à une saillie intérieure de la paroi. Il était fait en tôle boulonnée. Deux avirons reposaient au fond, sous les bancs.

— Embarquons, dit Cyrus Smith.

Un instant plus tard, les colons étaient dans le canot. Nab et Ayrton avaient pris les avirons, Pencroff le gouvernail. À l’avant, Cyrus Smith éclairait leur marche avec le fanal posé sur l’étrave.

La voûte très basse sous laquelle le canot passa d’abord se relevait brusquement. Mais l’obscurité était trop profonde, et la lumière du fanal trop faible, pour qu’on puisse apprécier l’étendue de cette caverne, sa largeur, sa hauteur ou sa profondeur. Un silence imposant régnait au milieu de cette structure de basalte. Aucun bruit du dehors n’y pénétrait, et les éclats de la foudre ne pouvaient traverser ses épaisses parois.

Il existe, en certains endroits du globe, de ces immenses cavernes, sortes de cryptes naturelles qui datent de son époque géologique. Les unes sont envahies par les eaux de la mer ; d’autres renferment des lacs entiers dans leurs flancs. Telles sont la grotte de Fingal, dans l’île de Staffa, l’une des Hébrides, les grottes de Morgat, sur la baie de Douarnenez, en Bretagne, les grottes de Bonifacio, en Corse, celles du Lyse-Fjord, en Norvège, ou encore l’immense caverne du mammouth, dans le Kentucky, haute de cinq cents pieds et longue de plus de vingt milles ! En plusieurs points du globe, la nature a creusé ces cryptes et les a conservées pour l’admiration de l’homme.

Quant à la caverne que les colons exploraient, s’étendait-elle jusqu’au centre de l’île ? Depuis un quart d’heure, le canot avançait en suivant les détours que l’ingénieur indiquait à Pencroff d’une voix brève, quand, à un certain moment :

— Plus à droite ! commanda-t-il.

L’embarcation changea de direction et vint aussitôt longer la paroi de droite. L’ingénieur voulait, avec raison, vérifier si le fil suivait toujours cette paroi.

Le fil était là, accroché aux saillies du roc.

— En avant ! dit Cyrus Smith.

Les deux avirons plongèrent dans les eaux noires et propulsèrent l’embarcation.

Le canot avança encore pendant un quart d’heure. Il devait avoir parcouru un demi-mille depuis l’entrée de la caverne quand la voix de Cyrus Smith retentit de nouveau.

— Arrêtez ! dit-il.

Le canot s’arrêta, et les colons aperçurent une vive lumière qui illuminait l’énorme crypte creusée si profondément dans les entrailles de l’île.

Il fut alors possible d’examiner cette caverne dont rien n’avait pu faire soupçonner l’existence.

À cent pieds de hauteur s’arrondissait une voûte soutenue par des fûts de basalte qui semblaient tous avoir été fondus dans le même moule. Des retombées irrégulières, des nervures aux formes capricieuses s’appuyaient sur ces colonnes que la nature avait dressées par milliers aux premiers temps de la formation du globe. Les tronçons de basalte, emboîtés les uns dans les autres, mesuraient quarante à cinquante pieds de haut. L’eau, paisible malgré les agitations du dehors, venait en baigner la base. La lumière de la source indiquée par l’ingénieur frappait chaque arête prismatique et la piquait de pointes de feu. Elle pénétrait pour ainsi dire les parois, comme si elles étaient transparentes, et transformait les moindres saillies de cette structure en cabochons étincelants.

Par un phénomène de réflexion, l’eau reproduisait ces éclats à sa surface, si bien que le canot semblait flotter entre deux zones scintillantes.

On ne pouvait se tromper sur la nature du rayonnement projeté par le centre lumineux, dont les rayons nets et droits se brisaient à chaque angle, à chaque nervure de la crypte. Cette lumière provenait d’une source électrique : sa couleur blanche en révélait l’origine. C’était le soleil de cette caverne, et il la remplissait tout entière.

Sur un signe de Cyrus Smith, les avirons retombèrent dans l’eau en faisant jaillir une véritable pluie d’escarboucles. Le canot se dirigea vers le foyer lumineux, dont il ne fut bientôt plus qu’à une demi-encablure.

À cet endroit, la nappe d’eau mesurait environ trois cent cinquante pieds de largeur. Au-delà du centre éblouissant, on pouvait apercevoir un immense mur de basalte qui fermait toute issue de ce côté. La caverne s’était donc considérablement élargie, et la mer y formait un petit lac. Mais la voûte, les parois latérales, la muraille du fond, tous ces prismes, tous ces cylindres, tous ces cônes baignaient dans le fluide électrique, au point que cet éclat semblait leur appartenir. On aurait pu dire de ces pierres, taillées à facettes comme de précieux diamants, qu’elles suaient la lumière !

Au centre du lac, un long objet en forme de fuseau flottait à la surface des eaux, silencieux, immobile. La lumière sortait de ses flancs comme de deux gueules de four chauffées au blanc soudant. Cet appareil, semblable au corps d’un immense cétacé, mesurait environ deux cent cinquante pieds de long et s’élevait de dix à douze pieds au-dessus du niveau de la mer.

Le canot s’en approcha lentement. À l’avant, Cyrus Smith s’était levé. Il regardait, en proie à une violente agitation. Puis, soudain, il saisit le bras du reporter :

— Mais c’est lui ! Ce ne peut être que lui ! s’écria-t-il, lui !…

Puis il retomba sur son banc en murmurant un nom que Gédéon Spilett fut seul à entendre.

Le reporter connaissait sans doute ce nom, car il en fut prodigieusement frappé et répondit d’une voix sourde :

— Lui ! Un homme hors la loi !

— Lui ! dit Cyrus Smith.

Sur l’ordre de l’ingénieur, le canot s’approcha de cet étrange appareil flottant. Il accosta sa hanche gauche, d’où s’échappait un faisceau de lumière à travers une épaisse vitre.

Cyrus Smith et ses compagnons montèrent sur la plate-forme. Un capot béant se trouvait là. Tous s’élancèrent par l’ouverture.

Au bas de l’échelle se dessinait une coursive intérieure éclairée à l’électricité. À son extrémité s’ouvrait une porte que Cyrus Smith poussa.

Les colons traversèrent rapidement une salle richement ornée qui donnait sur une bibliothèque, où un plafond lumineux versait un torrent de lumière.

Au fond de la bibliothèque, l’ingénieur ouvrit une large porte, elle aussi fermée.

Un vaste salon apparut à leurs yeux. C’était une sorte de musée où s’entassaient, avec tous les trésors de la nature minérale, des œuvres d’art et des merveilles de l’industrie. Les colons durent se croire transportés par enchantement dans le monde des rêves.

Ils virent un homme étendu sur un riche divan. Il ne sembla pas s’apercevoir de leur présence.

Alors Cyrus Smith éleva la voix et, à l’extrême surprise de ses compagnons, prononça ces paroles :

— Capitaine Nemo, vous nous avez demandés ? Nous voici.

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