JULES VERNE · Partie 3

Chapitre 60

Chapitre 60

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LE SALON DE LECTURE

Laissez les mots vous emporter.

Adaptation française utilisée pour le récit audio. Édition en cours de relecture.

Les réflexions de chacun. — Reprise des travaux de construction. — Le 1er janvier 1869. — Un panache au sommet du volcan. — Premiers signes d’une éruption. — Ayrton et Cyrus Smith au corral. — Exploration de la crypte Dakkar. — Ce que le capitaine Nemo avait dit à l’ingénieur.

Au lever du jour, les colons avaient regagné en silence l’entrée de la caverne. Ils lui donnèrent le nom de « crypte Dakkar », en souvenir du capitaine Nemo. La marée était basse, et ils purent facilement passer sous l’arcade dont le flot battait le montant de basalte.

Le canot de tôle resta là, à l’abri des vagues. Pour plus de précaution, Pencroff, Nab et Ayrton le tirèrent sur la petite grève qui bordait un côté de la crypte, à un endroit où il ne courait aucun danger.

L’orage avait pris fin avec la nuit. Les derniers roulements du tonnerre s’éloignaient à l’ouest. Il ne pleuvait plus, mais le ciel restait chargé de nuages. Ce mois d’octobre, début du printemps austral, ne s’annonçait guère favorable. Le vent avait tendance à changer brusquement de direction, passant d’un point du compas à l’autre : impossible de compter sur un temps stable.

En quittant la crypte Dakkar, Cyrus Smith et ses compagnons avaient repris la route du corral. En chemin, Nab et Harbert prirent soin de dégager le fil tendu par le capitaine entre le corral et la crypte : il pourrait servir plus tard.

Les colons parlaient peu en marchant. Les événements de cette nuit du 15 au 16 octobre les avaient profondément marqués. Cet inconnu qui les protégeait si efficacement, cet homme que leur imagination transformait en génie, le capitaine Nemo, n’était plus. Son Nautilus et lui reposaient au fond d’un abîme. Chacun se sentait plus isolé qu’avant. Ils s’étaient pour ainsi dire habitués à compter sur cette aide puissante qui leur manquait désormais. Gédéon Spilett et Cyrus Smith lui-même n’échappaient pas à ce sentiment. Tous gardèrent donc un profond silence sur la route du corral.

Vers neuf heures du matin, les colons étaient rentrés à Granite-house.

Ils avaient bien convenu d’accélérer la construction du navire, et Cyrus Smith y consacra plus que jamais son temps et ses soins. Nul ne savait ce que réservait l’avenir. Disposer d’un bâtiment solide, capable de tenir la mer même par gros temps et assez grand pour entreprendre au besoin une traversée d’une certaine durée, était une garantie. Si, une fois le navire achevé, ils ne se décidaient pas encore à quitter l’île Lincoln pour un archipel polynésien du Pacifique ou pour les côtes de la Nouvelle-Zélande, ils devraient au moins se rendre au plus tôt à l’île Tabor pour y déposer la notice concernant Ayrton. C’était une précaution indispensable au cas où le yacht écossais reparaîtrait dans ces mers. Rien ne devait être négligé sur ce point.

Les travaux reprirent donc. Cyrus Smith, Pencroff et Ayrton travaillèrent sans relâche, aidés par Nab, Gédéon Spilett et Harbert chaque fois qu’une autre tâche urgente ne les retenait pas. Le nouveau bâtiment devait être prêt dans cinq mois, au début de mars, pour atteindre l’île Tabor avant que les coups de vent d’équinoxe rendent la traversée impraticable. Les charpentiers ne perdirent pas un instant. Ils n’avaient d’ailleurs pas à fabriquer de gréement, puisque celui du Speedy avait été entièrement sauvé. L’essentiel était donc d’achever la coque.

La fin de l’année 1868 s’écoula dans ces grands travaux, qui laissèrent peu de place aux autres. Au bout de deux mois et demi, les couples étaient posés et les premiers bordages ajustés. On pouvait déjà juger de l’excellence des plans de Cyrus Smith : le navire se comporterait bien en mer. Pencroff déployait une activité dévorante. Il ne se privait pas de grommeler quand l’un ou l’autre abandonnait la hache du charpentier pour le fusil du chasseur. Il fallait pourtant entretenir les réserves de Granite-house en prévision de l’hiver prochain. Mais qu’importe ! Le brave marin n’était pas content quand les ouvriers manquaient au chantier. Dans ces moments-là, en bougonnant, il faisait, par colère, le travail de six hommes.

Toute cette saison d’été fut mauvaise. Après quelques jours de chaleur accablante, l’atmosphère saturée d’électricité ne se déchargeait que par de violents orages, qui bouleversaient les couches d’air. Il était rare de ne pas entendre de lointains roulements de tonnerre. C’était un murmure sourd mais permanent, comme il s’en produit dans les régions équatoriales du globe.

Le 1er janvier 1869 fut même marqué par un orage d’une violence extrême. La foudre tomba plusieurs fois sur l’île. De gros arbres furent frappés et brisés par la décharge, notamment l’un des énormes micocouliers qui ombrageaient la basse-cour à l’extrémité sud du lac. Ce phénomène atmosphérique avait-il un rapport avec ce qui se passait dans les entrailles de la terre ? Existait-il un lien entre les troubles de l’air et ceux de l’intérieur du globe ? Cyrus Smith était porté à le croire, car le développement de ces orages s’accompagnait d’une recrudescence des signes d’activité volcanique.

Le 3 janvier, Harbert était monté dès l’aube au plateau de Grande-Vue pour seller l’un des onaggas lorsqu’il aperçut un énorme panache se déroulant au sommet du volcan.

Il prévint aussitôt les colons, qui vinrent immédiatement observer le sommet du mont Franklin.

— Eh ! s’écria Pencroff, cette fois, ce n’est pas de la vapeur ! Il me semble que le géant ne se contente plus de respirer : il fume !

L’image du marin décrivait exactement le changement survenu à la bouche du volcan. Depuis déjà trois mois, le cratère émettait des vapeurs plus ou moins intenses, qui provenaient encore seulement de l’ébullition des matières minérales à l’intérieur. Cette fois, une fumée épaisse avait succédé aux vapeurs. Elle s’élevait en une colonne grisâtre, large de plus de trois cents pieds à la base, puis s’épanouissait comme un immense champignon à une hauteur de sept à huit cents pieds au-dessus du sommet.

— Le feu est dans la cheminée, dit Gédéon Spilett.

— Et nous ne pourrons pas l’éteindre ! répondit Harbert.

— On devrait bien ramoner les volcans, observa Nab, qui semblait parler avec le plus grand sérieux.

— Bon, Nab, s’écria Pencroff. C’est toi qui te chargerais de ce ramonage-là ?

Et Pencroff éclata d’un grand rire.

Cyrus Smith observait attentivement l’épaisse fumée rejetée par le mont Franklin. Il tendait même l’oreille, comme pour surprendre un grondement lointain. Puis il revint vers ses compagnons, dont il s’était un peu écarté :

— En effet, mes amis, un changement important s’est produit. Il ne faut pas se le cacher. Les matières volcaniques ne sont plus seulement en ébullition : elles ont pris feu. Très certainement, une éruption nous menace à brève échéance !

— Eh bien, monsieur Smith, nous la verrons, cette éruption, s’écria Pencroff, et nous l’applaudirons si elle est réussie ! Je ne crois pas qu’il y ait de quoi nous inquiéter !

— Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith. L’ancien chemin des laves est toujours ouvert et, grâce à sa disposition, le cratère les a jusqu’ici déversées vers le nord. Et cependant…

— Et cependant, puisque nous n’avons rien à gagner à une éruption, mieux vaudrait qu’elle n’ait pas lieu, dit le reporter.

— Qui sait ? répondit le marin. Il y a peut-être dans ce volcan une matière utile et précieuse qu’il aura l’amabilité de nous cracher, et dont nous ferons bon usage !

Cyrus Smith secoua la tête : il n’attendait rien de bon de ce phénomène qui se développait si soudainement. Il n’envisageait pas les conséquences d’une éruption aussi légèrement que Pencroff. L’orientation du cratère préservait certes les parties boisées et cultivées de l’île d’une menace directe des laves, mais d’autres complications pouvaient survenir. Il n’est en effet pas rare que les éruptions s’accompagnent de tremblements de terre. Or une île comme Lincoln risquait de se désagréger. Elle était formée de matières très diverses — basalte d’un côté, granit de l’autre, lave au nord, sol meuble au sud — qui ne pouvaient donc pas être solidement liées entre elles. Ainsi, même si la coulée des substances volcaniques ne constituait pas un danger très sérieux, tout mouvement de la structure terrestre qui secouerait l’île pouvait avoir des conséquences extrêmement graves.

— Il me semble, dit Ayrton, qui s’était couché pour poser l’oreille sur le sol, il me semble entendre des roulements sourds, comme ceux d’un chariot chargé de barres de fer.

Les colons écoutèrent avec une extrême attention et constatèrent qu’Ayrton ne se trompait pas. Des mugissements souterrains se mêlaient parfois aux roulements. Ils formaient une sorte de « rinfordzando », puis s’éteignaient peu à peu, comme si un vent violent avait traversé les profondeurs du globe. Mais on n’entendait encore aucune détonation à proprement parler. On pouvait donc en conclure que les vapeurs et les fumées passaient librement par la cheminée centrale et que, la soupape étant assez large, il n’y aurait aucune dislocation et aucune explosion à craindre.

— Ah çà ! dit alors Pencroff, est-ce que nous n’allons pas retourner travailler ? Que le mont Franklin fume, braille, gémisse, vomisse feu et flammes autant qu’il lui plaira, ce n’est pas une raison pour rester sans rien faire ! Allons, Ayrton, Nab, Harbert, monsieur Cyrus, monsieur Spilett, aujourd’hui, tout le monde doit mettre la main à la besogne ! Nous allons ajuster les précintes, et une douzaine de bras ne seront pas de trop. Avant deux mois, je veux que notre nouveau Bonadventure — car nous lui garderons ce nom, n’est-ce pas ? — flotte sur les eaux du Port-Ballon ! Pas une heure à perdre !

Tous les colons dont Pencroff réclamait les bras descendirent au chantier et se mirent à poser les précintes. Ces épais bordages ceinturent un bâtiment et relient solidement les couples de sa carcasse. C’était un gros travail, pénible, auquel tous durent participer.

Ils travaillèrent donc avec assiduité toute cette journée du 3 janvier, sans s’occuper du volcan, invisible depuis la grève de Granite-house. Pourtant, une ou deux fois, de grandes ombres voilèrent le soleil qui parcourait son arc quotidien dans un ciel extrêmement pur : un épais nuage de fumée passait entre son disque et l’île. Le vent venu du large emportait toutes ces vapeurs vers l’ouest. Cyrus Smith et Gédéon Spilett remarquèrent bien ces assombrissements passagers et discutèrent plusieurs fois des progrès évidents de l’activité volcanique. Mais le travail ne fut pas interrompu. Il était d’ailleurs essentiel, à tous points de vue, de finir le bâtiment au plus vite. Face aux événements qui pouvaient survenir, la sécurité des colons en serait mieux assurée. Qui savait si ce navire ne deviendrait pas un jour leur unique refuge ?

Le soir, après souper, Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Harbert remontèrent sur le plateau de Grande-Vue. La nuit était tombée. L’obscurité devait permettre de voir si des flammes ou des matières incandescentes projetées par le volcan se mêlaient aux vapeurs et aux fumées accumulées à la bouche du cratère.

— Le cratère est en feu ! s’écria Harbert, arrivé le premier sur le plateau grâce à sa plus grande agilité.

Le mont Franklin, à environ six milles, ressemblait à une gigantesque torche au sommet de laquelle se tordaient quelques flammes chargées de suie. Tant de fumée, tant de scories et de cendres peut-être s’y mêlaient que leur éclat affaibli ne se détachait pas nettement dans la nuit. Mais une sorte de lueur fauve éclairait l’île et dessinait confusément la masse boisée des premiers plans. D’immenses tourbillons obscurcissaient les hauteurs du ciel, à travers lesquels scintillaient quelques étoiles.

— Cela progresse vite ! dit l’ingénieur.

— Rien d’étonnant, répondit le reporter. Le volcan s’est réveillé depuis un certain temps déjà. Vous vous rappelez, Cyrus, que les premières vapeurs sont apparues à peu près quand nous avons fouillé les contreforts de la montagne pour trouver la retraite du capitaine Nemo. C’était vers le 15 octobre, si je ne me trompe ?

— Oui ! répondit Harbert, il y a déjà deux mois et demi !

— Les feux souterrains ont donc couvé pendant dix semaines, reprit Gédéon Spilett. Il n’est pas étonnant qu’ils se développent maintenant avec cette violence !

— Ne sentez-vous pas certaines vibrations dans le sol ? demanda Cyrus Smith.

— En effet, répondit Gédéon Spilett, mais de là à un tremblement de terre…

— Je ne dis pas qu’un tremblement de terre nous menace, répondit Cyrus Smith. Dieu nous en préserve ! Non, ces vibrations viennent de l’effervescence du feu central. L’écorce terrestre n’est rien d’autre que la paroi d’une chaudière. Vous savez que, sous la pression des gaz, une telle paroi vibre comme une plaque sonore. C’est ce qui se produit en ce moment.

— Quelles magnifiques gerbes de feu ! s’écria Harbert.

Une sorte de bouquet de feux d’artifice jaillissait alors du cratère, avec un éclat que les vapeurs n’avaient pu atténuer. Des milliers de fragments lumineux et de points brillants étaient projetés dans des directions opposées. Certains traversaient le dôme de fumée, le crevaient d’un jet rapide et laissaient derrière eux une véritable poussière incandescente. Ce déploiement s’accompagnait de détonations successives, comme le crépitement déchirant d’une batterie de mitrailleuses.

Après une heure passée sur le plateau de Grande-Vue, Cyrus Smith, le reporter et le jeune garçon redescendirent sur la grève et regagnèrent Granite-house. L’ingénieur était pensif, préoccupé même, au point que Gédéon Spilett crut devoir lui demander s’il pressentait un danger proche dont l’éruption serait la cause directe ou indirecte.

— Oui et non, répondit Cyrus Smith.

— Pourtant, reprit le reporter, le pire malheur qui pourrait nous arriver serait un tremblement de terre bouleversant l’île, n’est-ce pas ? Or je ne crois pas que ce soit à craindre, puisque les vapeurs et les laves ont trouvé un passage libre vers l’extérieur.

— Aussi, répondit Cyrus Smith, je ne crains pas un tremblement de terre au sens habituel : des secousses du sol provoquées par l’expansion des vapeurs souterraines. Mais d’autres causes peuvent entraîner de grands désastres.

— Lesquels, mon cher Cyrus ?

— Je ne sais pas trop… Il faut que je voie… que j’explore la montagne… D’ici quelques jours, je serai fixé.

Gédéon Spilett n’insista pas. Bientôt, malgré les détonations de plus en plus fortes du volcan, que répétaient les échos de l’île, les habitants de Granite-house dormaient profondément.

Trois jours passèrent : les 4, 5 et 6 janvier. La construction du bateau continuait. Sans donner davantage d’explications, l’ingénieur pressait les travaux autant qu’il le pouvait. Le mont Franklin était enveloppé d’un nuage sombre et sinistre. Avec les flammes, il vomissait des roches incandescentes dont certaines retombaient dans le cratère même. Pencroff, qui ne voulait voir que le côté amusant du phénomène, s’exclamait :

— Tiens ! Le géant joue au bilboquet ! Le géant jongle !

Les matières rejetées retombaient en effet dans l’abîme. Il ne semblait pas que les laves, gonflées par la pression intérieure, aient encore atteint l’ouverture du cratère. Du moins, la brèche du nord-est, en partie visible, ne déversait aucun torrent sur le versant nord de la montagne.

Mais, aussi urgents que soient les travaux de construction, d’autres tâches réclamaient les colons en divers endroits de l’île. Il fallait avant tout se rendre au corral, où étaient enfermés les mouflons et les chèvres, pour renouveler leur provision de fourrage. On convint qu’Ayrton irait le lendemain, 7 janvier. Il avait l’habitude de cette tâche et pouvait s’en charger seul. Pencroff et les autres furent donc un peu surpris d’entendre l’ingénieur lui dire :

— Puisque vous allez au corral demain, je vous accompagnerai.

— Eh ! Monsieur Cyrus ! s’écria le marin, nos jours de travail sont comptés. Si vous partez aussi, cela nous fera quatre bras de moins !

— Nous serons de retour le lendemain, répondit Cyrus Smith, mais j’ai besoin d’aller au corral… Je veux voir où en est l’éruption.

— L’éruption ! L’éruption ! répondit Pencroff, mécontent. Comme c’est important, cette éruption ! Voilà qui ne m’inquiète guère !

Malgré le marin, l’exploration projetée par l’ingénieur fut maintenue pour le lendemain. Harbert aurait bien voulu accompagner Cyrus Smith, mais il ne voulut pas contrarier Pencroff en s’absentant.

Le lendemain, dès le lever du jour, Cyrus Smith et Ayrton montèrent dans le chariot attelé aux deux onaggas et prirent au grand trot la route du corral.

Au-dessus de la forêt passaient de gros nuages auxquels le cratère du mont Franklin fournissait sans cesse des matières chargées de suie. Ils roulaient pesamment dans l’atmosphère et étaient manifestement composés de substances diverses. La fumée du volcan n’expliquait pas à elle seule leur étrange opacité ni leur lourdeur. Des scories réduites en poussière, comme de la pouzzolane pulvérisée et des cendres grisâtres aussi fines que la plus fine fécule, restaient en suspension dans leurs épaisses volutes. Ces cendres sont si fines qu’on en a parfois vu rester dans l’air pendant des mois. Après l’éruption de 1783 en Islande, l’atmosphère demeura ainsi chargée pendant plus d’une année de poussières volcaniques que les rayons du soleil traversaient à peine.

Mais le plus souvent, ces matières pulvérisées retombent, et c’est ce qui arriva cette fois. Cyrus Smith et Ayrton étaient à peine au corral qu’une sorte de neige noirâtre, semblable à une fine poudre de chasse, tomba et transforma instantanément le paysage. Arbres, prairies, tout disparut sous une couche de plusieurs pouces d’épaisseur. Heureusement, le vent soufflait du nord-est, et la plus grande partie du nuage alla se dissiper au-dessus de la mer.

— Voilà qui est étrange, monsieur Smith, dit Ayrton.

— Voilà qui est grave, répondit l’ingénieur. Cette pouzzolane, ces pierres ponces pulvérisées, toute cette poussière minérale, en somme, montrent combien le trouble est profond dans les couches inférieures du volcan.

— Mais ne peut-on rien faire ?

— Rien, sinon observer les progrès du phénomène. Occupez-vous donc du corral, Ayrton. Pendant ce temps, je remonterai au-delà des sources du creek Rouge et j’examinerai le versant nord de la montagne. Puis…

— Puis… monsieur Smith ?

— Puis nous visiterons la crypte Dakkar… Je veux voir… Enfin, je reviendrai vous prendre dans deux heures.

Ayrton entra dans la cour du corral. En attendant le retour de l’ingénieur, il s’occupa des mouflons et des chèvres, qui semblaient éprouver un certain malaise devant ces premiers signes d’éruption.

Cyrus Smith, lui, s’aventura sur la crête des contreforts de l’est, contourna le creek Rouge et arriva à l’endroit où ses compagnons et lui avaient découvert une source sulfureuse lors de leur première exploration.

Les choses avaient bien changé ! Au lieu d’une seule colonne de fumée, il en compta treize qui jaillissaient de terre comme poussées violemment par un piston. Il était évident qu’à cet endroit du globe, l’écorce terrestre subissait une pression effroyable. L’atmosphère était saturée de gaz sulfureux, d’hydrogène et d’acide carbonique, mêlés à des vapeurs d’eau. Cyrus Smith sentait frémir les tufs volcaniques éparpillés dans la plaine. Ce n’étaient que des cendres poudreuses que le temps avait transformées en blocs durs. Mais il ne vit encore aucune trace de lave nouvelle.

Il put confirmer cette observation en examinant tout le versant nord du mont Franklin. Des tourbillons de fumée et de flammes s’échappaient du cratère, une grêle de scories tombait sur le sol, mais aucune lave ne coulait par son ouverture. Le niveau des matières volcaniques n’avait donc pas encore atteint l’extrémité supérieure de la cheminée centrale.

« Et je préférerais que ce soit le cas ! se dit Cyrus Smith. Au moins, je serais certain que les laves ont repris leur chemin habituel. Qui sait si elles ne sortiront pas par une nouvelle bouche ? Mais le danger n’est pas là ! Le capitaine Nemo l’a bien pressenti ! Non, le danger n’est pas là ! »

Cyrus Smith avança jusqu’à l’énorme chaussée dont le prolongement encadrait l’étroit golfe du Requin. De ce côté, il put examiner assez en détail les anciennes zébrures de lave. Il ne doutait pas que la dernière éruption remontait à une époque très lointaine.

Il revint alors sur ses pas, attentif aux roulements souterrains. Ils se propageaient comme un tonnerre continu, sur lequel se détachaient de retentissantes détonations. À neuf heures du matin, il était de retour au corral.

Ayrton l’attendait.

— Les animaux ont ce qu’il leur faut, monsieur Smith, dit Ayrton.

— Bien, Ayrton.

— Ils semblent inquiets, monsieur Smith.

— Oui, l’instinct parle en eux, et l’instinct ne trompe pas.

— Quand vous voudrez…

— Prenez un fanal et un briquet, Ayrton, répondit l’ingénieur, et partons.

Ayrton fit ce qu’on lui demandait. Les onaggas dételés erraient dans le corral. Ils fermèrent la porte de l’extérieur, puis Cyrus Smith, suivi d’Ayrton, prit vers l’ouest l’étroit sentier qui menait à la côte.

Ils marchaient tous deux sur un sol ouaté par les matières poudreuses tombées du nuage. Aucun quadrupède n’apparaissait dans les bois. Les oiseaux eux-mêmes avaient fui. Parfois, une brise soulevait la couche de cendres et les enveloppait d’un tourbillon opaque : ils ne se voyaient plus. Ils prenaient alors soin d’appliquer un mouchoir sur leurs yeux et leur bouche, car ils risquaient d’être aveuglés et étouffés.

Dans ces conditions, Cyrus Smith et Ayrton ne pouvaient avancer vite. L’air était en outre lourd, comme si son oxygène avait été en partie brûlé et qu’il était devenu irrespirable. Il fallait s’arrêter tous les cent pas pour reprendre haleine. Il était donc plus de dix heures lorsqu’ils atteignirent le sommet de l’énorme amas de roches basaltiques et porphyritiques qui formait la côte nord-ouest de l’île.

Ayrton et Cyrus Smith commencèrent à descendre cette côte abrupte en suivant à peu près le mauvais chemin qui les avait menés à la crypte Dakkar pendant la nuit d’orage. De jour, la descente fut moins périlleuse. La couche de cendres recouvrait d’ailleurs les roches polies et permettait de mieux assurer le pied sur leurs surfaces inclinées.

Ils atteignirent bientôt l’épaulement qui prolongeait le rivage à une quarantaine de pieds de hauteur. Cyrus Smith se rappelait qu’il descendait en pente douce jusqu’au niveau de la mer. Bien que la marée soit basse, aucune grève n’était découverte. Les vagues, salies par la poussière volcanique, battaient directement les basaltes du littoral.

Ils retrouvèrent sans peine l’entrée de la crypte Dakkar et s’arrêtèrent sous la dernière roche, qui formait le palier inférieur de l’épaulement.

— Le canot de tôle doit être là ? dit l’ingénieur.

— Il y est, monsieur Smith, répondit Ayrton en tirant à lui la légère embarcation, abritée sous la voûte de l’arcade.

— Embarquons, Ayrton.

Les deux colons montèrent dans le canot. Une légère ondulation des vagues l’engagea davantage sous la voûte très basse de la crypte. Ayrton battit le briquet et alluma le fanal. Il saisit ensuite les deux avirons. Le fanal fut posé sur l’étrave pour éclairer devant eux, et Cyrus Smith prit la barre, dirigeant l’embarcation dans les ténèbres de la crypte.

Le Nautilus n’était plus là pour illuminer de ses feux la sombre caverne. Peut-être sa lumière électrique, toujours alimentée par sa puissante source, se propageait-elle encore au fond de l’eau, mais aucun éclat ne sortait de l’abîme où reposait le capitaine Nemo.

La lumière du fanal, pourtant insuffisante, permit à l’ingénieur d’avancer en suivant la paroi de droite. Un silence de tombe régnait sous la voûte, du moins dans sa première partie. Car bientôt, Cyrus Smith entendit distinctement les grondements venus des entrailles de la montagne.

— C’est le volcan, dit-il.

Bientôt, en plus du bruit, une odeur forte révéla les réactions chimiques. Des vapeurs sulfureuses prirent l’ingénieur et son compagnon à la gorge.

— Voilà ce que craignait le capitaine Nemo ! murmura Cyrus Smith, dont le visage pâlit légèrement. Il faut pourtant aller jusqu’au bout.

— Allons ! répondit Ayrton, qui se pencha sur ses avirons et poussa le canot vers le fond de la crypte.

Vingt-cinq minutes après avoir franchi l’entrée, le canot atteignit la paroi du fond et s’arrêta.

Cyrus Smith monta sur son banc et déplaça le fanal devant les différentes parties de la paroi qui séparait la crypte de la cheminée centrale du volcan. Quelle était son épaisseur ? Cent pieds ou dix ? Impossible de le dire. Mais les bruits souterrains s’entendaient trop nettement pour qu’elle soit très épaisse.

Après avoir examiné la muraille sur une ligne horizontale, l’ingénieur fixa le fanal au bout d’un aviron pour éclairer de nouveau la paroi basaltique, plus haut cette fois.

À travers des fentes à peine visibles et des prismes mal joints suintait une fumée âcre, qui empestait l’atmosphère de la caverne. Des fractures zébraient la muraille. Certaines, plus marquées, descendaient jusqu’à deux ou trois pieds seulement au-dessus des eaux de la crypte.

Cyrus Smith resta d’abord pensif, puis murmura encore :

— Oui ! Le capitaine avait raison ! Le danger est là, et c’est un danger terrible !

Ayrton ne dit rien. Sur un signe de Cyrus Smith, il reprit ses avirons. Une demi-heure plus tard, l’ingénieur et lui sortaient de la crypte Dakkar.

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