儒勒·凡尔纳 · 部 1

第 22 章

第 22 章

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Les trappes. — Les renards. — Les pécaris. — Le vent tourne au nord-ouest. — Tempête de neige. — Les vanniers. — Les plus grands froids de l’hiver. — La cristallisation du sucre d’érable. — Le puits mystérieux. — Le projet d’exploration. — Le grain de plomb.

Ces froids intenses durèrent jusqu’au 15 août, sans toutefois dépasser le maximum de degrés Fahrenheit observé jusque-là. Quand l’atmosphère était calme, cette basse température se supportait facilement. Mais lorsque la bise soufflait, elle paraissait bien rude à des hommes insuffisamment vêtus. Pencroff en venait à regretter que l’île Lincoln n’abrite pas quelques familles d’ours plutôt que ces renards ou ces phoques, dont la fourrure laissait à désirer.

— Les ours, disait-il, sont généralement bien habillés. Je ne demanderais pas mieux que de leur emprunter pour l’hiver la chaude capote qu’ils portent sur le corps.

— Mais, répondait Nab en riant, peut-être que ces ours ne consentiraient pas à te donner leur capote, Pencroff. Ce ne sont pas des Saint-Martin, ces bêtes-là !

— On les y obligerait, Nab, on les y obligerait, répliquait Pencroff d’un ton tout à fait autoritaire.

Mais ces redoutables carnassiers n’existaient pas dans l’île, ou du moins ne s’étaient pas montrés jusque-là.

Harbert, Pencroff et le reporter s’occupèrent pourtant d’installer des trappes sur le plateau de Grande-Vue et aux abords de la forêt. Selon le marin, tout animal, quel qu’il soit, serait bon à prendre. Rongeurs ou carnassiers qui inaugureraient les nouveaux pièges seraient bien reçus à Granite-house.

Ces trappes étaient d’ailleurs très simples : une fosse creusée dans le sol, un couvert de branches et d’herbes pour en dissimuler l’ouverture, un appât au fond dont l’odeur pouvait attirer les animaux, et c’était tout. Elles n’avaient pas été creusées au hasard, mais à des endroits où des empreintes plus nombreuses signalaient le passage fréquent de quadrupèdes. On les visitait chaque jour. À trois reprises, pendant les premiers jours, on y trouva de ces culpeux déjà aperçus sur la rive droite de la Mercy.

— Ah çà ! Il n’y a donc que des renards dans ce pays ! s’écria Pencroff la troisième fois qu’il retira un de ces animaux de la fosse, où la bête se tenait toute penaude. Des animaux qui ne servent à rien !

— Mais si, dit Gédéon Spilett. Ils servent à quelque chose !

— Et à quoi donc ?

— À faire des appâts pour en attirer d’autres !

Le reporter avait raison. Les cadavres de renards servirent dès lors d’appâts dans les trappes.

Le marin avait aussi fabriqué des collets avec des fibres de curry-jonc, et ceux-ci donnèrent de meilleurs résultats que les trappes. Il était rare qu’une journée passe sans qu’un lapin de la garenne s’y laisse prendre. C’était toujours du lapin, mais Nab savait varier les sauces, et les convives ne songeaient pas à se plaindre.

Une ou deux fois, pourtant, pendant la deuxième semaine d’août, les trappes livrèrent aux chasseurs des animaux autres que les culpeux, et plus utiles. C’étaient quelques-uns de ces sangliers déjà signalés au nord du lac. Pencroff n’eut pas besoin de demander s’ils étaient comestibles. Leur ressemblance avec le cochon d’Amérique ou d’Europe le montrait assez.

— Mais ce ne sont pas des cochons, lui dit Harbert. Je t’en préviens, Pencroff.

— Mon garçon, répondit le marin en se penchant sur la trappe et en retirant par le petit appendice qui lui servait de queue un de ces représentants de la famille des suilliens, laissez-moi croire que ce sont des cochons !

— Et pourquoi ?

— Parce que cela me fait plaisir !

— Tu aimes donc bien le cochon, Pencroff ?

— J’aime beaucoup le cochon, répondit le marin, surtout pour ses pieds. S’il en avait huit au lieu de quatre, je l’aimerais deux fois plus !

Ces animaux étaient des pécaris appartenant à l’un des quatre genres que compte la famille. Ils étaient même de l’espèce des « tajassous », reconnaissables à leur couleur foncée et à l’absence des longues canines qui arment la bouche de leurs congénères. Ces pécaris vivent ordinairement en troupes, et il était probable qu’ils abondaient dans les régions boisées de l’île. En tout cas, ils se mangeaient de la tête aux pieds, et Pencroff ne leur en demandait pas davantage.

Vers le 15 août, le temps changea brusquement lorsque le vent tourna au nord-ouest. La température remonta de quelques degrés, et les vapeurs accumulées dans l’air ne tardèrent pas à se transformer en neige. Une couche blanche recouvrit toute l’île, qui se présenta à ses habitants sous un aspect nouveau. La neige tomba en abondance pendant plusieurs jours et atteignit bientôt deux pieds d’épaisseur.

Le vent se renforça bientôt avec une extrême violence. Du haut de Granite-house, on entendait la mer gronder sur les récifs. À certains angles se formaient de rapides tourbillons d’air ; la neige s’y élevait en hautes colonnes tournantes, semblables à ces trombes d’eau qui pivotent sur leur base et que les navires attaquent à coups de canon. Toutefois, l’ouragan venait du nord-ouest et prenait l’île à revers. L’orientation de Granite-house la protégeait d’un assaut direct. Mais, au milieu de cette neige soulevée par le vent, aussi terrible qu’elle aurait pu l’être dans une région polaire, ni Cyrus Smith ni ses compagnons ne purent s’aventurer dehors, malgré leur envie. Ils restèrent enfermés cinq jours, du 20 au 25 août. On entendait la tempête rugir dans les bois du Jacamar, qui devaient en souffrir. Bien des arbres seraient sans doute déracinés, mais Pencroff se consolait en pensant qu’il n’aurait pas la peine de les abattre.

— Le vent se fait bûcheron, laissons-le faire, répétait-il.

Il n’y aurait d’ailleurs eu aucun moyen de l’en empêcher.

Combien les habitants de Granite-house durent alors remercier le ciel de leur avoir réservé cet abri solide et inébranlable ! Cyrus Smith avait droit à sa part de remerciements, mais c’était tout de même la nature qui avait creusé la vaste caverne ; lui n’avait fait que la découvrir. Tous y étaient en sûreté, hors d’atteinte des coups de la tempête. S’ils avaient construit une maison de briques et de bois sur le plateau de Grande-Vue, elle n’aurait certainement pas résisté aux fureurs de l’ouragan. Quant aux Cheminées, le fracas des vagues, qui résonnait avec tant de force, suffisait à faire croire qu’elles étaient absolument inhabitables : la mer, passant par-dessus l’îlot, devait les battre avec rage. Mais ici, à Granite-house, au milieu de ce massif sur lequel ni l’eau ni l’air n’avaient prise, il n’y avait rien à craindre.

Pendant ces quelques jours d’enfermement, les colons ne restèrent pas inactifs. Le bois débité en planches ne manquait pas dans le magasin. Peu à peu, ils complétèrent le mobilier de tables et de chaises, solides à coup sûr, car on n’avait pas économisé la matière. Ces meubles un peu lourds justifiaient mal leur nom, qui suppose qu’on puisse les déplacer. Ils faisaient pourtant la fierté de Nab et de Pencroff, qui ne les auraient pas échangés contre des meubles de Boule.

Puis les menuisiers devinrent vanniers, et réussirent assez bien dans cette nouvelle activité. Vers la pointe que le lac projetait au nord, on avait découvert une oseraie fertile où poussaient en grand nombre des osiers pourpres. Avant la saison des pluies, Pencroff et Harbert avaient récolté ces arbustes utiles. Leurs branches, alors bien séparées, pouvaient être employées avec profit. Les premiers essais furent informes. Mais les ouvriers étaient adroits et intelligents ; ils se consultaient, se rappelaient les modèles qu’ils avaient vus et rivalisaient entre eux. Bientôt, des paniers et des corbeilles de différentes tailles enrichirent le matériel de la colonie. Le magasin en fut équipé, et Nab rangea dans des corbeilles particulières ses récoltes de rhizomes, d’amandes de pin-pignon et de racines de dragonnier.

Pendant la dernière semaine d’août, le temps changea encore. La température baissa un peu et la tempête se calma. Les colons s’élancèrent dehors. Il y avait certainement deux pieds de neige sur la grève, mais sa surface durcie permettait de marcher sans trop de peine. Cyrus Smith et ses compagnons montèrent sur le plateau de Grande-Vue.

Quel changement ! Ces bois, qu’ils avaient laissés verdoyants, surtout dans la partie voisine où dominaient les conifères, disparaissaient sous une couleur uniforme. Tout était blanc, du sommet du mont Franklin au littoral : les forêts, la prairie, le lac, la rivière et les grèves. L’eau de la Mercy courait sous une voûte de glace qui, à chaque flux et reflux, se disloquait et se brisait avec fracas. De nombreux oiseaux voletaient à la surface solide du lac : canards et bécassines, pilets et guillemots. Il y en avait des milliers. Les rochers entre lesquels s’écoulait la cascade, à la lisière du plateau, étaient hérissés de glace. On aurait dit que l’eau jaillissait d’une monstrueuse gargouille sculptée avec toute la fantaisie d’un artiste de la Renaissance. Quant aux dégâts causés par l’ouragan dans la forêt, on ne pouvait encore les évaluer. Il fallait attendre la disparition de l’immense couche blanche.

Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert saisirent l’occasion pour aller visiter leurs trappes. Ils eurent du mal à les retrouver sous la neige qui les recouvrait. Ils durent même prendre garde de ne pas tomber dans l’une ou l’autre, ce qui aurait été aussi dangereux qu’humiliant : se prendre à son propre piège ! Ils évitèrent pourtant ce désagrément et retrouvèrent les trappes parfaitement intactes. Aucun animal n’y était tombé. Les empreintes étaient cependant nombreuses aux alentours, notamment certaines marques de griffes très nettes. Harbert affirma sans hésiter qu’un carnassier du genre des félins était passé là, ce qui justifiait l’opinion de l’ingénieur sur la présence de fauves dangereux dans l’île Lincoln. Sans doute ces fauves vivaient-ils habituellement dans les épaisses forêts du Far-West, mais, poussés par la faim, ils s’étaient aventurés jusqu’au plateau de Grande-Vue. Peut-être sentaient-ils les habitants de Granite-house ?

— Au fond, qu’est-ce que c’est que ces félins ? demanda Pencroff.

— Ce sont des tigres, répondit Harbert.

— Je croyais qu’on ne trouvait ces bêtes-là que dans les pays chauds ?

— Sur le nouveau continent, répondit le jeune garçon, on en observe du Mexique jusqu’aux Pampas de Buenos-Ayres. Or, l’île Lincoln est à peu près à la même latitude que les provinces de la Plata. Il n’est donc pas étonnant qu’on y rencontre quelques tigres.

— Bon, nous veillerons, répondit Pencroff.

La neige finit cependant par disparaître avec la remontée de la température. La pluie se mit à tomber et acheva de dissoudre la couche blanche. Malgré le mauvais temps, les colons renouvelèrent toutes leurs réserves : amandes de pin-pignon, racines de dragonnier, rhizomes et liqueur d’érable pour les végétaux ; lapins de garenne, agoutis et kangourous pour les animaux. Cela exigea quelques excursions dans la forêt, où l’on constata que le dernier ouragan avait abattu un certain nombre d’arbres. Le marin et Nab allèrent même avec le chariot jusqu’au gisement de houille pour en rapporter quelques tonnes de combustible. Au passage, ils virent que le vent avait gravement endommagé la cheminée du four à poteries : il lui manquait au sommet six bons pieds au moins.

En même temps que le charbon, on renouvela aussi la réserve de bois de Granite-house. Le courant de la Mercy, de nouveau libre, permit d’en amener plusieurs trains. La période des grands froids n’était peut-être pas terminée.

Les colons avaient également visité les Cheminées et ne purent que se féliciter de ne pas y être restés pendant la tempête. La mer y avait laissé des traces indiscutables de ses ravages. Soulevée par les vents du large et passant par-dessus l’îlot, elle avait violemment attaqué les couloirs, à moitié ensablés. D’épaisses couches de varech recouvraient les rochers. Pendant que Nab, Harbert et Pencroff chassaient ou renouvelaient les réserves de combustible, Cyrus Smith et Gédéon Spilett s’occupèrent de déblayer les Cheminées. Ils retrouvèrent la forge et les fourneaux à peu près intacts : l’accumulation du sable les avait protégés dès le début.

La réserve de combustible n’avait pas été renouvelée en vain. Les colons n’en avaient pas fini avec les froids rigoureux. On sait que, dans l’hémisphère Nord, le mois de février se distingue surtout par de fortes baisses de température. Il devait en aller de même dans l’hémisphère Sud, et la fin d’août, qui correspond au février de l’Amérique du Nord, n’échappa pas à cette loi climatique.

Vers le 25, après une nouvelle alternance de neige et de pluie, le vent tourna au sud-est. Le froid devint soudain extrêmement vif. Selon l’estimation de l’ingénieur, le mercure d’un thermomètre Fahrenheit n’aurait pas indiqué moins de huit degrés au-dessous de zéro, soit 22,22 degrés centigrades au-dessous de zéro. Ce froid intense, rendu plus douloureux encore par une bise mordante, se maintint plusieurs jours. Les colons durent de nouveau s’enfermer dans Granite-house. Comme il fallait boucher hermétiquement toutes les ouvertures de la façade, en ne laissant que le passage indispensable au renouvellement de l’air, ils consommèrent beaucoup de bougies. Pour les économiser, ils s’éclairèrent souvent à la seule flamme des foyers, où l’on ne ménageait pas le combustible. Plusieurs fois, les uns ou les autres descendirent sur la grève, au milieu des glaçons que le flux y entassait à chaque marée. Mais ils remontaient bientôt à Granite-house, et leurs mains ne s’accrochaient aux barreaux de l’échelle qu’avec peine et douleur. Par ce froid intense, les échelons leur brûlaient les doigts.

Il fallut encore occuper ces heures libres qu’imposait l’enfermement aux habitants de Granite-house. Cyrus Smith entreprit alors une opération qui pouvait se faire à l’intérieur.

On sait que les colons n’avaient d’autre sucre que cette substance liquide tirée de l’érable par de profondes incisions dans l’arbre. Il leur suffisait de recueillir cette liqueur dans des récipients. Ils l’utilisaient telle quelle pour différents usages culinaires, d’autant mieux qu’en vieillissant elle tendait à blanchir et à devenir sirupeuse.

Mais il y avait mieux à faire. Un jour, Cyrus Smith annonça à ses compagnons qu’ils allaient se transformer en raffineurs.

— Raffineurs ! répondit Pencroff. C’est un métier un peu chaud, je crois ?

— Très chaud ! répondit l’ingénieur.

— Alors, il sera de saison ! répliqua le marin.

Que le mot « raffinage » n’évoque pas ici ces usines aux équipements compliqués et aux nombreux ouvriers. Non ! Pour cristalliser cette liqueur, il suffisait de la purifier par une opération très facile. Mise sur le feu dans de grands récipients de terre, elle fut simplement soumise à une certaine évaporation. Bientôt, une écume monta à la surface. Dès que la liqueur commença à s’épaissir, Nab prit soin de la remuer avec une spatule en bois, pour accélérer l’évaporation tout en l’empêchant de prendre un goût de brûlé.

Après quelques heures d’ébullition sur un bon feu, qui faisait autant de bien aux opérateurs qu’à la substance traitée, celle-ci s’était transformée en un sirop épais. On le versa dans des moules d’argile, fabriqués auparavant dans le fourneau même de la cuisine et auxquels on avait donné des formes variées. Le lendemain, le sirop refroidi formait des pains et des tablettes. C’était du sucre, d’une couleur un peu rousse, mais presque transparent et d’un goût parfait.

Le froid continua jusqu’à la mi-septembre. Les prisonniers de Granite-house commençaient à trouver leur captivité bien longue. Presque chaque jour, ils tentaient quelques sorties, sans pouvoir les prolonger. On travaillait donc sans cesse à l’aménagement de la demeure, tout en causant. Cyrus Smith instruisait ses compagnons dans tous les domaines, en leur expliquant surtout les applications pratiques de la science. Les colons n’avaient pas de bibliothèque à leur disposition. Mais l’ingénieur était un livre toujours prêt, toujours ouvert à la page dont chacun avait besoin, un livre qui répondait à toutes leurs questions et qu’ils feuilletaient souvent. Le temps passait ainsi, et ces braves gens ne semblaient pas redouter l’avenir.

Il était pourtant temps que cet enfermement cesse. Tous avaient hâte de voir revenir, sinon la belle saison, du moins la fin de ce froid insupportable. S’ils avaient seulement été assez bien vêtus pour le braver, que d’excursions ils auraient tentées vers les dunes ou le marais des Tadornes ! Le gibier devait être facile à approcher, et la chasse aurait certainement été fructueuse. Mais Cyrus Smith tenait à ce que personne ne compromette sa santé : il avait besoin de tous les bras. Ses conseils furent suivis.

Il faut le dire, pourtant : après Pencroff, le plus impatient de sortir de cette prison était Top. Le fidèle chien se trouvait bien à l’étroit dans Granite-house. Il allait et venait d’une chambre à l’autre et montrait à sa façon combien cet enfermement l’ennuyait.

Cyrus Smith remarqua souvent que Top poussait d’étranges grognements lorsqu’il s’approchait du puits sombre qui communiquait avec la mer et dont l’ouverture se trouvait au fond du magasin. Le chien tournait autour de ce trou, recouvert d’un panneau de bois. Parfois même, il cherchait à glisser les pattes sous le panneau, comme s’il voulait le soulever. Il jappait alors d’une manière particulière, qui exprimait à la fois la colère et l’inquiétude.

L’ingénieur observa plusieurs fois ce manège. Qu’y avait-il donc dans cet abîme pour impressionner à ce point l’intelligent animal ? Le puits aboutissait à la mer, c’était certain. Se ramifiait-il en étroits boyaux à travers la charpente de l’île ? Communiquait-il avec d’autres cavités intérieures ? Un monstre marin venait-il de temps en temps respirer au fond du puits ? L’ingénieur ne savait qu’en penser et ne pouvait s’empêcher d’imaginer d’étranges complications. Habitué à aller loin dans le domaine des réalités scientifiques, il ne se pardonnait pas de se laisser entraîner vers l’étrange et presque le surnaturel. Mais comment expliquer que Top, l’un de ces chiens sensés qui ne perdent jamais leur temps à aboyer à la lune, s’obstine à sonder cet abîme du flair et de l’ouïe, si rien ne s’y passait qui puisse éveiller son inquiétude ? La conduite de Top intriguait Cyrus Smith plus qu’il ne jugeait raisonnable de se l’avouer à lui-même.

En tout cas, l’ingénieur ne fit part de ses impressions qu’à Gédéon Spilett. Il trouvait inutile d’associer ses compagnons aux réflexions involontaires que faisait naître en lui ce qui n’était peut-être qu’une lubie de Top.

Enfin, les froids cessèrent. Il y eut des pluies, des rafales mêlées de neige, des giboulées et des coups de vent, mais ces intempéries ne duraient pas. La glace avait disparu, la neige avait fondu. La grève, le plateau, les berges de la Mercy et la forêt étaient de nouveau praticables. Ce retour du printemps ravit les habitants de Granite-house. Bientôt, ils n’y passèrent plus que les heures de sommeil et de repas.

On chassa beaucoup dans la seconde moitié de septembre. Pencroff réclama donc avec une insistance nouvelle les armes à feu que Cyrus Smith, affirmait-il, lui avait promises. L’ingénieur savait bien que, sans un outillage spécial, il lui serait presque impossible de fabriquer un fusil qui puisse rendre quelque service. Il reculait toujours et remettait l’opération à plus tard. Il faisait d’ailleurs observer qu’Harbert et Gédéon Spilett étaient devenus d’habiles archers. Toutes sortes d’excellents animaux tombaient sous leurs flèches : agoutis, kangourous, cabiais, pigeons, outardes, canards sauvages, bécassines, enfin du gibier à poil ou à plume. On pouvait donc attendre. Mais le marin obstiné ne l’entendait pas de cette oreille. Il ne laisserait aucun répit à l’ingénieur tant que celui-ci n’aurait pas satisfait son désir. Gédéon Spilett soutenait d’ailleurs Pencroff.

— Si l’île, comme on peut en douter, abrite des animaux féroces, disait-il, il faut penser à les combattre et à les exterminer. Un moment peut venir où ce sera notre premier devoir.

Ce n’était pourtant pas la question des armes à feu qui préoccupait alors Cyrus Smith, mais celle des vêtements. Ceux des colons avaient passé l’hiver, mais ne pourraient pas durer jusqu’à l’hiver suivant. Il fallait à tout prix se procurer des peaux de carnassiers ou de la laine de ruminants. Puisque les mouflons ne manquaient pas, on devait chercher comment en former un troupeau qu’on élèverait pour les besoins de la colonie. Un enclos pour les animaux domestiques, une basse-cour aménagée pour les oiseaux, en un mot une sorte de ferme à fonder en quelque endroit de l’île : tels seraient les deux projets importants à réaliser pendant la belle saison.

En prévision de ces futurs établissements, il devenait donc urgent d’explorer toute la partie encore inconnue de l’île Lincoln : les hautes forêts qui s’étendaient sur la droite de la Mercy, depuis son embouchure jusqu’au bout de la presqu’île Serpentine, ainsi que toute la côte occidentale. Mais il fallait un temps sûr, et un mois devait encore s’écouler avant qu’on puisse entreprendre utilement cette exploration.

On attendait donc avec une certaine impatience lorsqu’un incident vint rendre plus vif encore le désir des colons de visiter leur domaine tout entier.

C’était le 24 octobre. Ce jour-là, Pencroff était allé visiter les trappes, qu’il veillait toujours à bien garnir d’appâts. Dans l’une d’elles, il trouva trois animaux qui seraient les bienvenus au garde-manger : une femelle de pécari et ses deux petits.

Pencroff revint donc à Granite-house, enchanté de sa prise. Comme toujours, le marin fit grand étalage du produit de sa chasse.

— Allons ! Nous ferons un bon repas, monsieur Cyrus ! s’écria-t-il. Et vous aussi, monsieur Spilett, vous en mangerez !

— Je veux bien en manger, répondit le reporter, mais qu’est-ce que je mangerai ?

— Du cochon de lait.

— Ah ! Vraiment, du cochon de lait, Pencroff ? À vous entendre, je croyais que vous rapportiez un perdreau truffé !

— Comment ? s’écria Pencroff. Vous mépriseriez le cochon de lait, par hasard ?

— Non, répondit Gédéon Spilett sans montrer aucun enthousiasme, et pourvu qu’on n’en abuse pas…

— C’est bon, c’est bon, monsieur le journaliste, riposta le marin, qui n’aimait pas qu’on déprécie sa chasse. Vous faites le difficile ? Et il y a sept mois, quand nous avons débarqué dans l’île, vous auriez été trop heureux de rencontrer un pareil gibier !…

— Voilà, voilà, répondit le reporter. L’homme n’est jamais ni parfait ni content.

— Enfin, reprit Pencroff, j’espère que Nab se distinguera. Voyez ! Ces deux petits pécaris n’ont même pas trois mois ! Ils seront tendres comme des cailles ! Allons, Nab, viens ! Je surveillerai moi-même la cuisson.

Le marin, suivi de Nab, gagna la cuisine et se plongea dans ses travaux culinaires.

On le laissa faire à sa façon. Nab et lui préparèrent un repas magnifique : les deux petits pécaris, un potage de kangourou, un jambon fumé, des amandes de pignon, de la boisson de dragonnier, du thé d’Oswego, enfin tout ce qu’il y avait de meilleur. Mais, parmi tous ces plats, les savoureux pécaris préparés à l’étuvée devaient occuper la première place.

À cinq heures, le dîner fut servi dans la salle de Granite-house. Le potage de kangourou fumait sur la table. On le trouva excellent.

Les pécaris succédèrent au potage. Pencroff voulut les découper lui-même et en servit des portions monstrueuses à chacun des convives.

Ces cochons de lait étaient vraiment délicieux. Pencroff dévorait sa part avec un entrain superbe quand, tout à coup, un cri et un juron lui échappèrent.

— Qu’y a-t-il ? demanda Cyrus Smith.

— Il y a… il y a… que je viens de me casser une dent ! répondit le marin.

— Ah çà ! Il y a donc des cailloux dans vos pécaris ? dit Gédéon Spilett.

— Il faut croire, répondit Pencroff en retirant de ses lèvres l’objet qui lui coûtait une molaire !…

Ce n’était pas un caillou… C’était un grain de plomb.

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