儒勒·凡尔纳 · 部 2

第 37 章

第 37 章

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Le retour. — Discussion. — Cyrus Smith et l’inconnu. — Le port Ballon. — La troisième récolte. — Un moulin à vent. — La première farine et le premier pain. — Le dévouement de l’ingénieur. — Une expérience émouvante. — Quelques larmes qui coulent.

Le lendemain, 20 octobre, à sept heures du matin, après quatre jours de voyage, le Bonadventure vint s’échouer doucement sur la grève, à l’embouchure de la Mercy.

Très inquiets du mauvais temps et de l’absence prolongée de leurs compagnons, Cyrus Smith et Nab étaient montés dès l’aube sur le plateau de Grande-Vue. Ils avaient enfin aperçu l’embarcation qui avait tant tardé à revenir !

— Dieu soit loué ! Les voilà ! s’était écrié Cyrus Smith.

Nab, dans sa joie, s’était mis à danser et à tourner sur lui-même en battant des mains et en criant : « Oh ! Mon maître ! » Une pantomime plus touchante que le plus beau discours !

En comptant les personnes visibles sur le pont du Bonadventure, l’ingénieur avait d’abord pensé que Pencroff n’avait pas retrouvé le naufragé de l’île Tabor. Ou du moins que ce malheureux avait refusé de quitter son île et d’échanger sa prison contre une autre.

En effet, Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert étaient seuls sur le pont du Bonadventure.

Quand l’embarcation accosta, l’ingénieur et Nab l’attendaient sur le rivage. Avant même que les passagers aient sauté sur le sable, Cyrus Smith leur disait :

— Votre retard nous a beaucoup inquiétés, mes amis ! Vous serait-il arrivé un malheur ?

— Non, répondit Gédéon Spilett. Tout s’est passé à merveille, au contraire. Nous allons vous raconter cela.

— Pourtant, reprit l’ingénieur, vos recherches ont échoué, puisque vous n’êtes que trois, comme au départ ?

— Excusez-moi, monsieur Cyrus, répondit le marin, nous sommes quatre !

— Vous avez retrouvé ce naufragé ?

— Oui.

— Et vous l’avez ramené ?

— Oui.

— Vivant ?

— Oui.

— Où est-il ? Qui est-ce ?

— C’est, répondit le reporter, ou plutôt c’était un homme ! Voilà, Cyrus, tout ce que nous pouvons vous dire !

On mit aussitôt l’ingénieur au courant de ce qui s’était passé pendant le voyage. On lui raconta dans quelles conditions les recherches avaient été menées, comment la seule habitation de l’îlot était abandonnée depuis longtemps, et comment on avait enfin capturé un naufragé qui semblait ne plus appartenir à l’espèce humaine.

— À tel point, ajouta Pencroff, que je ne sais pas si nous avons bien fait de l’amener ici.

— Vous avez certainement bien fait, Pencroff ! répondit vivement l’ingénieur.

— Mais ce malheureux n’a plus sa raison ?

— Maintenant, c’est possible, répondit Cyrus Smith. Mais il y a quelques mois à peine, c’était un homme comme vous et moi. Qui sait ce que deviendrait le dernier d’entre nous encore vivant, après une longue solitude sur cette île ? Malheur à celui qui est seul, mes amis ! Il faut croire que l’isolement détruit vite la raison, puisque vous avez retrouvé ce pauvre être dans un tel état !

— Mais, monsieur Cyrus, demanda Harbert, qu’est-ce qui vous fait croire que l’abrutissement de ce malheureux ne remonte qu’à quelques mois ?

— Le document que nous avons trouvé avait été écrit récemment, répondit l’ingénieur, et seul le naufragé a pu l’écrire.

— À moins, toutefois, fit observer Gédéon Spilett, qu’un compagnon de cet homme ne l’ait rédigé, puis soit mort.

— C’est impossible, mon cher Spilett.

— Pourquoi donc ? demanda le reporter.

— Parce que le document aurait parlé de deux naufragés, répondit Cyrus Smith, alors qu’il ne parle que d’un seul.

Harbert raconta en quelques mots les incidents de la traversée. Il insista sur ce fait curieux : une sorte de résurrection passagère s’était produite dans l’esprit du prisonnier quand, pour un instant, il était redevenu marin au plus fort de la tourmente.

— Bien, Harbert, répondit l’ingénieur. Tu as raison d’attacher une grande importance à ce fait. Ce malheureux ne doit pas être incurable : c’est le désespoir qui l’a rendu tel qu’il est. Mais ici, il retrouvera ses semblables. Et puisqu’il a encore une âme en lui, cette âme, nous la sauverons !

On tira alors le naufragé de l’île Tabor de la cabine qu’il occupait à l’avant du Bonadventure, à la grande pitié de l’ingénieur et au grand étonnement de Nab. Dès qu’il fut à terre, il manifesta la volonté de s’enfuir.

Cyrus Smith s’approcha, lui posa la main sur l’épaule d’un geste plein d’autorité et le regarda avec une infinie douceur. Aussitôt, comme soumis à une domination instantanée, le malheureux se calma peu à peu. Ses yeux se baissèrent, son front s’inclina, et il n’opposa plus aucune résistance.

— Pauvre abandonné ! murmura l’ingénieur.

Cyrus Smith l’avait observé attentivement. À en juger par son apparence, ce misérable être n’avait plus rien d’humain. Pourtant, comme le reporter avant lui, l’ingénieur surprit dans son regard comme une insaisissable lueur d’intelligence.

On décida que l’abandonné, ou plutôt l’inconnu — car c’est ainsi que ses nouveaux compagnons le désignèrent désormais —, resterait dans une des chambres de Granite-house, d’où il ne pouvait d’ailleurs s’échapper. Il s’y laissa conduire sans difficulté. Avec de bons soins, on pouvait peut-être espérer qu’un jour il deviendrait un compagnon de plus pour les colons de l’île Lincoln.

Pendant le déjeuner, que Nab avait hâté tant le reporter, Harbert et Pencroff mouraient de faim, Cyrus Smith se fit raconter en détail tous les incidents du voyage d’exploration à l’îlot. Il s’accorda avec ses amis sur un point : l’inconnu devait être anglais ou américain. Le nom de Britannia le laissait penser. D’ailleurs, à travers sa barbe inculte et la broussaille qui lui servait de chevelure, l’ingénieur avait cru reconnaître les traits caractéristiques de l’Anglo-Saxon.

— Mais, au fait, dit Gédéon Spilett à Harbert, tu ne nous as pas raconté comment tu as rencontré ce sauvage. Nous ne savons qu’une chose : il t’aurait étranglé si nous n’avions pas eu la chance d’arriver à temps pour te secourir !

— Ma foi, répondit Harbert, je serais bien embarrassé de raconter ce qui s’est passé. Je crois que j’étais occupé à cueillir des plantes quand j’ai entendu comme le bruit d’une avalanche qui tombait d’un arbre très élevé. J’eus à peine le temps de me retourner… Ce malheureux était sans doute blotti dans un arbre. Il s’était précipité sur moi en moins de temps que je n’en mets à vous le dire, et sans monsieur Spilett et Pencroff…

— Mon enfant ! dit Cyrus Smith. Tu as couru un vrai danger. Mais sans cela, peut-être ce pauvre être aurait-il toujours échappé à vos recherches, et nous n’aurions pas un compagnon de plus.

— Vous espérez donc réussir à en refaire un homme, Cyrus ? demanda le reporter.

— Oui, répondit l’ingénieur.

Après le déjeuner, Cyrus Smith et ses compagnons quittèrent Granite-house et revinrent sur la grève. On déchargea le Bonadventure. L’ingénieur examina les armes et les outils, sans rien voir qui permette d’établir l’identité de l’inconnu.

On jugea que les porcs capturés sur l’îlot seraient très utiles à l’île Lincoln. On les conduisit aux étables, où ils devaient s’acclimater facilement.

Les deux tonneaux contenant de la poudre et du plomb, ainsi que les paquets d’amorces, furent très bien accueillis. On convint même d’installer une petite poudrière, soit hors de Granite-house, soit dans la caverne supérieure, où aucune explosion n’était à craindre. On devait toutefois continuer à employer le pyroxyle : ses résultats étaient excellents, et il n’y avait aucune raison de le remplacer par de la poudre ordinaire.

Lorsque le déchargement de l’embarcation fut terminé :

— Monsieur Cyrus, dit Pencroff, je pense qu’il serait prudent de mettre notre Bonadventure en lieu sûr.

— N’est-il donc pas bien à l’embouchure de la Mercy ? demanda Cyrus Smith.

— Non, monsieur Cyrus, répondit le marin. Il passe la moitié du temps échoué sur le sable, et cela le fatigue. C’est une bonne embarcation, voyez-vous. Elle s’est admirablement comportée pendant le coup de vent qui nous a si violemment attaqués au retour.

— Ne pourrait-on pas la garder à flot dans la rivière même ?

— Sans doute, monsieur Cyrus. On le pourrait, mais cette embouchure n’offre aucun abri. Par vent d’est, je crois que le Bonadventure aurait beaucoup à souffrir des coups de mer.

— Eh bien, où voulez-vous le mettre, Pencroff ?

— Au port Ballon, répondit le marin. Cette petite crique protégée par les rochers me paraît être exactement le port qu’il lui faut.

— N’est-il pas un peu loin ?

— Bah ! Il n’est pas à plus de trois milles de Granite-house, et nous avons une belle route toute droite pour nous y conduire !

— Faites, Pencroff, et conduisez-y votre Bonadventure, répondit l’ingénieur. Je préférerais pourtant l’avoir plus directement sous notre surveillance. Quand nous aurons le temps, il faudra lui aménager un petit port.

— Fameux ! s’écria Pencroff. Un port avec un phare, un môle et un bassin de radoub ! Ah ! Vraiment, avec vous, monsieur Cyrus, tout devient trop facile !

— Oui, mon brave Pencroff, répondit l’ingénieur. Mais à condition que vous m’aidiez, car vous prenez bien les trois quarts de notre travail à votre charge !

Harbert et le marin se rembarquèrent donc sur le Bonadventure. On leva l’ancre, on hissa la voile, et le vent du large le conduisit rapidement au cap Griffe. Deux heures plus tard, il reposait sur les eaux tranquilles du port Ballon.

Pendant ses premiers jours à Granite-house, l’inconnu avait-il déjà donné des signes d’un changement de sa nature sauvage ? Une lueur plus intense brillait-elle au fond de cet esprit obscurci ? L’âme revenait-elle enfin au corps ? Oui, certainement, au point même que Cyrus Smith et le reporter se demandèrent si la raison du malheureux s’était jamais totalement éteinte.

Au début, habitué au grand air et à la liberté sans limites dont il jouissait sur l’île Tabor, l’inconnu avait manifesté quelques accès de fureur sourde. On avait dû craindre qu’il ne se précipite sur la grève par l’une des fenêtres de Granite-house. Mais peu à peu il se calma, et on put lui laisser la liberté de ses mouvements.

On avait donc de bonnes raisons d’espérer, et beaucoup. Oubliant déjà ses instincts de carnassier, l’inconnu acceptait une nourriture moins bestiale que celle dont il se nourrissait sur l’îlot. La chair cuite ne lui inspirait plus la répulsion qu’il avait montrée à bord du Bonadventure.

Cyrus Smith avait profité de son sommeil pour lui couper les cheveux et la barbe incultes, qui formaient une sorte de crinière et lui donnaient cet aspect si sauvage. Il l’avait aussi vêtu plus convenablement, après lui avoir retiré le lambeau d’étoffe qui le couvrait. Grâce à ces soins, l’inconnu reprit figure humaine. Ses yeux même semblaient redevenus plus doux. Certainement, lorsque l’intelligence l’éclairait autrefois, le visage de cet homme devait avoir une sorte de beauté.

Chaque jour, Cyrus Smith s’imposa de passer quelques heures en sa compagnie. Il venait travailler près de lui et s’occupait de diverses choses pour retenir son attention. Un éclair pouvait suffire à rallumer cette âme, un souvenir traversant son cerveau à y rappeler la raison. On l’avait bien vu pendant la tempête, à bord du Bonadventure !

L’ingénieur prenait aussi soin de parler à haute voix, afin d’atteindre, par l’ouïe autant que par la vue, le fond de cette intelligence engourdie. Tantôt l’un de ses compagnons, tantôt un autre, parfois tous, se joignaient à lui. Ils parlaient le plus souvent de choses liées à la marine, qui devaient toucher davantage un marin. Par moments, l’inconnu semblait prêter une vague attention à leurs paroles. Les colons furent bientôt persuadés qu’il les comprenait en partie. Parfois même, son visage exprimait une profonde douleur, preuve qu’il souffrait intérieurement : sa physionomie n’aurait pu tromper à ce point. Mais il ne parlait pas, bien qu’à plusieurs reprises on ait pu croire que quelques mots allaient sortir de ses lèvres.

Quoi qu’il en soit, le pauvre être était calme et triste ! Mais ce calme n’était-il qu’apparent ? Cette tristesse venait-elle seulement de son enfermement ? On ne pouvait encore rien affirmer. Il ne voyait plus que certains objets, dans un espace limité ; il était sans cesse au contact des colons, auxquels il devait finir par s’habituer ; il n’avait aucun désir à satisfaire, était mieux nourri et mieux vêtu. Il était donc naturel que sa nature physique change peu à peu. Mais s’était-il ouvert à une vie nouvelle, ou s’était-il seulement, pour employer un mot qui pouvait justement lui convenir, apprivoisé comme un animal auprès de son maître ? Cyrus Smith avait hâte de résoudre cette importante question. Il ne voulait pourtant pas brusquer son malade. Car pour lui, l’inconnu n’était qu’un malade ! Serait-il jamais un convalescent ?

Comme l’ingénieur l’observait à tout instant ! Comme il guettait son âme, si l’on peut parler ainsi ! Comme il était prêt à la saisir !

Les colons suivaient avec une émotion sincère toutes les étapes de la cure entreprise par Cyrus Smith. Ils l’aidaient dans cette œuvre d’humanité. Tous, sauf peut-être l’incrédule Pencroff, en vinrent bientôt à partager son espoir et sa foi.

Le calme de l’inconnu était profond, on l’a dit. Il montrait une sorte d’attachement à l’ingénieur, dont il subissait visiblement l’influence. Cyrus Smith décida donc de le mettre à l’épreuve en le transportant dans un autre milieu : devant cet océan que ses yeux avaient autrefois l’habitude de contempler, à la lisière de forêts qui devaient lui rappeler celles où s’étaient écoulées tant d’années de sa vie !

— Mais, dit Gédéon Spilett, pouvons-nous espérer qu’une fois libre il ne s’échappera pas ?

— C’est une expérience à faire, répondit l’ingénieur.

— Bon ! dit Pencroff. Quand ce gaillard aura de l’espace devant lui et sentira le grand air, il filera à toutes jambes !

— Je ne le crois pas, répondit Cyrus Smith.

— Essayons, dit Gédéon Spilett.

— Essayons, répondit l’ingénieur.

C’était le 30 octobre. Il y avait donc neuf jours que le naufragé de l’île Tabor était prisonnier à Granite-house. Il faisait chaud, et un beau soleil dardait ses rayons sur l’île.

Cyrus Smith et Pencroff se rendirent dans la chambre de l’inconnu. Ils le trouvèrent couché près de la fenêtre, les yeux tournés vers le ciel.

— Venez, mon ami, lui dit l’ingénieur.

L’inconnu se leva aussitôt. Son regard se fixa sur Cyrus Smith et il le suivit. Le marin marchait derrière lui, peu confiant dans le résultat de l’expérience.

Arrivés à la porte, Cyrus Smith et Pencroff lui firent prendre place dans l’ascenseur. Nab, Harbert et Gédéon Spilett les attendaient au bas de Granite-house. Le panier descendit et, en quelques instants, tous furent réunis sur la grève.

Les colons s’écartèrent un peu de l’inconnu pour lui laisser quelque liberté.

Il fit quelques pas vers la mer, et son regard brilla d’une animation extrême. Mais il ne chercha aucunement à s’échapper. Il regardait les petites vagues qui, brisées par l’îlot, venaient mourir sur le sable.

— Ce n’est encore que la mer, fit observer Gédéon Spilett. Il est possible qu’elle ne lui donne pas envie de s’enfuir !

— Oui, répondit Cyrus Smith. Il faut le conduire sur le plateau, à la lisière de la forêt. Là, l’expérience sera plus concluante.

— D’ailleurs, il ne pourra pas s’échapper, fit observer Nab, puisque les ponts sont relevés.

— Oh ! fit Pencroff. C’est bien un homme à se laisser arrêter par un ruisseau comme le Creek-Glycérine ! Il aurait vite fait de le franchir, même d’un seul bond !

— Nous verrons bien, se contenta de répondre Cyrus Smith, dont les yeux ne quittaient pas ceux de son malade.

On conduisit alors l’inconnu vers l’embouchure de la Mercy. Tous remontèrent la rive gauche de la rivière et gagnèrent le plateau de Grande-Vue.

Lorsqu’il atteignit les premiers beaux arbres de la forêt, dont la brise agitait doucement le feuillage, l’inconnu parut humer avec ivresse l’odeur pénétrante qui imprégnait l’atmosphère. Un long soupir s’échappa de sa poitrine !

Les colons se tenaient en arrière, prêts à le retenir s’il faisait un mouvement pour s’échapper !

Le pauvre être fut en effet sur le point de s’élancer dans le creek qui le séparait de la forêt. Ses jambes se détendirent un instant comme un ressort… Mais presque aussitôt, il se replia sur lui-même, s’affaissa à demi, et une grosse larme coula de ses yeux !

— Ah ! s’écria Cyrus Smith. Te voilà donc redevenu homme, puisque tu pleures !

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