儒勒·凡尔纳 · 部 2

第 39 章

第 39 章

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Toujours à l’écart. — Une demande de l’inconnu. — La ferme installée au corral. — Il y a douze ans ! — Le contremaître du Britannia. — Abandon sur l’île Tabor. — La main de Cyrus Smith. — Le document mystérieux.

Ces dernières paroles confirmaient les pressentiments des colons. Le malheureux portait un passé funeste, peut-être expié aux yeux des hommes, mais dont sa conscience ne l’avait pas encore absous. En tout cas, le coupable avait des remords et se repentait. Ses nouveaux amis auraient serré cordialement cette main qu’ils lui demandaient, mais il ne se sentait pas digne de la tendre à d’honnêtes gens ! Pourtant, après l’épisode du jaguar, il ne retourna pas dans la forêt. Depuis ce jour, il ne quitta plus l’enceinte de Granite-house.

Quel était le mystère de cette existence ? L’inconnu parlerait-il un jour ? L’avenir le dirait. En tout cas, on convint de ne jamais lui demander son secret et de vivre avec lui comme si l’on n’avait rien soupçonné.

Pendant quelques jours, la vie commune continua donc comme auparavant. Cyrus Smith et Gédéon Spilett travaillaient ensemble, tantôt chimistes, tantôt physiciens. Le reporter ne quittait l’ingénieur que pour chasser avec Harbert : il n’aurait pas été prudent de laisser le jeune garçon parcourir seul la forêt, et il fallait rester sur ses gardes. Nab et Pencroff, occupés un jour aux étables ou à la basse-cour, un autre au corral, sans compter leurs travaux à Granite-house, ne manquaient pas d’ouvrage.

L’inconnu travaillait à l’écart. Il avait repris sa vie habituelle : il ne partageait pas les repas, dormait sous les arbres du plateau et ne se mêlait jamais à ses compagnons. La présence de ceux qui l’avaient sauvé semblait vraiment lui être insupportable !

— Mais alors, faisait remarquer Pencroff, pourquoi a-t-il demandé le secours de ses semblables ? Pourquoi a-t-il jeté ce document à la mer ?

— Il nous le dira, répondait invariablement Cyrus Smith.

— Quand ?

— Peut-être plus tôt que vous ne le pensez, Pencroff.

En effet, le jour des aveux était proche.

Le 10 décembre, une semaine après le retour de l’inconnu à Granite-house, Cyrus Smith le vit venir vers lui. D’une voix calme et d’un ton humble, l’homme lui dit :

— Monsieur, j’aurais une demande à vous faire.

— Parlez, répondit l’ingénieur. Mais, avant cela, laissez-moi vous poser une question.

À ces mots, l’inconnu rougit et fut sur le point de se retirer. Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l’âme du coupable : il craignait sans doute que l’ingénieur l’interroge sur son passé !

Cyrus Smith le retint de la main :

— Camarade, lui dit-il, nous ne sommes pas seulement vos compagnons, nous sommes aussi vos amis. Je tenais à vous le dire. Maintenant, je vous écoute.

L’inconnu passa la main sur ses yeux. Pris d’une sorte de tremblement, il resta quelques instants incapable de prononcer un mot.

— Monsieur, dit-il enfin, je viens vous prier de m’accorder une faveur.

— Laquelle ?

— Vous avez à quatre ou cinq milles d’ici, au pied de la montagne, un corral pour vos animaux domestiques. Ces animaux ont besoin de soins. Voulez-vous me permettre de vivre là-bas avec eux ?

Cyrus Smith regarda le malheureux pendant quelques instants avec une profonde compassion. Puis :

— Mon ami, dit-il, le corral ne contient que des étables, à peine convenables pour les animaux…

— Ce sera assez bon pour moi, monsieur.

— Mon ami, reprit Cyrus Smith, nous ne vous contrarierons jamais en rien. Vous voulez vivre au corral. Soit. Vous serez d’ailleurs toujours le bienvenu à Granite-house. Mais, puisque vous voulez vivre au corral, nous prendrons les mesures nécessaires pour vous y installer convenablement.

— Quelle que soit l’installation, j’y serai toujours bien.

— Mon ami, répondit Cyrus Smith, qui insistait à dessein sur cette appellation amicale, vous nous laisserez décider de ce que nous devons faire à ce sujet !

— Merci, monsieur, répondit l’inconnu en se retirant.

L’ingénieur informa aussitôt ses compagnons de la proposition qu’on lui avait faite. Ils décidèrent de construire au corral une maison de bois aussi confortable que possible.

Le jour même, les colons se rendirent au corral avec les outils nécessaires. Moins d’une semaine plus tard, la maison était prête à recevoir son occupant. On l’avait construite à une vingtaine de pieds des étables : de là, il serait facile de surveiller le troupeau de mouflons, qui comptait alors plus de quatre-vingts têtes. On fabriqua quelques meubles — couchette, table, banc, armoire et coffre — et l’on transporta au corral des armes, des munitions et des outils.

L’inconnu n’était d’ailleurs pas allé voir sa nouvelle demeure. Il avait laissé les colons y travailler sans lui, tandis qu’il s’occupait sur le plateau, voulant sans doute achever sa tâche. De fait, grâce à lui, toutes les terres étaient labourées et prêtes à être ensemencées dès que le moment serait venu.

Les installations du corral furent achevées le 20 décembre. L’ingénieur annonça à l’inconnu que sa demeure l’attendait. Celui-ci répondit qu’il irait y coucher le soir même.

Ce soir-là, les colons étaient réunis dans la grande salle de Granite-house. Il était huit heures, l’heure à laquelle leur compagnon devait les quitter. Ils n’avaient pas voulu le gêner en lui imposant, par leur présence, des adieux qui lui auraient peut-être coûté. Ils l’avaient donc laissé seul et étaient remontés à Granite-house.

Ils causaient dans la grande salle depuis quelques instants lorsqu’un coup léger fut frappé à la porte. Presque aussitôt, l’inconnu entra et dit sans autre préambule :

— Messieurs, avant de vous quitter, il est bon que vous connaissiez mon histoire. La voici.

Ces simples mots firent une très vive impression sur Cyrus Smith et ses compagnons.

L’ingénieur s’était levé.

— Nous ne vous demandons rien, mon ami, dit-il. Vous avez le droit de vous taire…

— J’ai le devoir de parler.

— Asseyez-vous donc.

— Je resterai debout.

— Nous sommes prêts à vous entendre, répondit Cyrus Smith.

L’inconnu se tenait dans un coin de la salle, un peu protégé par la pénombre, tête nue et les bras croisés sur la poitrine. Dans cette posture, d’une voix sourde, comme quelqu’un qui se force à parler, il fit le récit suivant. Ses auditeurs ne l’interrompirent pas une seule fois :

« Le 20 décembre 1854, un yacht de plaisance à vapeur, le Duncan, appartenant au laird écossais Lord Glenarvan, jetait l’ancre au cap Bernouilli, sur la côte ouest de l’Australie, à la hauteur du trente-septième parallèle. À bord se trouvaient Lord Glenarvan, sa femme, un major de l’armée anglaise, un géographe français, une jeune fille et un jeune garçon. Ces deux derniers étaient les enfants du capitaine Grant, dont le navire, le Britannia, avait péri corps et biens un an auparavant. Le capitaine John Mangles commandait le Duncan, qui comptait quinze hommes d’équipage.

« Voici pourquoi le yacht se trouvait alors sur les côtes de l’Australie.

« Six mois plus tôt, le Duncan avait recueilli dans la mer d’Irlande une bouteille contenant un document rédigé en anglais, en allemand et en français. Le texte indiquait, pour l’essentiel, qu’il restait trois survivants du naufrage du Britannia : le capitaine Grant et deux de ses hommes. Ils avaient trouvé refuge sur une terre dont le document donnait la latitude, mais dont la longitude, effacée par l’eau de mer, n’était plus lisible.

« Cette latitude était de 37° 11′ sud. La longitude étant inconnue, on était donc certain d’atteindre la terre où vivaient le capitaine Grant et ses deux compagnons en suivant ce trente-septième parallèle à travers les continents et les mers.

« L’amirauté anglaise avait hésité à entreprendre les recherches. Lord Glenarvan décida alors de tout tenter pour retrouver le capitaine. Mary et Robert Grant avaient été mis en relation avec lui. On équipa le Duncan pour une expédition lointaine, à laquelle la famille du lord et les enfants du capitaine voulurent participer. Le yacht quitta Glasgow, se dirigea vers l’Atlantique, doubla le détroit de Magellan et remonta par le Pacifique jusqu’à la Patagonie. Une première interprétation du document laissait supposer que le capitaine Grant y était prisonnier des autochtones.

« Le Duncan débarqua ses passagers sur la côte ouest de la Patagonie, puis repartit pour les reprendre sur la côte est, au cap Corrientès.

« Lord Glenarvan traversa la Patagonie en suivant le trente-septième parallèle. Comme il n’avait trouvé aucune trace du capitaine, il se rembarqua le 13 novembre pour poursuivre ses recherches à travers l’océan.

« Après avoir visité sans succès les îles Tristan d’Acunha et d’Amsterdam, situées sur son parcours, le Duncan arriva, comme je l’ai dit, au cap Bernouilli, sur la côte australienne, le 20 décembre 1854.

« Lord Glenarvan avait l’intention de traverser l’Australie comme il avait traversé l’Amérique, et il débarqua. À quelques milles du rivage se trouvait une ferme appartenant à un Irlandais, qui offrit l’hospitalité aux voyageurs. Lord Glenarvan lui expliqua pourquoi il était venu dans ces parages. Il lui demanda s’il avait entendu parler du naufrage d’un trois-mâts anglais, le Britannia, sur la côte ouest de l’Australie moins de deux ans auparavant.

« L’Irlandais n’avait jamais entendu parler de ce naufrage. Mais, à la grande surprise des personnes présentes, un de ses serviteurs intervint :

« — Milord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est encore vivant, il est vivant sur la terre australienne.

« — Qui êtes-vous ? demanda Lord Glenarvan.

« — Un Écossais comme vous, milord, répondit l’homme. Je suis un des compagnons du capitaine Grant, un des naufragés du Britannia.

« Cet homme s’appelait Ayrton. Il était en effet le contremaître du Britannia, comme ses papiers le prouvaient. Mais, séparé du capitaine Grant au moment où le navire se brisait sur les récifs, il avait cru jusque-là que son capitaine avait péri avec tout l’équipage et que lui, Ayrton, était le seul survivant du Britannia.

« — Seulement, ajouta-t-il, ce n’est pas sur la côte ouest, mais sur la côte est de l’Australie que le Britannia s’est perdu. Si le capitaine Grant est encore vivant, comme l’indique son document, il est prisonnier des autochtones australiens. C’est sur l’autre côte qu’il faut le chercher.

« L’homme parlait d’une voix franche, avec un regard assuré. On ne pouvait douter de ses paroles. L’Irlandais, qui l’employait depuis plus d’un an, se portait garant de lui. Lord Glenarvan crut à sa loyauté et, sur ses conseils, décida de traverser l’Australie en suivant le trente-septième parallèle. La petite troupe devait se composer de Lord Glenarvan, de sa femme, des deux enfants, du major, du Français, du capitaine Mangles et de quelques matelots, sous la conduite d’Ayrton. Pendant ce temps, le Duncan, commandé par le second, Tom Austin, se rendrait à Melbourne pour y attendre les instructions de Lord Glenarvan.

« Ils partirent le 23 décembre 1854.

« Il est temps de dire que cet Ayrton était un traître. C’était bien le contremaître du Britannia. Mais, après des différends avec son capitaine, il avait essayé d’entraîner l’équipage à la révolte et de s’emparer du navire. Le capitaine Grant l’avait débarqué le 8 avril 1852 sur la côte ouest de l’Australie, puis était reparti en l’abandonnant — ce qui n’était que justice.

« Ce misérable ne savait donc rien du naufrage du Britannia. Il venait de l’apprendre par le récit de Glenarvan ! Depuis son abandon, il était devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef d’un groupe de forçats évadés. S’il avait affirmé sans honte que le naufrage avait eu lieu sur la côte est, s’il avait poussé Lord Glenarvan à se diriger de ce côté, c’était dans l’espoir de le séparer de son navire, de s’emparer du Duncan et d’en faire un bateau pirate du Pacifique. »

L’inconnu s’interrompit un instant. Sa voix tremblait, mais il reprit :

« L’expédition partit à travers le territoire australien. Naturellement, elle connut le malheur, puisque Ayrton, ou Ben Joyce, comme on voudra l’appeler, la dirigeait. Sa bande de forçats, prévenue du coup à faire, tantôt le précédait, tantôt le suivait.

« Pendant ce temps, le Duncan avait été envoyé à Melbourne pour y être réparé. Il fallait donc décider Lord Glenarvan à lui donner l’ordre de quitter Melbourne pour la côte est de l’Australie, où il serait facile de s’en emparer. Après avoir conduit l’expédition assez près de cette côte, au milieu de vastes forêts où l’on manquait de tout, Ayrton obtint une lettre qu’il s’était chargé de porter au second du Duncan. Elle ordonnait au yacht de rejoindre immédiatement la baie Twofold, sur la côte est, à quelques journées de l’endroit où l’expédition s’était arrêtée. Ayrton y avait donné rendez-vous à ses complices.

« Au moment où cette lettre allait lui être remise, le traître fut démasqué et n’eut plus qu’à fuir. Mais il devait obtenir à tout prix cette lettre qui lui livrerait le Duncan. Ayrton réussit à s’en emparer et arriva à Melbourne deux jours plus tard.

« Jusque-là, le criminel avait réussi dans ses odieux projets. Il allait pouvoir conduire le Duncan à la baie Twofold, où les forçats pourraient facilement s’en emparer. L’équipage massacré, Ben Joyce deviendrait le maître de ces mers… Dieu devait l’arrêter au moment où ses funestes desseins allaient aboutir.

« Arrivé à Melbourne, Ayrton remit la lettre au second, Tom Austin, qui la lut et appareilla aussitôt. Mais imaginez la déception et la colère d’Ayrton lorsqu’il apprit, le lendemain du départ, que le second conduisait le navire vers la côte est de la Nouvelle-Zélande, au lieu de la baie de Twofold, sur la côte est de l’Australie ! Il voulut s’y opposer. Austin lui montra la lettre !… En effet, par une erreur providentielle du géographe français qui l’avait rédigée, la côte est de la Nouvelle-Zélande y était indiquée comme destination.

« Tous les plans d’Ayrton échouaient ! Il voulut se révolter. On l’enferma. Il fut donc emmené sur la côte de la Nouvelle-Zélande, sans plus savoir ce que deviendraient ses complices ni Lord Glenarvan.

« Le Duncan resta à croiser le long de cette côte jusqu’au 3 mars. Ce jour-là, Ayrton entendit des détonations. C’étaient les caronades du Duncan qui tiraient. Bientôt, Lord Glenarvan et tous les siens arrivèrent à bord.

« Voici ce qui s’était passé.

« Après mille fatigues et mille dangers, Lord Glenarvan avait achevé son voyage et atteint la côte est de l’Australie, à la baie de Twofold. Pas de Duncan ! Il télégraphia à Melbourne. On lui répondit : “Duncan parti depuis le 18 courant pour une destination inconnue.”

« Lord Glenarvan ne put plus envisager qu’une explication : l’honnête yacht était tombé aux mains de Ben Joyce et devenu un navire de pirates !

« Lord Glenarvan ne voulut pourtant pas abandonner. C’était un homme intrépide et généreux. Il s’embarqua sur un navire marchand, se fit conduire sur la côte ouest de la Nouvelle-Zélande, puis traversa le pays en suivant le trente-septième parallèle, sans trouver la moindre trace du capitaine Grant. Mais, sur l’autre côte, à sa grande surprise et par la volonté du Ciel, il retrouva le Duncan, commandé par le second, qui l’attendait depuis cinq semaines !

« On était le 3 mars 1855. Lord Glenarvan se trouvait donc à bord du Duncan, mais Ayrton aussi. Le bandit comparut devant le lord, qui voulut lui faire dire tout ce qu’il pouvait savoir du capitaine Grant. Ayrton refusa de parler. Lord Glenarvan lui annonça alors qu’on le remettrait aux autorités anglaises à la première escale. Ayrton resta muet.

« Le Duncan reprit sa route le long du trente-septième parallèle. Pendant ce temps, lady Glenarvan entreprit de vaincre la résistance du bandit. Son influence finit par l’emporter. En échange de ce qu’il pourrait dire, Ayrton proposa à Lord Glenarvan de l’abandonner sur une île du Pacifique au lieu de le livrer aux autorités anglaises. Prêt à tout pour apprendre ce qui concernait le capitaine Grant, Lord Glenarvan accepta.

« Ayrton raconta alors toute sa vie. Il fut établi qu’il ne savait rien depuis le jour où le capitaine Grant l’avait débarqué sur la côte australienne.

« Lord Glenarvan tint néanmoins parole. Le Duncan continua sa route et atteignit l’île Tabor. C’était là qu’Ayrton devait être déposé. Ce fut aussi là que, par un vrai miracle, on retrouva le capitaine Grant et ses deux hommes, précisément sur ce trente-septième parallèle. Le forçat allait donc les remplacer sur l’îlot désert. Au moment où il quitta le yacht, Lord Glenarvan lui dit :

« — Ici, Ayrton, vous serez loin de toute terre, sans aucune possibilité de communiquer avec vos semblables. Vous ne pourrez pas fuir cet îlot où le Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l’œil d’un Dieu qui lit au plus profond des cœurs. Mais vous ne serez ni perdu ni ignoré comme le fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, et je sais où vous trouver. Je ne l’oublierai jamais !

« Le Duncan appareilla et disparut bientôt.

« On était le 18 mars 1855.

« Ayrton était seul, mais il ne manquait ni de munitions, ni d’armes, ni d’outils, ni de graines. Lui, le forçat, disposait de la maison construite par l’honnête capitaine Grant. Il n’avait qu’à se laisser vivre et à expier dans l’isolement les crimes qu’il avait commis.

« Messieurs, il se repentit, il eut honte de ses crimes et il fut bien malheureux ! Il se dit que, si les hommes venaient un jour le chercher sur cet îlot, il fallait qu’il soit digne de revenir parmi eux ! Comme il souffrit, le misérable ! Comme il travailla pour se reconstruire par le travail ! Comme il pria pour se régénérer par la prière !

« Cela dura deux ans, trois ans. Mais Ayrton, abattu par l’isolement, scrutait sans cesse l’horizon de son île dans l’espoir d’y voir un navire, se demandant si son temps d’expiation touchait à sa fin. Il souffrait comme on n’a jamais souffert ! Ah ! Que cette solitude est dure pour une âme rongée par les remords !

« Mais le ciel ne jugeait sans doute pas le malheureux assez puni : peu à peu, il sentit qu’il devenait un sauvage ! Peu à peu, il sentit l’abrutissement le gagner ! Il ne peut pas vous dire si ce fut après deux ou quatre ans d’abandon. Mais, finalement, il devint le misérable que vous avez trouvé !

« Je n’ai pas besoin de vous dire, messieurs, qu’Ayrton ou Ben Joyce et moi, nous ne faisons qu’un ! »

Cyrus Smith et ses compagnons s’étaient levés à la fin du récit. Comment dire à quel point ils étaient émus ! Tant de misère, tant de douleur et de désespoir exposés à nu devant eux !

— Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez été un grand criminel, mais le Ciel doit certainement juger que vous avez expié vos crimes ! Il l’a prouvé en vous ramenant parmi vos semblables. Ayrton, vous êtes pardonné ! Maintenant, voulez-vous être notre compagnon ?

Ayrton avait reculé.

— Voici ma main ! dit l’ingénieur.

Ayrton se précipita sur la main que lui tendait Cyrus Smith, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.

— Voulez-vous vivre avec nous ? demanda Cyrus Smith.

— Monsieur Smith, laissez-moi encore quelque temps, répondit Ayrton. Laissez-moi seul dans cette maison du corral !

— Comme vous le voudrez, Ayrton, répondit Cyrus Smith.

Ayrton allait se retirer quand l’ingénieur lui posa une dernière question :

— Un mot encore, mon ami. Puisque vous vouliez vivre isolé, pourquoi avez-vous jeté à la mer ce document qui nous a mis sur vos traces ?

— Un document ? répondit Ayrton, qui ne semblait pas savoir de quoi on lui parlait.

— Oui, ce document enfermé dans une bouteille que nous avons trouvé, et qui indiquait la position exacte de l’île Tabor !

Ayrton passa la main sur son front. Puis, après avoir réfléchi :

— Je n’ai jamais jeté de document à la mer ! répondit-il.

— Jamais ? s’écria Pencroff.

— Jamais !

Ayrton s’inclina, regagna la porte et partit.

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