儒勒·凡尔纳 · 部 3

第 43 章

第 43 章

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Perte ou salut ? — Ayrton rappelé. — Une discussion importante. — Ce n’est pas le Duncan. — Un bâtiment suspect. — Les précautions à prendre. — Le navire s’approche. — Un coup de canon. — Le brick mouille en vue de l’île. — La nuit vient.

Deux ans et demi s’étaient écoulés depuis que les naufragés du ballon avaient été jetés sur l’île Lincoln. Jusqu’alors, aucune communication n’avait pu s’établir entre eux et leurs semblables. Une fois, le reporter avait tenté d’entrer en relation avec le monde habité en confiant à un oiseau cette notice qui révélait leur situation. Mais il était impossible de compter sérieusement sur cette chance. Seul Ayrton, dans les circonstances que l’on sait, avait rejoint la petite colonie. Or, ce jour même, le 17 octobre, d’autres hommes apparaissaient soudain en vue de l’île, sur cette mer toujours déserte !

On ne pouvait plus en douter : un navire était là ! Mais passerait-il au large, ou ferait-il escale ? D’ici quelques heures, les colons sauraient évidemment à quoi s’en tenir.

Cyrus Smith et Harbert avaient aussitôt appelé Gédéon Spilett, Pencroff et Nab dans la grande salle de Granite-house et les avaient informés de ce qui se passait. Pencroff saisit la longue-vue et parcourut rapidement l’horizon. Il s’arrêta sur le point indiqué, celui qui avait laissé l’imperceptible tache sur le cliché photographique :

— Mille diables ! C’est bien un navire ! dit-il d’une voix qui ne témoignait pas d’une satisfaction extraordinaire.

— Vient-il vers nous ? demanda Gédéon Spilett.

— Impossible d’affirmer quoi que ce soit pour le moment, répondit Pencroff. Seule sa mâture apparaît au-dessus de l’horizon. On ne voit pas un morceau de sa coque !

— Que faut-il faire ? dit le jeune garçon.

— Attendre, répondit Cyrus Smith.

Pendant un assez long moment, les colons restèrent silencieux, livrés à toutes les pensées, toutes les émotions, toutes les craintes et toutes les espérances que pouvait faire naître cet incident : le plus grave survenu depuis leur arrivée sur l’île Lincoln.

Les colons n’étaient certes pas dans la situation de naufragés abandonnés sur un îlot stérile, qui disputent leur misérable existence à une nature marâtre et brûlent sans cesse du besoin de revoir des terres habitées. Pencroff et Nab surtout, qui se trouvaient à la fois si heureux et si riches, n’auraient pas quitté leur île sans regret. Ils s’étaient d’ailleurs habitués à cette vie nouvelle, au milieu de ce domaine que leur intelligence avait pour ainsi dire civilisé ! Mais enfin, ce navire apportait, en tout cas, des nouvelles du continent. C’était peut-être un morceau de la patrie qui venait à leur rencontre ! Il portait des êtres semblables à eux, et l’on comprend que leur cœur ait vivement tressailli à sa vue !

De temps en temps, Pencroff reprenait la lunette et se postait à la fenêtre. Il examinait avec une extrême attention le bâtiment, situé à vingt milles dans l’est. Les colons n’avaient donc encore aucun moyen de signaler leur présence. Un pavillon n’aurait pas été aperçu, une détonation n’aurait pas été entendue, un feu n’aurait pas été visible.

Il était pourtant certain que l’île, dominée par le mont Franklin, n’avait pu échapper aux regards des vigies du navire. Mais pourquoi ce bâtiment en approcherait-il ? N’était-ce pas un simple hasard qui le poussait dans cette partie du Pacifique ? Les cartes n’y mentionnaient aucune terre, à l’exception de l’îlot Tabor, lui-même situé à l’écart des routes habituellement suivies par les longs-courriers des archipels polynésiens, de la Nouvelle-Zélande et de la côte américaine.

Harbert apporta soudain une réponse à cette question que chacun se posait.

— Ne serait-ce pas le Duncan ? s’écria-t-il.

On ne l’a pas oublié : le Duncan était le yacht de lord Glenarvan, qui avait abandonné Ayrton sur l’îlot et devait revenir l’y chercher un jour. Or, cet îlot n’était pas si éloigné de l’île Lincoln qu’un bâtiment faisant route vers l’un ne puisse passer en vue de l’autre. Cent cinquante milles seulement les séparaient en longitude, et soixante-quinze en latitude.

— Il faut prévenir Ayrton, dit Gédéon Spilett, et le faire venir immédiatement. Lui seul peut nous dire si c’est le Duncan.

Tous furent de cet avis. Le reporter se rendit à l’appareil télégraphique qui reliait le corral à Granite-house et envoya ce télégramme :

« Venez en toute hâte. »

Quelques instants plus tard, le timbre résonnait.

« Je viens », répondait Ayrton.

Les colons continuèrent ensuite d’observer le navire.

— Si c’est le Duncan, dit Harbert, Ayrton le reconnaîtra sans peine, puisqu’il a navigué à son bord pendant un certain temps.

— Et s’il le reconnaît, ajouta Pencroff, cela lui fera une fameuse émotion !

— Oui, répondit Cyrus Smith. Mais, maintenant, Ayrton est digne de remonter à bord du Duncan. Fasse le ciel que ce soit bien le yacht de lord Glenarvan, car tout autre navire me semblerait suspect ! Ces mers sont mal fréquentées, et je crains toujours pour notre île la visite de quelques pirates malais.

— Nous la défendrions ! s’écria Harbert.

— Sans doute, mon enfant, répondit l’ingénieur en souriant. Mais mieux vaut ne pas avoir à la défendre.

— Une simple observation, dit Gédéon Spilett. L’île Lincoln est inconnue des navigateurs, puisqu’elle ne figure même pas sur les cartes les plus récentes. Ne trouvez-vous donc pas, Cyrus, qu’un navire découvrant soudain cette terre nouvelle aurait une raison de la visiter plutôt que de la fuir ?

— Certes, répondit Pencroff.

— Je le pense aussi, ajouta l’ingénieur. On peut même affirmer qu’un capitaine a le devoir de signaler toute terre ou île encore absente des cartes, et donc de venir la reconnaître. C’est le cas de l’île Lincoln.

— Eh bien, dit alors Pencroff, admettons que ce navire approche, qu’il mouille là, à quelques encâblures de notre île. Que ferons-nous ?

Cette question, posée brusquement, resta d’abord sans réponse. Après réflexion, Cyrus Smith répondit pourtant du ton calme qui lui était habituel :

— Voici ce que nous ferons, mes amis, ce que nous devrons faire : nous communiquerons avec le navire, nous prendrons passage à son bord et nous quitterons notre île, après en avoir pris possession au nom des États de l’Union. Puis nous reviendrons avec tous ceux qui voudront nous suivre, pour la coloniser définitivement et donner à la république américaine une station utile dans cette partie de l’océan Pacifique !

— Hurrah ! s’écria Pencroff. Et ce ne sera pas un petit cadeau à notre pays ! La colonisation est déjà presque achevée, toutes les parties de l’île ont reçu un nom, il y a un port naturel, une aiguade, des routes, une ligne télégraphique, un chantier, une usine. Il ne restera plus qu’à inscrire l’île Lincoln sur les cartes !

— Mais si on nous la prend pendant notre absence ? fit observer Gédéon Spilett.

— Mille diables ! s’écria le marin. Je resterai plutôt tout seul pour la garder et, foi de Pencroff, on ne me la volerait pas comme une montre dans la poche d’un badaud !

Pendant une heure, il fut impossible de dire avec certitude si le bâtiment signalé faisait route vers l’île Lincoln. Il s’en était pourtant rapproché, mais sous quelle allure naviguait-il ? Pencroff ne put le déterminer. Le vent soufflant du nord-est, il était toutefois vraisemblable que le navire naviguait tribord amures. La brise était d’ailleurs favorable pour le pousser aux abords de l’île. Par cette mer calme, il ne pouvait craindre de s’en approcher, bien que les profondeurs n’en soient pas indiquées sur la carte.

Vers quatre heures, une heure après qu’on l’avait appelé, Ayrton arriva à Granite-house. Il entra dans la grande salle en disant :

— À vos ordres, messieurs.

Cyrus Smith lui tendit la main, comme il en avait l’habitude, puis le conduisit près de la fenêtre :

— Ayrton, lui dit-il, nous vous avons prié de venir pour une raison grave. Un bâtiment est en vue de l’île.

Ayrton pâlit d’abord légèrement, et ses yeux se troublèrent un instant. Puis il se pencha au-dehors et parcourut l’horizon, mais ne vit rien.

— Prenez cette longue-vue, dit Gédéon Spilett, et regardez bien, Ayrton. Il se pourrait que ce navire soit le Duncan, venu dans ces mers pour vous rapatrier.

— Le Duncan ! murmura Ayrton. Déjà !

Ce dernier mot sembla s’échapper malgré lui des lèvres d’Ayrton, qui laissa tomber sa tête dans ses mains.

Douze ans d’abandon sur un îlot désert ne lui paraissaient donc pas une expiation suffisante ? Le coupable repentant ne se sentait-il pas encore pardonné, à ses propres yeux ou à ceux des autres ?

— Non, dit-il, non ! Ce ne peut être le Duncan.

— Regardez, Ayrton, dit alors l’ingénieur. Il est important que nous sachions à l’avance à quoi nous en tenir.

Ayrton prit la lunette et la braqua dans la direction indiquée. Pendant quelques minutes, il observa l’horizon sans bouger, sans prononcer une seule parole. Puis :

— C’est bien un navire, dit-il, mais je ne crois pas que ce soit le Duncan.

— Pourquoi ne serait-ce pas lui ? demanda Gédéon Spilett.

— Parce que le Duncan est un yacht à vapeur, et que je n’aperçois aucune trace de fumée, ni au-dessus ni auprès de ce bâtiment.

— Peut-être navigue-t-il seulement à la voile ? fit observer Pencroff. Le vent est bon pour la route qu’il semble suivre, et il doit avoir intérêt à ménager son charbon, si loin de toute terre.

— Vous avez peut-être raison, monsieur Pencroff, répondit Ayrton, et ce navire a peut-être éteint ses feux. Laissons-le donc rallier la côte, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.

Cela dit, Ayrton alla s’asseoir dans un coin de la grande salle et resta silencieux. Les colons discutèrent encore du navire inconnu, sans qu’il prenne part à la conversation.

Ils étaient tous dans un état d’esprit qui ne leur aurait pas permis de poursuivre leurs travaux. Gédéon Spilett et Pencroff, particulièrement nerveux, allaient et venaient sans pouvoir tenir en place. Harbert éprouvait plutôt de la curiosité. Seul Nab conservait son calme habituel. Son pays n’était-il pas là où se trouvait son maître ? Quant à l’ingénieur, il restait absorbé dans ses pensées. Au fond, il redoutait l’arrivée du navire plus qu’il ne la désirait.

Le bâtiment s’était cependant un peu rapproché de l’île. Grâce à la lunette, on avait pu reconnaître un long-courrier, et non un de ces praos malais dont se servent habituellement les pirates du Pacifique. On pouvait donc croire que les craintes de l’ingénieur ne se justifieraient pas et que la présence de ce bâtiment dans les eaux de l’île Lincoln ne représentait aucun danger pour elle. Après un examen minutieux, Pencroff crut pouvoir affirmer que le navire était gréé en brick et avançait obliquement à la côte, tribord amures, sous ses basses voiles, ses huniers et ses perroquets. Ayrton le confirma.

Mais s’il continuait sous cette allure, il devait bientôt disparaître derrière la pointe du cap Griffe, car il faisait route au sud-ouest. Pour l’observer, il faudrait alors gagner les hauteurs de la baie Washington, près de Port-Ballon. Circonstance fâcheuse : il était déjà cinq heures du soir, et le crépuscule rendrait bientôt toute observation très difficile.

— Que ferons-nous à la nuit tombée ? demanda Gédéon Spilett. Allumerons-nous un feu pour signaler notre présence sur cette côte ?

C’était une question grave. Malgré les pressentiments que gardait l’ingénieur, on y répondit pourtant par l’affirmative. Pendant la nuit, le navire pouvait disparaître, s’éloigner pour toujours. Un autre reviendrait-il alors dans les eaux de l’île Lincoln ? Et qui pouvait prévoir ce que l’avenir réservait aux colons ?

— Oui, dit le reporter, nous devons faire savoir à ce bâtiment, quel qu’il soit, que l’île est habitée. Négliger la chance qui nous est offerte nous donnerait des regrets pour l’avenir !

On décida donc que Nab et Pencroff se rendraient à Port-Ballon. Une fois la nuit venue, ils y allumeraient un grand feu, dont l’éclat attirerait nécessairement l’attention de l’équipage du brick.

Mais, au moment où Nab et le marin se préparaient à quitter Granite-house, le bâtiment changea d’allure et laissa porter franchement sur l’île, en direction de la baie de l’Union. Ce brick était un bon marcheur : il s’approcha rapidement.

Nab et Pencroff suspendirent alors leur départ. On remit la lunette à Ayrton pour qu’il puisse reconnaître une fois pour toutes si ce navire était le Duncan. Le yacht écossais était lui aussi gréé en brick. Il fallait donc savoir si une cheminée s’élevait entre les deux mâts du bâtiment observé, qui n’était plus qu’à dix milles.

L’horizon restait très clair. La vérification fut facile, et Ayrton laissa bientôt retomber sa lunette en disant :

— Ce n’est pas le Duncan ! Ce ne pouvait être lui !…

Pencroff ramena le brick dans le champ de la longue-vue. Il reconnut que ce navire d’une jauge de trois à quatre cents tonneaux, merveilleusement effilé, hardiment mâté et admirablement taillé pour la marche, devait être un rapide coureur des mers. Mais à quelle nation appartenait-il ? Il était difficile de le dire.

— Pourtant, ajouta le marin, un pavillon flotte à sa corne. Mais je ne peux en distinguer les couleurs.

— Dans moins d’une demi-heure, nous serons fixés, répondit le reporter. D’ailleurs, il est bien évident que le capitaine a l’intention d’approcher de la côte. Si ce n’est aujourd’hui, nous ferons donc sa connaissance demain au plus tard.

— N’importe ! dit Pencroff. Mieux vaut savoir à qui on a affaire. Et je ne serais pas fâché de reconnaître ses couleurs, à ce particulier-là !

Tout en parlant, le marin ne quittait pas sa lunette.

Le jour commençait à baisser, et le vent du large tombait avec lui. Moins tendu, le pavillon du brick s’engageait dans les drisses et devenait de plus en plus difficile à observer.

— Ce n’est pas un pavillon américain, disait de temps en temps Pencroff, ni un anglais, dont le rouge se verrait facilement, ni les couleurs françaises ou allemandes, ni le pavillon blanc de la Russie, ni le jaune de l’Espagne… On dirait qu’il est d’une couleur uniforme… Voyons… dans ces mers… que trouverions-nous plus couramment ?… Le pavillon chilien ? Mais il est tricolore… Brésilien ? Il est vert… Japonais ? Il est noir et jaune… Tandis que celui-ci…

À cet instant, une brise tendit le pavillon inconnu. Ayrton saisit la lunette que le marin avait laissé retomber, l’appliqua à son œil et, d’une voix sourde :

— Le pavillon noir ! s’écria-t-il.

En effet, une sombre étamine se déployait à la corne du brick. On pouvait maintenant, à bon droit, le tenir pour un navire suspect !

Les pressentiments de l’ingénieur étaient-ils donc justes ? Était-ce un bâtiment de pirates ? Écumait-il ces basses mers du Pacifique, en concurrence avec les praos malais qui les infestent encore ? Que venait-il chercher aux abords de l’île Lincoln ? Voyait-il en elle une terre inconnue, ignorée, propre à receler des cargaisons volées ? Venait-il chercher sur ces côtes un port de refuge pour les mois d’hiver ? L’honnête domaine des colons allait-il devenir un refuge infâme, une sorte de capitale de la piraterie du Pacifique ?

Toutes ces idées se présentèrent instinctivement à l’esprit des colons. On ne pouvait d’ailleurs douter du sens à donner à la couleur du pavillon arboré. C’était bien celui des écumeurs de mer ! Celui que devait porter le Duncan si les convicts avaient réussi leurs projets criminels !

On ne perdit pas de temps à discuter.

— Mes amis, dit Cyrus Smith, peut-être ce navire veut-il seulement observer le littoral de l’île ? Peut-être son équipage ne débarquera-t-il pas ? C’est une chance. Quoi qu’il en soit, nous devons tout faire pour cacher notre présence. Le moulin établi sur le plateau de Grande-Vue est trop facile à reconnaître. Qu’Ayrton et Nab aillent en démonter les ailes. Cachons aussi les fenêtres de Granite-house sous des branchages plus épais. Que tous les feux soient éteints. Que rien, enfin, ne trahisse la présence de l’homme sur cette île !

— Et notre embarcation ? dit Harbert.

— Oh ! répondit Pencroff, elle est abritée dans Port-Ballon. Je défie bien ces gueux-là de l’y trouver !

Les ordres de l’ingénieur furent exécutés immédiatement. Nab et Ayrton montèrent sur le plateau et prirent les mesures nécessaires pour cacher tout indice d’habitation. Pendant ce temps, leurs compagnons allèrent à la lisière du bois de Jacamar. Ils en rapportèrent une grande quantité de branches et de lianes qui, à une certaine distance, devaient donner l’apparence d’un feuillage naturel et masquer assez bien les ouvertures de la muraille granitique. On disposa en même temps les armes et les munitions pour pouvoir s’en servir dès le premier instant, en cas d’agression imprévue.

Quand toutes ces précautions eurent été prises :

— Mes amis, dit Cyrus Smith d’une voix où l’on sentait l’émotion, si ces misérables veulent s’emparer de l’île Lincoln, nous la défendrons, n’est-ce pas ?

— Oui, Cyrus, répondit le reporter. Et s’il le faut, nous mourrons tous pour la défendre !

L’ingénieur tendit la main à ses compagnons, qui la pressèrent avec effusion.

Seul Ayrton, resté dans son coin, ne s’était pas joint aux colons. Peut-être, lui, l’ancien convict, se sentait-il encore indigne !

Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l’âme d’Ayrton et vint à lui :

— Et vous, Ayrton, lui demanda-t-il, que ferez-vous ?

— Mon devoir, répondit Ayrton.

Puis il alla se poster près de la fenêtre et plongea ses regards à travers le feuillage.

Il était alors sept heures et demie. Le soleil avait disparu depuis une vingtaine de minutes derrière Granite-house. L’horizon de l’est s’assombrissait donc peu à peu. Le brick avançait pourtant toujours vers la baie de l’Union. Il n’en était pas à plus de huit milles, exactement par le travers du plateau de Grande-Vue. Après avoir viré à la hauteur du cap Griffe, il avait en effet largement gagné vers le nord, aidé par le courant de la marée montante. On peut même dire qu’à cette distance il était déjà entré dans la vaste baie : une ligne droite tirée du cap Griffe au cap Mandibule serait restée à l’ouest du navire, sur sa hanche de tribord.

Le brick allait-il s’enfoncer dans la baie ? C’était la première question. Une fois dans la baie, y mouillerait-il ? C’était la seconde. Après avoir observé le littoral, ne se contenterait-il pas de reprendre le large sans débarquer son équipage ? On le saurait dans moins d’une heure. Les colons n’avaient donc qu’à attendre.

Cyrus Smith avait vu le bâtiment suspect arborer le pavillon noir avec une profonde anxiété. N’était-ce pas une menace directe contre l’œuvre que ses compagnons et lui avaient menée à bien jusqu’alors ? Les pirates — car on ne pouvait douter que les matelots du brick en soient — avaient-ils donc déjà fréquenté cette île, puisqu’ils avaient hissé leurs couleurs en l’approchant ? Y avaient-ils déjà effectué une descente ? Cela aurait expliqué certaines particularités restées inexplicables jusque-là. Se trouvait-il dans les parties encore inexplorées un complice prêt à entrer en communication avec eux ?

Cyrus Smith ne savait que répondre à toutes ces questions qu’il se posait en silence. Mais il sentait que l’arrivée du brick ne pouvait que compromettre très gravement la situation de la colonie.

Ses compagnons et lui étaient toutefois décidés à résister jusqu’à la dernière extrémité. Ces pirates étaient-ils nombreux, mieux armés que les colons ? Il aurait été bien important de le savoir ! Mais comment arriver jusqu’à eux ?

La nuit était tombée. La lune nouvelle, emportée dans le rayonnement solaire, avait disparu. Une profonde obscurité enveloppait l’île et la mer. Les nuages lourds, entassés à l’horizon, ne laissaient filtrer aucune lueur. Le vent était complètement tombé avec le crépuscule. Pas une feuille ne remuait aux arbres, pas une lame ne murmurait sur la grève. On ne voyait rien du navire, dont tous les feux étaient masqués. S’il était encore en vue de l’île, on ne pouvait même pas savoir où il se trouvait.

— Eh ! Qui sait ? dit alors Pencroff. Peut-être ce damné bâtiment aura-t-il fait route pendant la nuit, et ne le retrouverons-nous plus au point du jour ?

Comme en réponse à l’observation du marin, une vive lueur jaillit au large, et un coup de canon retentit.

Le navire était toujours là. Il y avait des pièces d’artillerie à bord.

Six secondes s’étaient écoulées entre la lumière et le coup.

Le brick était donc à environ un mille un quart de la côte.

En même temps, on entendit un bruit de chaînes qui couraient en grinçant à travers les écubiers.

Le navire venait de mouiller en vue de Granite-house !

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