儒勒·凡尔纳 · 部 3

第 47 章

第 47 章

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Les affirmations de l’ingénieur. — Les hypothèses grandioses de Pencroff. — Une batterie aérienne. — Les quatre projectiles. — À propos des forçats survivants. — Une hésitation d’Ayrton. — La générosité de Cyrus Smith. — Pencroff cède à regret.

Tout s’expliquait donc par l’explosion sous-marine de cette torpille. Cyrus Smith avait eu l’occasion d’expérimenter ces terribles engins de destruction pendant la guerre de l’Union : il ne pouvait s’y tromper. Ce cylindre, chargé d’une substance explosive, nitroglycérine, picrate ou autre matière de même nature, avait soulevé l’eau du canal comme une trombe. Foudroyé dans ses fonds, le brick avait coulé sur-le-champ. Voilà pourquoi on n’avait pu le renflouer : sa coque avait subi des dégâts considérables. Le Speedy n’avait pu résister à une torpille qui aurait détruit une frégate cuirassée aussi facilement qu’une simple barque de pêche !

Oui ! Tout s’expliquait, tout… sauf la présence de cette torpille dans les eaux du canal !

— Mes amis, reprit alors Cyrus Smith, nous ne pouvons plus douter de la présence d’un être mystérieux sur notre île. C’est peut-être un naufragé, abandonné ici comme nous. Je le dis pour qu’Ayrton sache quels événements étranges se sont produits depuis deux ans. Qui est ce bienfaiteur inconnu, dont les interventions nous ont si heureusement aidés en tant d’occasions ? Je ne peux l’imaginer. Quel intérêt a-t-il à agir ainsi, à se cacher après tant de services rendus ? Je ne peux le comprendre. Mais ces services sont bien réels. Seul un homme doté d’une puissance prodigieuse pouvait nous les rendre. Ayrton lui est redevable comme nous. Car si c’est cet inconnu qui m’a sauvé des flots après la chute du ballon, c’est évidemment lui qui a écrit le document, placé la bouteille sur la route du canal et fait connaître la situation de notre compagnon. J’ajouterai que cette caisse si bien pourvue de tout ce qui nous manquait, c’est lui qui l’a amenée et échouée à la pointe de l’Épave. Ce feu sur les hauteurs de l’île, qui vous a permis d’y aborder, c’est lui qui l’a allumé. Ce grain de plomb trouvé dans le corps du pécari, c’est lui qui l’a tiré. Cette torpille qui a détruit le brick, c’est lui qui l’a immergée dans le canal. En un mot, tous ces faits inexplicables, que nous ne pouvions comprendre, sont dus à cet être mystérieux. Quel qu’il soit, naufragé ou exilé sur cette île, nous serions donc ingrats de nous croire dispensés de toute reconnaissance envers lui. Nous avons contracté une dette, et j’espère qu’un jour nous l’acquitterons.

— Vous avez raison de parler ainsi, mon cher Cyrus, répondit Gédéon Spilett. Oui, un être presque tout-puissant se cache quelque part dans l’île. Son influence a été singulièrement utile à notre colonie. J’ajouterai que cet inconnu me paraît disposer de moyens d’action qui tiendraient du surnaturel, si le surnaturel était admissible dans les faits de la vie courante. Est-ce lui qui communique secrètement avec nous par le puits de Granite-house et connaît ainsi tous nos projets ? Est-ce lui qui nous a tendu cette bouteille lors de la première sortie en mer de la pirogue ? Est-ce lui qui a rejeté Top hors des eaux du lac et tué le dugong ? Est-ce lui, comme tout le laisse croire, qui vous a sauvé des flots, Cyrus, dans des circonstances où tout autre, s’il n’était qu’un homme, n’aurait rien pu faire ? Si c’est lui, il possède donc une puissance qui le rend maître des éléments.

Le reporter avait raison, et chacun le sentait bien.

— Oui, répondit Cyrus Smith. Si nous ne doutons plus de l’intervention d’un être humain, je reconnais qu’il possède des moyens d’action dont l’humanité ne dispose pas. Là réside encore un mystère. Mais si nous découvrons l’homme, nous éclaircirons aussi le mystère. Voici donc la question : devons-nous respecter l’anonymat de cet être généreux, ou tout faire pour parvenir jusqu’à lui ? Qu’en pensez-vous ?

— Ce que j’en pense, répondit Pencroff, c’est que, quel qu’il soit, c’est un brave homme, et il a mon estime !

— Soit, reprit Cyrus Smith, mais ce n’est pas une réponse, Pencroff.

— Mon maître, dit alors Nab, je crois que nous pouvons chercher ce monsieur tant que nous voudrons, mais que nous ne le découvrirons que lorsqu’il lui plaira.

— Ce n’est pas bête, ce que tu dis là, Nab, répondit Pencroff.

— Je suis de l’avis de Nab, répondit Gédéon Spilett. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas tenter l’aventure. Que nous trouvions ou non cet être mystérieux, nous aurons au moins rempli notre devoir envers lui.

— Et toi, mon enfant, donne-nous ton avis, dit l’ingénieur en se tournant vers Harbert.

— Ah ! s’écria Harbert, le regard animé, je voudrais le remercier, celui qui vous a sauvé d’abord, puis qui nous a tous sauvés !

— Tu ne te refuses rien, mon garçon ! riposta Pencroff. Moi aussi, et nous tous ! Je ne suis pas curieux, mais je donnerais bien un de mes yeux pour voir cet individu face à face ! Il me semble qu’il doit être beau, grand, fort, avec une belle barbe, des cheveux comme des rayons, et couché sur des nuages, une grosse boule à la main !

— Eh bien, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, c’est le portrait de Dieu le Père que vous nous faites là !

— Possible, monsieur Spilett, répliqua le marin, mais c’est ainsi que je l’imagine !

— Et vous, Ayrton ? demanda l’ingénieur.

— Monsieur Smith, répondit Ayrton, je ne peux guère vous donner mon avis dans cette circonstance. Ce que vous ferez sera bien fait. Quand vous voudrez m’associer à vos recherches, je serai prêt à vous suivre.

— Je vous remercie, Ayrton, reprit Cyrus Smith. Mais je voudrais une réponse plus directe à ma question. Vous êtes notre compagnon. Vous vous êtes déjà dévoué plusieurs fois pour nous. Comme chacun ici, vous devez être consulté lorsqu’il faut prendre une décision importante. Parlez donc.

— Monsieur Smith, répondit Ayrton, je pense que nous devons tout faire pour retrouver ce bienfaiteur inconnu. Peut-être est-il seul ? Peut-être souffre-t-il ? Peut-être a-t-il besoin de recommencer sa vie ? Moi aussi, vous l’avez dit, j’ai une dette de reconnaissance à lui payer. C’est lui, ce ne peut être que lui, qui est venu sur l’île Tabor, y a trouvé le misérable que vous avez connu et vous a signalé qu’il y avait là un malheureux à sauver !… C’est donc grâce à lui que je suis redevenu un homme. Non, je ne l’oublierai jamais !

— C’est décidé, dit alors Cyrus Smith. Nous commencerons nos recherches le plus tôt possible. Nous ne laisserons aucune partie de l’île inexplorée. Nous la fouillerons jusque dans ses recoins les plus secrets. Que cet ami inconnu nous le pardonne, en considération de nos intentions !

Pendant quelques jours, les colons travaillèrent activement à la fenaison et à la moisson. Avant de partir explorer les régions encore inconnues de l’île, ils voulaient achever toutes les tâches indispensables. C’était aussi le moment de récolter les divers légumes issus des plants de l’île Tabor. Il fallait donc tout entreposer. Heureusement, la place ne manquait pas à Granite-house : on aurait pu y engranger toutes les richesses de l’île. Les produits de la colonie y étaient méthodiquement rangés, en lieu sûr, on peut le croire, à l’abri des hommes comme des bêtes. Au cœur de cet épais massif de granit, l’humidité n’était pas à craindre. Plusieurs cavités naturelles du couloir supérieur furent agrandies ou creusées, au pic ou à l’explosif. Granite-house devint ainsi un entrepôt général : il abritait les provisions, les munitions, les outils et les ustensiles de rechange, en un mot, tout le matériel de la colonie.

Les canons du brick étaient de belles pièces en acier fondu. Sur les instances de Pencroff, on les hissa avec des caliornes et des grues jusqu’au palier même de Granite-house. On aménagea des embrasures entre les fenêtres. Bientôt, on put voir leurs gueules luisantes dépasser de la paroi de granit. De cette hauteur, ces bouches à feu dominaient réellement toute la baie de l’Union. C’était comme un petit Gibraltar. Tout navire qui se serait embossé au large de l’îlot aurait inévitablement été exposé au feu de cette batterie aérienne.

— Monsieur Cyrus, dit un jour Pencroff — c’était le 8 novembre —, maintenant que notre armement est installé, il faut bien essayer la portée de nos pièces.

— Vous croyez que c’est utile ? répondit l’ingénieur.

— C’est plus qu’utile, c’est nécessaire ! Sinon, comment connaître la distance à laquelle nous pouvons envoyer un de ces jolis boulets dont nous avons des réserves ?

— Essayons donc, Pencroff, répondit l’ingénieur. Je pense toutefois que nous devons employer du pyroxile, qui ne nous manquera jamais, au lieu de la poudre ordinaire, dont je tiens à garder la réserve intacte.

— Ces canons pourront-ils supporter la déflagration du pyroxile ? demanda le reporter, aussi impatient que Pencroff d’essayer l’artillerie de Granite-house.

— Je le crois. D’ailleurs, ajouta l’ingénieur, nous agirons prudemment.

L’ingénieur avait des raisons de croire ces canons d’excellente fabrication, et il s’y connaissait. En acier forgé, se chargeant par la culasse, ils devaient ainsi pouvoir supporter une charge considérable et avoir, par conséquent, une portée énorme. Pour être efficace, la trajectoire d’un boulet doit en effet être aussi tendue que possible. Cela exige que le projectile soit lancé avec une très grande vitesse initiale.

— Or, dit Cyrus Smith à ses compagnons, la vitesse initiale est proportionnelle à la quantité de poudre employée. Dans la fabrication des pièces, toute la question consiste donc à utiliser le métal le plus résistant possible. L’acier est incontestablement celui qui résiste le mieux. J’ai donc de bonnes raisons de penser que nos canons supporteront sans risque l’expansion des gaz du pyroxile et donneront d’excellents résultats.

— Nous en serons bien plus certains après avoir essayé ! répondit Pencroff.

Il va sans dire que les quatre canons étaient en parfait état. Depuis qu’ils avaient été retirés de l’eau, le marin s’était chargé de les astiquer consciencieusement. Que d’heures il avait passées à les frotter, les graisser, les polir, à nettoyer le mécanisme de l’obturateur, le verrou et la vis de pression ! À présent, ces pièces brillaient autant qu’à bord d’une frégate de la marine des États-Unis.

Ce jour-là, les quatre canons furent donc essayés l’un après l’autre, devant toute la colonie, maître Jup et Top compris. On les chargea de pyroxile, en tenant compte de sa puissance explosive, égale à quatre fois celle de la poudre ordinaire, comme on l’a dit. Le projectile qu’ils devaient lancer était cylindro-conique.

La corde de l’étoupille à la main, Pencroff était prêt à faire feu.

Sur un signe de Cyrus Smith, le coup partit. Dirigé vers la mer, le boulet passa au-dessus de l’îlot et se perdit au large, à une distance qu’on ne put mesurer exactement.

On pointa le deuxième canon sur les rochers à l’extrémité de la pointe de l’Épave. Le projectile frappa une pierre aiguë, à près de trois milles de Granite-house, et la fit voler en éclats.

Harbert avait pointé le canon et tiré. Il était tout fier de son premier essai. Seul Pencroff était encore plus fier que lui ! Un pareil coup, dont l’honneur revenait à son cher enfant !

Le troisième projectile fut dirigé vers les dunes qui formaient la côte supérieure de la baie de l’Union. Il frappa le sable à au moins quatre milles, ricocha, puis se perdit en mer dans un nuage d’écume.

Pour la quatrième pièce, Cyrus Smith augmenta un peu la charge afin d’en éprouver la portée maximale. Chacun s’écarta, au cas où elle éclaterait, puis on alluma l’étoupille au moyen d’une longue corde.

Une violente détonation retentit, mais la pièce avait résisté. Les colons se précipitèrent à la fenêtre. Ils purent voir le projectile écorner les rochers du cap Mandibule, à près de cinq milles de Granite-house, puis disparaître dans le golfe du Requin.

— Eh bien, monsieur Cyrus, s’écria Pencroff, dont les hourras auraient pu rivaliser avec les détonations, que dites-vous de notre batterie ? Tous les pirates du Pacifique n’ont qu’à se présenter devant Granite-house ! Pas un ne débarquera désormais sans notre permission !

— Si vous m’en croyez, Pencroff, répondit l’ingénieur, mieux vaut ne pas en faire l’expérience.

— À propos, reprit le marin, et les six coquins qui rôdent dans l’île, qu’allons-nous en faire ? Les laisserons-nous parcourir nos forêts, nos champs, nos prairies ? Ce sont de vrais jaguars, ces pirates ! Il me semble que nous ne devons pas hésiter à les traiter comme tels ? Qu’en pensez-vous, Ayrton ? ajouta Pencroff en se tournant vers son compagnon.

Ayrton hésita d’abord à répondre. Cyrus Smith regretta que Pencroff lui ait posé cette question avec un peu de légèreté. Il fut donc très ému lorsqu’Ayrton répondit humblement :

— J’ai été un de ces jaguars, monsieur Pencroff, et je n’ai pas le droit de parler…

Il s’éloigna d’un pas lent.

Pencroff avait compris.

— Quelle satanée bête je fais ! s’écria-t-il. Pauvre Ayrton ! Il a pourtant autant le droit de parler ici que n’importe qui !…

— Oui, dit Gédéon Spilett, mais sa réserve lui fait honneur. Il convient de respecter ce sentiment que lui inspire son triste passé.

— Entendu, monsieur Spilett, répondit le marin. On ne m’y reprendra plus ! J’aimerais mieux avaler ma langue que de faire de la peine à Ayrton ! Mais revenons à la question. Il me semble que ces bandits n’ont droit à aucune pitié, et que nous devons en débarrasser l’île au plus vite.

— C’est bien votre avis, Pencroff ? demanda l’ingénieur.

— Tout à fait mon avis.

— Et avant de les poursuivre sans merci, vous n’attendriez pas qu’ils aient commis un nouvel acte d’hostilité contre nous ?

— Ce qu’ils ont fait ne suffit donc pas ? demanda Pencroff, qui ne comprenait rien à ces hésitations.

— Ils peuvent changer de sentiments ! dit Cyrus Smith. Et peut-être se repentir…

— Se repentir, eux ! s’écria le marin en haussant les épaules.

— Pencroff, pense à Ayrton ! dit alors Harbert en prenant la main du marin. Il est redevenu un honnête homme !

Pencroff regarda ses compagnons l’un après l’autre. Il n’aurait jamais cru que sa proposition puisse soulever la moindre hésitation. Son caractère rude ne pouvait admettre qu’on fasse des concessions aux coquins débarqués dans l’île, aux complices de Bob Harvey, aux assassins de l’équipage du Speedy. Il les considérait comme des bêtes fauves qu’il fallait détruire sans hésitation ni remords.

— Tiens ! fit-il. J’ai tout le monde contre moi ! Vous voulez vous montrer généreux envers ces gueux ! Soit. Pourvu que nous ne le regrettions pas !

— Quel danger courons-nous, dit Harbert, si nous veillons à rester sur nos gardes ?

— Hum ! fit le reporter, sans trop prendre parti. Ils sont six et bien armés. Que chacun s’embusque dans un coin et tire sur l’un de nous : ils seront bientôt maîtres de la colonie !

— Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? répondit Harbert. Sans doute parce que ce n’était pas dans leur intérêt. D’ailleurs, nous aussi, nous sommes six.

— Bon ! bon ! répondit Pencroff, qu’aucun raisonnement n’aurait pu convaincre. Laissons ces braves gens vaquer à leurs petites occupations, et n’y pensons plus !

— Allons, Pencroff, dit Nab, ne te fais pas plus méchant que tu ne l’es ! Si un de ces malheureux se trouvait ici, devant toi, à bonne portée de ton fusil, tu ne tirerais pas sur lui…

— Je tirerais sur lui comme sur un chien enragé, Nab, répondit froidement Pencroff.

— Pencroff, dit alors l’ingénieur, vous avez souvent montré beaucoup de respect pour mes avis. Voulez-vous, cette fois encore, vous en remettre à moi ?

— Je ferai comme il vous plaira, monsieur Smith, répondit le marin, nullement convaincu.

— Eh bien, attendons. N’attaquons que si nous sommes attaqués.

Ainsi fut décidée la conduite à tenir envers les pirates, même si Pencroff n’en attendait rien de bon. On ne les attaquerait pas, mais on resterait sur ses gardes. Après tout, l’île était grande et fertile. Si quelque sentiment d’honnêteté subsistait au fond de leur âme, ces misérables pouvaient peut-être s’amender. Dans les conditions où ils devaient vivre, leur intérêt bien compris n’était-il pas de commencer une nouvelle existence ? En tout cas, ne serait-ce que par humanité, il fallait attendre. Les colons ne pourraient peut-être plus aller et venir aussi librement, sans méfiance, qu’auparavant. Jusqu’alors, ils n’avaient eu à se garder que des fauves. Maintenant, six forçats, peut-être de la pire espèce, rôdaient dans leur île. C’était grave, sans doute. Pour des gens moins courageux, cela aurait signifié la fin de toute sécurité.

Qu’importe ! Pour le moment, les colons avaient raison contre Pencroff. Auraient-ils raison à l’avenir ? On le verrait.

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