儒勒·凡尔纳 · 部 3

第 52 章

第 52 章

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Harbert transporté à Granite-house. — Nab raconte ce qui s’est passé. — Cyrus Smith se rend sur le plateau. — Ruine et dévastation. — Les colons désarmés devant la maladie. — L’écorce de saule. — Une fièvre mortelle. — Top aboie encore !

Il ne fut plus question des convicts, des dangers qui menaçaient Granite-house ni des ruines qui couvraient le plateau. L’état d’Harbert dominait tout. Le transport lui avait-il nui en provoquant une lésion intérieure ? Le reporter ne pouvait le dire, mais ses compagnons et lui étaient désespérés.

On amena le chariot au coude de la rivière. Là, on disposa quelques branches en forme de civière et on y posa les matelas sur lesquels reposait Harbert évanoui. Dix minutes plus tard, Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff étaient au pied de la muraille. Ils avaient laissé à Nab le soin de reconduire le chariot sur le plateau de Grande-Vue.

On mit l’ascenseur en mouvement. Bientôt, Harbert était étendu sur sa couchette de Granite-house.

Les soins qu’il reçut le ramenèrent à la vie. Il sourit un instant en se retrouvant dans sa chambre, mais sa faiblesse était telle qu’il put à peine murmurer quelques paroles.

Gédéon Spilett examina ses plaies. Il craignait qu’elles se soient rouvertes, car elles n’étaient pas complètement cicatrisées… Il n’en était rien. D’où venait donc cette prostration ? Pourquoi l’état d’Harbert avait-il empiré ?

Le jeune garçon sombra alors dans une sorte de sommeil fiévreux. Le reporter et Pencroff restèrent près de son lit.

Pendant ce temps, Cyrus Smith racontait à Nab ce qui s’était passé au corral. Nab, de son côté, rapportait à son maître les événements qui venaient de se dérouler sur le plateau.

Les convicts ne s’étaient montrés à la lisière de la forêt que pendant la nuit précédente, aux approches du creek Glycérine. Nab, qui veillait près de la basse-cour, n’avait pas hésité à faire feu sur un de ces pirates, qui s’apprêtait à traverser le cours d’eau. Mais la nuit était assez obscure, et il n’avait pu savoir si ce misérable avait été atteint. Cela n’avait, en tout cas, pas suffi à éloigner la bande. Nab avait eu tout juste le temps de remonter à Granite-house, où il se trouvait du moins en sûreté.

Mais que faire alors ? Comment empêcher les dévastations dont les convicts menaçaient le plateau ? Nab avait-il un moyen de prévenir son maître ? Et d’ailleurs, dans quelle situation se trouvaient les occupants du corral ?

Cyrus Smith et ses compagnons étaient partis depuis le 11 novembre, et l’on était au 29. Depuis dix-neuf jours, Nab n’avait donc eu d’autres nouvelles que celles apportées par Top. Des nouvelles désastreuses : Ayrton disparu, Harbert grièvement blessé, l’ingénieur, le reporter et le marin pour ainsi dire emprisonnés dans le corral !

Que faire ? se demandait le pauvre Nab. Pour lui-même, il n’avait rien à craindre : les convicts ne pouvaient l’atteindre dans Granite-house. Mais les constructions, les plantations, toutes ces installations étaient à la merci des pirates ! Ne fallait-il pas laisser Cyrus Smith juger de la conduite à tenir, et le prévenir au moins du danger qui le menaçait ?

Nab eut alors l’idée de faire appel à Jup et de lui confier un billet. Il connaissait l’extrême intelligence de l’orang, souvent mise à l’épreuve. Jup comprenait le mot « corral », qu’il avait souvent entendu. On se rappelle même qu’il y avait bien souvent conduit le chariot en compagnie de Pencroff. Le jour n’était pas encore levé. L’agile orang saurait passer inaperçu dans les bois, dont les convicts devraient d’ailleurs le croire un habitant naturel.

Nab n’hésita pas. Il écrivit le billet, l’attacha au cou de Jup et conduisit le singe à la porte de Granite-house. De là, il laissa se dérouler une longue corde jusqu’à terre, puis répéta plusieurs fois :

— Jup ! Jup ! Corral ! Corral !

L’animal comprit. Il saisit la corde, glissa rapidement jusqu’à la grève et disparut dans l’ombre, sans avoir aucunement éveillé l’attention des convicts.

— Tu as bien fait, Nab, répondit Cyrus Smith. Mais en ne nous prévenant pas, tu aurais peut-être mieux fait encore !

En parlant ainsi, Cyrus Smith pensait à Harbert, dont le transport semblait avoir si gravement compromis la convalescence.

Nab acheva son récit. Les convicts ne s’étaient pas montrés sur la grève. Comme ils ignoraient le nombre d’habitants de l’île, ils pouvaient supposer qu’une troupe importante défendait Granite-house. Ils devaient se rappeler les nombreux coups de feu qui les avaient accueillis pendant l’attaque du brick, aussi bien depuis les roches inférieures que depuis les roches supérieures. Sans doute n’avaient-ils pas voulu s’exposer. Mais le plateau de Grande-Vue leur était ouvert et n’était pas pris en enfilade par les tirs de Granite-house. Ils y laissèrent donc libre cours à leur instinct de déprédation : ils saccageaient, brûlaient, faisaient le mal pour le mal. Ils ne se retirèrent qu’une demi-heure avant l’arrivée des colons, qu’ils devaient croire encore enfermés au corral.

Nab s’était précipité hors de sa retraite. Il était remonté sur le plateau, au risque d’y recevoir une balle, pour essayer d’éteindre l’incendie qui consumait les bâtiments de la basse-cour. Il avait lutté en vain contre le feu jusqu’à l’apparition du chariot à la lisière du bois.

Tels avaient été ces graves événements. La présence des convicts représentait une menace permanente pour les colons de l’île Lincoln. Jusque-là si heureux, ils pouvaient s’attendre à des malheurs plus grands encore !

Gédéon Spilett resta à Granite-house, près d’Harbert et de Pencroff, tandis que Cyrus Smith, accompagné de Nab, allait constater lui-même l’étendue du désastre.

Heureusement, les convicts ne s’étaient pas avancés jusqu’au pied de Granite-house. Les ateliers des Cheminées n’auraient pas échappé à la dévastation. Mais, après tout, ces dégâts auraient peut-être été plus faciles à réparer que les ruines accumulées sur le plateau de Grande-Vue !

Cyrus Smith et Nab se dirigèrent vers la Mercy et remontèrent sa rive gauche sans trouver aucune trace du passage des convicts. De l’autre côté de la rivière, dans l’épaisseur du bois, ils n’aperçurent pas non plus d’indice suspect.

Voici d’ailleurs ce qu’on pouvait admettre selon toute probabilité : soit les convicts savaient que les colons étaient revenus à Granite-house, car ils avaient pu les voir passer sur la route du corral ; soit, après avoir dévasté le plateau, ils s’étaient enfoncés dans le bois de Jacamar en suivant le cours de la Mercy, et ignoraient ce retour.

Dans le premier cas, ils avaient dû retourner vers le corral, désormais sans défenseurs et qui contenait pour eux de précieuses ressources.

Dans le second, ils avaient dû regagner leur campement et y attendre une occasion de reprendre l’attaque.

Il faudrait donc les devancer. Mais toute tentative pour en débarrasser l’île dépendait encore de l’état d’Harbert. Cyrus Smith aurait en effet besoin de toutes ses forces, et personne ne pouvait, pour le moment, quitter Granite-house.

L’ingénieur et Nab arrivèrent sur le plateau. C’était une désolation. Les champs avaient été piétinés. Les épis de la moisson qu’on allait faire gisaient au sol. Les autres plantations n’avaient pas moins souffert. Le potager était bouleversé. Heureusement, une réserve de graines à Granite-house permettrait de réparer ces dommages.

Le moulin, les bâtiments de la basse-cour, l’étable des onaggas : le feu avait tout détruit.

Quelques animaux effarés rôdaient sur le plateau. Les oiseaux, réfugiés sur les eaux du lac pendant l’incendie, revenaient déjà à leur emplacement habituel et barbotaient sur les rives. Là, tout serait à refaire.

Le visage de Cyrus Smith, plus pâle que d’habitude, révélait une colère intérieure qu’il maîtrisait avec peine. Il ne prononça pourtant pas un mot. Il regarda une dernière fois ses champs dévastés, la fumée qui montait encore des ruines, puis revint à Granite-house.

Les jours suivants furent les plus tristes que les colons aient jusqu’alors passés sur l’île ! La faiblesse d’Harbert augmentait visiblement. Une maladie plus grave semblait menacer de se déclarer, conséquence du profond trouble physiologique qu’il avait subi. Gédéon Spilett pressentait une aggravation telle qu’il serait impuissant à la combattre !

Harbert restait en effet presque continuellement assoupi, et quelques signes de délire commencèrent à apparaître. Les colons n’avaient pour remèdes que des tisanes rafraîchissantes. La fièvre n’était pas encore très forte, mais elle parut bientôt vouloir revenir par accès réguliers.

Gédéon Spilett le reconnut le 6 décembre. Les doigts, le nez et les oreilles du pauvre enfant devinrent extrêmement pâles. Il fut d’abord pris de légers frissons, de chair de poule, de tremblements. Son pouls était faible et irrégulier, sa peau sèche, sa soif intense. Bientôt, une phase de chaleur succéda à cette première période : le visage s’anima, la peau rougit, le pouls s’accéléra. Puis il transpira abondamment, et la fièvre parut diminuer. L’accès avait duré environ cinq heures.

Gédéon Spilett n’avait pas quitté Harbert. C’était maintenant une fièvre intermittente, il n’y avait malheureusement plus de doute. Il fallait à tout prix l’interrompre avant qu’elle s’aggrave.

— Et pour l’interrompre, dit Gédéon Spilett à Cyrus Smith, il faut un fébrifuge.

— Un fébrifuge !… répondit l’ingénieur. Nous n’avons ni quinquina ni sulfate de quinine !

— Non, dit Gédéon Spilett. Mais il y a des saules au bord du lac, et l’écorce de saule peut quelquefois remplacer la quinine.

— Essayons donc sans perdre un instant ! répondit Cyrus Smith.

L’écorce de saule a en effet été considérée à juste titre comme un substitut du quinquina, tout comme le marronnier de l’Inde, la feuille de houx, la serpentaire, etc. Il fallait évidemment essayer cette substance, bien qu’elle ne vaille pas le quinquina, et l’employer à l’état naturel : on ne disposait pas des moyens d’en extraire l’alcaloïde, c’est-à-dire la salicine.

Cyrus Smith alla lui-même couper quelques morceaux d’écorce sur le tronc d’une espèce de saule noir. Il les rapporta à Granite-house et les réduisit en poudre. Cette poudre fut administrée à Harbert le soir même.

La nuit se passa sans incident grave. Harbert eut un peu de délire, mais la fièvre ne reparut pas cette nuit-là, ni le lendemain.

Pencroff reprit un peu d’espoir. Gédéon Spilett ne disait rien. Peut-être les interruptions n’étaient-elles pas quotidiennes : la fièvre pouvait être tierce et revenir le lendemain. On attendit donc ce lendemain avec la plus vive anxiété.

On pouvait aussi remarquer que, pendant la période sans fièvre, Harbert restait comme brisé, la tête lourde, sujet aux étourdissements. Un autre symptôme effraya au plus haut point le reporter : le foie d’Harbert commençait à se congestionner. Bientôt, un délire plus intense montra que son cerveau était également atteint.

Gédéon Spilett fut atterré par cette nouvelle complication. Il prit l’ingénieur à part.

— C’est une fièvre pernicieuse ! lui dit-il.

— Une fièvre pernicieuse ! s’écria Cyrus Smith. Vous vous trompez, Spilett. Une fièvre pernicieuse ne se déclare pas spontanément. Il faut en avoir eu le germe !…

— Je ne me trompe pas, répondit le reporter. Harbert aura sans doute contracté ce germe dans les marais de l’île, et cela suffit. Il a déjà subi un premier accès. Si un second survient et que nous n’arrivons pas à empêcher le troisième… il est perdu !…

— Mais cette écorce de saule ?…

— Elle ne suffit pas, répondit le reporter. Un troisième accès de fièvre pernicieuse qu’on n’interrompt pas au moyen de la quinine est toujours mortel !

Heureusement, Pencroff n’avait rien entendu de cette conversation. Il en serait devenu fou.

On comprend les inquiétudes de l’ingénieur et du reporter pendant cette journée du 7 décembre et la nuit qui suivit.

Vers le milieu de la journée, le second accès se produisit. La crise fut terrible. Harbert se sentait perdu ! Il tendait les bras vers Cyrus Smith, vers Spilett, vers Pencroff ! Il ne voulait pas mourir !… La scène fut déchirante. Il fallut éloigner Pencroff.

L’accès dura cinq heures. Il était évident qu’Harbert n’en supporterait pas un troisième.

La nuit fut affreuse. Dans son délire, Harbert disait des choses qui fendaient le cœur de ses compagnons ! Il divaguait, luttait contre les convicts, appelait Ayrton ! Il suppliait cet être mystérieux, ce protecteur maintenant disparu, dont l’image l’obsédait… Puis il retombait dans une profonde prostration qui l’anéantissait tout entier… Plusieurs fois, Gédéon Spilett crut que le pauvre garçon était mort !

Le lendemain, 8 décembre, ne fut qu’une succession d’accès de faiblesse. Les mains amaigries d’Harbert se crispaient sur ses draps. On lui avait administré de nouvelles doses d’écorce pilée, mais le reporter n’en attendait plus aucun résultat.

— Si nous ne lui avons pas donné un fébrifuge plus énergique avant demain matin, dit le reporter, Harbert sera mort !

La nuit arriva. Sans doute la dernière nuit de cet enfant courageux, bon, intelligent, si en avance sur son âge, et que tous aimaient comme leur fils ! Le seul remède qui existait contre cette terrible fièvre pernicieuse, le seul traitement spécifique qui pouvait la vaincre, ne se trouvait pas dans l’île Lincoln !

Pendant cette nuit du 8 au 9 décembre, Harbert fut repris d’un délire plus intense. Son foie était horriblement congestionné, son cerveau attaqué. Il ne pouvait déjà plus reconnaître personne.

Vivrait-il jusqu’au lendemain, jusqu’à ce troisième accès qui devait immanquablement l’emporter ? Ce n’était plus probable. Ses forces étaient épuisées. Dans l’intervalle des crises, il était comme inanimé.

Vers trois heures du matin, Harbert poussa un cri effrayant. Il sembla se tordre dans une dernière convulsion. Épouvanté, Nab, qui se trouvait près de lui, se précipita dans la chambre voisine, où veillaient ses compagnons !

À cet instant, Top aboya d’une façon étrange…

Tous revinrent aussitôt et réussirent à maintenir l’enfant mourant, qui voulait se jeter hors de son lit. Pendant ce temps, Gédéon Spilett lui prenait le bras et sentait son pouls remonter peu à peu…

Il était cinq heures du matin. Les rayons du soleil levant commençaient à se glisser dans les chambres de Granite-house. Une belle journée s’annonçait, et ce serait la dernière du pauvre Harbert !…

Un rayon se glissa jusqu’à la table placée près du lit.

Soudain, Pencroff poussa un cri et montra un objet sur cette table…

C’était une petite boîte oblongue, dont le couvercle portait ces mots :

Sulfate de quinine.

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