儒勒·凡尔纳 · 部 2

第 27 章

第 27 章

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Proposition de revenir par le littoral sud. — Configuration de la côte. — À la recherche du naufrage présumé. — Une épave dans les airs. — Découverte d’un petit port naturel. — À minuit sur les bords de la Mercy. — Un canot à la dérive.

Cyrus Smith et ses compagnons dormirent comme d’innocentes marmottes dans la caverne que le jaguar avait si poliment mise à leur disposition.

Au lever du soleil, tous se trouvaient sur le rivage, à l’extrémité même du promontoire. Leurs regards se portaient encore vers l’horizon, visible sur les deux tiers de sa circonférence. Une dernière fois, l’ingénieur put constater qu’aucune voile, aucune carcasse de navire n’apparaissait sur la mer. La longue-vue ne permit d’y découvrir aucun point suspect.

Rien non plus sur le littoral, du moins sur la partie rectiligne qui formait la côte sud du promontoire sur une longueur de trois milles. Au-delà, une échancrure des terres cachait le reste de la côte. Même de l’extrémité de la presqu’île Serpentine, on ne pouvait apercevoir le cap Griffe, masqué par de hautes roches.

Il restait donc à explorer le rivage sud de l’île. Allait-on entreprendre cette exploration immédiatement et lui consacrer cette journée du 2 novembre ?

Ce n’était pas prévu dans le projet initial. Lorsqu’on avait laissé la pirogue aux sources de la Mercy, on avait convenu de revenir la chercher après avoir observé la côte ouest, puis de retourner à Granite-house par la Mercy. Cyrus Smith croyait alors que le rivage ouest pouvait offrir un refuge aussi bien à un bâtiment en détresse qu’à un navire suivant normalement sa route. Mais, puisque ce littoral ne présentait aucun lieu où aborder, il fallait chercher au sud de l’île ce qu’on n’avait pu trouver à l’ouest.

Gédéon Spilett proposa de poursuivre l’exploration pour résoudre complètement la question du naufrage présumé. Il demanda à quelle distance le cap Griffe pouvait se trouver de l’extrémité de la presqu’île.

— À trente milles environ, répondit l’ingénieur, si nous tenons compte des courbures de la côte.

— Trente milles ! reprit Gédéon Spilett. Ce sera une grosse journée de marche. Pourtant, je pense que nous devons revenir à Granite-house en suivant le rivage sud.

— Mais, fit remarquer Harbert, du cap Griffe à Granite-house, il faudra encore compter dix milles, au moins.

— Mettons quarante milles en tout, répondit le reporter, et n’hésitons pas à les faire. Au moins, nous observerons ce littoral inconnu, et nous n’aurons pas à recommencer cette exploration.

— Très juste, dit alors Pencroff. Mais la pirogue ?

— La pirogue est restée seule pendant un jour aux sources de la Mercy, répondit Gédéon Spilett. Elle peut bien y rester deux jours ! Jusqu’à présent, on ne peut guère dire que l’île soit infestée de voleurs !

— Pourtant, dit le marin, quand je me rappelle l’histoire de la tortue, je n’ai pas plus confiance qu’il ne faut.

— La tortue ! La tortue ! répondit le reporter. Ne savez-vous pas que c’est la mer qui l’a retournée ?

— Qui sait ? murmura l’ingénieur.

— Mais… dit Nab.

Nab avait quelque chose à dire, c’était évident : il ouvrait la bouche pour parler et ne disait rien.

— Que veux-tu dire, Nab ? lui demanda l’ingénieur.

— Si nous retournons par le rivage jusqu’au cap Griffe, répondit Nab, une fois ce cap dépassé, nous serons arrêtés…

— Par la Mercy ! En effet, répondit Harbert, et nous n’aurons ni pont ni bateau pour la traverser !

— Allons, monsieur Cyrus, répondit Pencroff, avec quelques troncs flottants, nous n’aurons pas de mal à passer cette rivière !

— Tout de même, dit Gédéon Spilett, il sera utile de construire un pont si nous voulons accéder facilement au Far-West !

— Un pont ! s’écria Pencroff. Eh bien, M. Smith n’est-il pas ingénieur de métier ? Il nous fera un pont quand nous voudrons un pont ! Quant à vous transporter ce soir sur l’autre rive de la Mercy, sans mouiller un fil de vos vêtements, je m’en charge. Nous avons encore un jour de vivres, c’est tout ce qu’il nous faut. D’ailleurs, le gibier ne manquera peut-être pas aujourd’hui comme hier. En route !

La proposition du reporter, soutenue avec beaucoup d’ardeur par le marin, fut approuvée par tous. Chacun tenait à en finir avec ses doutes, et le retour par le cap Griffe compléterait l’exploration. Mais il n’y avait pas une heure à perdre : une étape de quarante milles était longue, et il ne fallait pas compter atteindre Granite-house avant la nuit.

À six heures du matin, la petite troupe se mit donc en route. En prévision de mauvaises rencontres, animaux à deux ou à quatre pattes, on chargea les fusils à balle. Top, qui devait ouvrir la marche, reçut l’ordre de fouiller la lisière de la forêt.

Depuis l’extrémité du promontoire qui formait la queue de la presqu’île, la côte s’arrondissait sur une distance de cinq milles. Ils la parcoururent rapidement, sans que leurs recherches les plus minutieuses révèlent la moindre trace d’un débarquement ancien ou récent : ni épave, ni reste de campement, ni cendres d’un feu éteint, ni empreinte de pas !

Arrivés à l’angle où la courbure s’achevait pour prendre la direction du nord-est et former la baie Washington, les colons purent embrasser du regard tout le littoral sud de l’île. À vingt-cinq milles, la côte se terminait par le cap Griffe. Celui-ci s’estompait à peine dans la brume du matin, et un mirage le rehaussait, comme s’il avait été suspendu entre la terre et l’eau. Entre l’endroit où se trouvaient les colons et le fond de l’immense baie, le rivage formait d’abord une large grève très unie et très plate, bordée d’une lisière d’arbres à l’arrière-plan. Puis le littoral, devenu très irrégulier, projetait des pointes aiguës dans la mer. Enfin, quelques roches noirâtres s’accumulaient dans un désordre pittoresque jusqu’au cap Griffe.

Telle était la configuration de cette partie de l’île que les explorateurs voyaient pour la première fois. Ils s’arrêtèrent un instant pour la parcourir du regard.

— Un navire qui s’échouerait ici, dit alors Pencroff, serait inévitablement perdu. Des bancs de sable qui se prolongent au large, et plus loin, des écueils ! Mauvais parages !

— Mais, au moins, il resterait quelque chose de ce navire, fit remarquer le reporter.

— Il en resterait des morceaux de bois sur les récifs, et rien sur les sables, répondit le marin.

— Pourquoi donc ?

— Parce que ces sables, plus dangereux encore que les roches, engloutissent tout ce qui s’y jette. Quelques jours suffisent pour que la coque d’un navire de plusieurs centaines de tonneaux y disparaisse entièrement !

— Ainsi, Pencroff, demanda l’ingénieur, si un bâtiment s’était perdu sur ces bancs, il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’il n’en reste maintenant aucune trace ?

— Non, monsieur Smith, avec l’aide du temps ou de la tempête. Pourtant, même dans ce cas, il serait surprenant que des débris de mâture, des espars, n’aient pas été jetés sur le rivage, hors d’atteinte de la mer.

— Continuons donc nos recherches, répondit Cyrus Smith.

À une heure de l’après-midi, les colons étaient arrivés au fond de la baie Washington. Ils avaient alors parcouru vingt milles.

On fit halte pour déjeuner.

Là commençait une côte irrégulière, bizarrement déchiquetée, devant laquelle s’étirait une longue ligne d’écueils succédant aux bancs de sable. La marée, étale à cet instant, ne devait pas tarder à les découvrir. Les souples ondulations de la mer se brisaient sur les têtes des rochers et s’y déployaient en longues franges d’écume. De ce point jusqu’au cap Griffe, la grève était étroite, serrée entre les récifs et la forêt.

La marche allait donc devenir plus difficile : d’innombrables roches éboulées encombraient le rivage. La muraille de granit s’élevait aussi de plus en plus. Des arbres qui la couronnaient à l’arrière, on ne voyait que les cimes verdoyantes, immobiles dans l’air sans vent.

Après une demi-heure de repos, les colons reprirent leur marche, scrutant chaque point des récifs et de la grève. Pencroff et Nab s’aventurèrent même au milieu des écueils chaque fois qu’un objet attirait leur regard. Mais il n’y avait pas d’épave : quelque forme bizarre des roches les avait trompés. Ils purent toutefois constater que les coquillages comestibles abondaient sur cette plage. On ne pourrait pourtant en tirer vraiment parti qu’après avoir établi une liaison entre les deux rives de la Mercy et amélioré les moyens de transport.

Ainsi, rien qui se rapporte au naufrage présumé n’apparaissait sur ce littoral. Pourtant, un objet de quelque importance, la coque d’un bâtiment par exemple, aurait alors été visible, ou ses débris auraient été portés sur le rivage, comme cette caisse trouvée à moins de vingt milles de là. Mais il n’y avait rien.

Vers trois heures, Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent à une crique étroite et bien fermée, où ne débouchait aucun cours d’eau. Elle formait un véritable petit port naturel, invisible du large. On y accédait par une passe étroite que les écueils laissaient entre eux.

Au fond de cette crique, une violente secousse avait déchiré la bordure rocheuse. Une ouverture en pente douce donnait accès au plateau supérieur, qui pouvait se trouver à moins de dix milles du cap Griffe et, par conséquent, à quatre milles en ligne droite du plateau de Grande-Vue.

Gédéon Spilett proposa à ses compagnons de faire halte à cet endroit. On accepta : la marche avait aiguisé l’appétit de chacun et, même si ce n’était pas l’heure du dîner, personne ne refusa de reprendre des forces avec un morceau de venaison. Cette collation devait leur permettre d’attendre le souper à Granite-house.

Quelques minutes plus tard, assis au pied d’un magnifique bouquet de pins maritimes, les colons dévoraient les provisions que Nab avait sorties de son sac à dos.

L’endroit se trouvait à une hauteur de cinquante à soixante pieds au-dessus du niveau de la mer. La vue portait donc assez loin. Elle passait au-dessus des dernières roches du cap pour aller se perdre jusque dans la baie de l’Union. Mais ni l’îlot ni le plateau de Grande-Vue n’étaient visibles et ne pouvaient l’être de là : le relief du sol et le rideau de grands arbres masquaient brusquement l’horizon au nord.

Inutile de préciser que, malgré l’étendue de mer offerte aux explorateurs, aucun navire ne fut aperçu. La longue-vue de l’ingénieur avait pourtant parcouru, point par point, toute cette ligne circulaire où le ciel et l’eau se confondaient.

De même, on examina avec autant de soin, de la grève aux récifs, toute la partie du littoral qu’il restait à explorer. Aucune épave n’apparut dans le champ de la longue-vue.

— Allons, dit Gédéon Spilett, il faut s’y résigner et se consoler en pensant que personne ne viendra nous disputer la possession de l’île Lincoln !

— Mais enfin, ce grain de plomb ! dit Harbert. Il n’est pourtant pas imaginaire, je suppose !

— Mille diables, non ! s’écria Pencroff en pensant à sa molaire manquante.

— Alors, que conclure ? demanda le reporter.

— Ceci, répondit l’ingénieur : il y a trois mois au plus, un navire a abordé ici, volontairement ou non…

— Quoi ! Vous admettriez, Cyrus, qu’il a coulé sans laisser aucune trace ? s’écria le reporter.

— Non, mon cher Spilett. Mais remarquez que, s’il est certain qu’un être humain a mis le pied sur cette île, il ne paraît pas moins certain qu’il l’a quittée maintenant.

— Alors, si je vous comprends bien, monsieur Cyrus, dit Harbert, le navire serait reparti ?…

— Évidemment.

— Et nous aurions perdu pour toujours une occasion de rentrer dans notre pays ? dit Nab.

— Pour toujours, je le crains.

— Eh bien ! Puisque l’occasion est perdue, en route ! dit Pencroff, qui avait déjà la nostalgie de Granite-house.

Mais il venait à peine de se lever que les aboiements de Top retentirent avec force. Le chien sortit du bois, un lambeau d’étoffe souillé de boue dans la gueule.

Nab arracha ce lambeau de la gueule du chien. C’était un morceau de toile épaisse et solide.

Top aboyait toujours. Par ses allées et venues, il semblait inviter son maître à le suivre dans la forêt.

— Il y a là quelque chose qui pourrait bien expliquer mon grain de plomb ! s’écria Pencroff.

— Un naufragé ! répondit Harbert.

— Blessé, peut-être ! dit Nab.

— Ou mort ! répondit le reporter.

Tous se précipitèrent derrière le chien, entre les grands pins qui formaient le premier rideau de la forêt. Par précaution, Cyrus Smith et ses compagnons avaient préparé leurs armes.

Ils durent s’enfoncer assez loin dans les bois. Mais, à leur grande déception, ils ne virent toujours aucune empreinte de pas. Les broussailles et les lianes étaient intactes. Il fallut même les couper à la hache, comme dans les parties les plus denses de la forêt. Il était donc difficile d’admettre qu’un être humain soit déjà passé par là. Pourtant, Top allait et venait, non comme un chien qui cherche au hasard, mais comme un être doué de volonté qui suit une idée.

Après sept à huit minutes de marche, Top s’arrêta. Les colons étaient arrivés dans une sorte de clairière bordée de grands arbres. Ils regardèrent autour d’eux et ne virent rien, ni sous les broussailles ni entre les troncs.

— Mais qu’y a-t-il, Top ? dit Cyrus Smith.

Top aboya plus fort en sautant au pied d’un pin gigantesque.

Tout à coup, Pencroff s’écria :

— Ah ! Bon ! Ah ! Parfait !

— Qu’y a-t-il ? demanda Gédéon Spilett.

— Nous cherchons une épave sur mer ou sur terre !

— Eh bien ?

— Eh bien, c’est en l’air qu’elle se trouve !

Le marin montra une sorte de grand haillon blanchâtre accroché à la cime du pin. Top en avait rapporté un morceau tombé à terre.

— Mais ce n’est pas une épave ! s’écria Gédéon Spilett.

— Pardon ! répondit Pencroff.

— Comment ? C’est ?…

— C’est tout ce qui reste de notre bateau aérien, de notre ballon qui s’est échoué là-haut, au sommet de cet arbre !

Pencroff ne se trompait pas. Il poussa un magnifique hurrah et ajouta :

— En voilà de la bonne toile ! Voilà de quoi nous fournir du linge pendant des années ! Voilà de quoi faire des mouchoirs et des chemises ! Hein, monsieur Spilett ! Que dites-vous d’une île où les chemises poussent sur les arbres ?

Quelle chance pour les colons de l’île Lincoln que l’aérostat, après son dernier bond dans les airs, soit retombé sur l’île et qu’ils aient pu le retrouver ! Soit ils garderaient l’enveloppe en l’état, s’ils voulaient tenter une nouvelle évasion par les airs, soit ils tireraient parti de ces quelques centaines d’aunes de toile de coton de belle qualité, une fois débarrassée de son vernis. Comme on l’imagine, tous partagèrent vivement la joie de Pencroff.

Mais il fallait détacher cette enveloppe de l’arbre où elle pendait et la mettre à l’abri. Ce ne fut pas une mince affaire. Montés à la cime de l’arbre, Nab, Harbert et le marin durent déployer des prodiges d’adresse pour dégager l’énorme aérostat dégonflé.

L’opération dura près de deux heures. À la fin, on avait ramené au sol non seulement l’enveloppe avec sa soupape, ses ressorts et sa garniture de cuivre, mais aussi le filet, c’est-à-dire une quantité considérable de cordages et de cordes, le cercle de retenue et l’ancre du ballon. À part la rupture, l’enveloppe était en bon état : seul son appendice inférieur avait été déchiré.

C’était une fortune tombée du ciel.

— Tout de même, monsieur Cyrus, dit le marin, si nous nous décidons un jour à quitter l’île, ce ne sera pas en ballon, n’est-ce pas ? Ça ne va pas où l’on veut, les navires de l’air, et nous en savons quelque chose ! Voyez-vous, si vous m’écoutez, nous construirons un bon bateau d’une vingtaine de tonneaux. Vous me laisserez découper dans cette toile une misaine et un foc. Le reste servira à nous habiller !

— Nous verrons, Pencroff, répondit Cyrus Smith, nous verrons.

— En attendant, il faut mettre tout cela en sûreté, dit Nab.

Il était impossible d’envisager de transporter à Granite-house cette charge de toile, de cordes et de cordages au poids considérable. En attendant un véhicule adapté pour les emporter, il fallait protéger ces richesses du premier ouragan venu. En unissant leurs efforts, les colons parvinrent à traîner le tout jusqu’au rivage. Ils y découvrirent une cavité rocheuse assez vaste, dont l’orientation la mettait à l’abri du vent, de la pluie et de la mer.

— Il nous fallait une armoire, nous avons une armoire, dit Pencroff. Mais comme elle ne ferme pas à clé, il sera prudent d’en cacher l’ouverture. Je ne dis pas cela pour les voleurs à deux pieds, mais pour les voleurs à quatre pattes !

À six heures du soir, tout était rangé. On donna à la petite échancrure qui formait la crique le nom très justifié de « port Ballon », puis on reprit le chemin du cap Griffe. Pencroff et l’ingénieur parlaient des projets à réaliser au plus vite. Il fallait avant tout construire un pont sur la Mercy pour faciliter les communications avec le sud de l’île ; puis le chariot reviendrait chercher l’aérostat, car le canot n’aurait pas suffi à le transporter ; puis on construirait une chaloupe pontée ; puis Pencroff la gréerait en cotre, et l’on pourrait entreprendre des voyages de circumnavigation… autour de l’île ; puis, etc.

Cependant, la nuit venait. Le ciel était déjà sombre quand les colons atteignirent la pointe de l’Épave, à l’endroit même où ils avaient découvert la précieuse caisse. Mais là, pas plus qu’ailleurs, rien n’indiquait qu’un naufrage se soit produit. Il fallut bien en revenir aux conclusions que Cyrus Smith avait formulées plus tôt.

De la pointe de l’Épave à Granite-house, il restait encore quatre milles. Ils furent vite parcourus, mais il était plus de minuit quand les colons, après avoir suivi le littoral jusqu’à l’embouchure de la Mercy, arrivèrent au premier coude de la rivière.

À cet endroit, le lit mesurait quatre-vingts pieds de large, ce qui le rendait difficile à franchir. Mais Pencroff s’était chargé de résoudre cette difficulté : on le somma de tenir parole.

Il faut le reconnaître, les colons étaient exténués. L’étape avait été longue, et l’épisode du ballon n’avait guère reposé leurs jambes ni leurs bras. Ils avaient donc hâte de rentrer à Granite-house pour souper et dormir. Si le pont avait été construit, ils auraient été chez eux en un quart d’heure.

La nuit était très obscure. Pencroff se prépara à tenir sa promesse en fabriquant une sorte de radeau qui permettrait de traverser la Mercy. Armés de haches, Nab et lui choisirent deux arbres près de la rive pour en faire une sorte de radeau et commencèrent à les attaquer à la base.

Assis sur la berge, Cyrus Smith et Gédéon Spilett attendaient le moment de venir aider leurs compagnons. Harbert, lui, allait et venait sans trop s’éloigner.

Tout à coup, le jeune garçon, qui avait remonté la rivière, revint en toute hâte. Il montra la Mercy en amont :

— Qu’est-ce donc qui dérive là ? s’écria-t-il.

Pencroff interrompit son travail. Il aperçut un objet en mouvement qui se dessinait vaguement dans l’ombre.

— Un canot ! dit-il.

Tous s’approchèrent et virent, à leur très grande surprise, une embarcation qui suivait le fil de l’eau.

— Ohé, du canot ! cria le marin par un reste d’habitude professionnelle, sans songer qu’il aurait peut-être mieux valu garder le silence.

Pas de réponse. L’embarcation dérivait toujours. Elle n’était plus qu’à une dizaine de pas quand le marin s’écria :

— Mais c’est notre pirogue ! Elle a rompu son amarre et suivi le courant ! Il faut avouer qu’elle arrivera à propos !

— Notre pirogue ?… murmura l’ingénieur.

Pencroff avait raison. C’était bien le canot, dont l’amarre s’était sans doute rompue et qui revenait tout seul des sources de la Mercy ! Il fallait le saisir au passage avant que le courant rapide de la rivière ne l’entraîne au-delà de l’embouchure. Nab et Pencroff y parvinrent adroitement avec une longue perche.

Le canot accosta. L’ingénieur monta le premier à bord, saisit l’amarre et s’assura au toucher qu’elle avait réellement été usée par le frottement sur des roches.

— Voilà, lui dit à voix basse le reporter, voilà ce qu’on peut appeler une circonstance…

— Étrange ! répondit Cyrus Smith.

Étrange ou non, elle était heureuse ! Harbert, le reporter, Nab et Pencroff montèrent à leur tour dans le canot. Eux ne doutaient pas que l’amarre se soit usée. Mais le plus étonnant était vraiment que la pirogue soit arrivée juste au moment où les colons se trouvaient là pour la saisir au passage : un quart d’heure plus tard, elle serait allée se perdre en mer.

Si l’on avait vécu au temps des génies, cet incident aurait autorisé à penser qu’un être surnaturel hantait l’île et mettait sa puissance au service des naufragés !

En quelques coups d’aviron, les colons atteignirent l’embouchure de la Mercy. Ils tirèrent le canot sur la grève jusqu’auprès des Cheminées, puis tous se dirigèrent vers l’échelle de Granite-house.

Mais, à cet instant, Top aboya avec colère. Nab, qui cherchait le premier échelon, poussa un cri…

Il n’y avait plus d’échelle.

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