儒勒·凡尔纳 · 部 3

第 55 章

第 55 章

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Le récit d’Ayrton. — Les projets de ses anciens complices. — Leur installation au corral. — Le justicier de l’île Lincoln. — Le Bonadventure. — Recherches autour du mont Franklin. — Les vallées supérieures. — Grondements souterrains. — Une réponse de Pencroff. — Au fond du cratère. — Retour.

Que s’était-il passé ? Qui avait frappé les forçats ? Ayrton ? Non, puisqu’un instant plus tôt, il redoutait leur retour !

Mais Ayrton était plongé dans un profond assoupissement dont on ne put plus le tirer. Après les quelques paroles qu’il avait prononcées, une torpeur accablante s’était emparée de lui. Il était retombé sur son lit, immobile.

Les colons, agités de mille pensées confuses et violemment surexcités, attendirent toute la nuit dans la maison d’Ayrton. Ils ne retournèrent pas à l’endroit où gisaient les corps des forçats. Ayrton ne pourrait vraisemblablement rien leur apprendre sur les circonstances de leur mort, puisqu’il ne savait même pas qu’il se trouvait dans la maison du corral. Il pourrait au moins raconter les faits qui avaient précédé cette terrible exécution.

Le lendemain, Ayrton sortit de sa torpeur. Ses compagnons lui témoignèrent chaleureusement leur joie de le retrouver à peu près sain et sauf, après cent quatre jours de séparation.

Il raconta alors en quelques mots ce qui s’était passé, du moins ce qu’il en savait.

Le lendemain de son arrivée au corral, le 10 novembre dernier, les forçats l’avaient surpris à la tombée de la nuit, après avoir escaladé l’enceinte. Ils l’avaient attaché et bâillonné, puis emmené dans la sombre caverne où ils s’étaient réfugiés, au pied du mont Franklin.

Ils avaient décidé de le tuer. Le lendemain, il allait être exécuté lorsqu’un des forçats le reconnut et l’appela par le nom qu’il portait en Australie. Ces misérables voulaient massacrer Ayrton ! Ils respectèrent Ben Joyce !

Mais dès lors, ses anciens complices le harcelèrent. Ils voulaient le ramener parmi eux et comptaient sur lui pour s’emparer de Granite-house, pénétrer dans cette demeure inaccessible et devenir maîtres de l’île après avoir assassiné les colons !

Ayrton résista. L’ancien forçat, repentant et pardonné, aurait préféré mourir plutôt que trahir ses compagnons.

Attaché, bâillonné et constamment surveillé, Ayrton vécut quatre mois dans cette caverne.

Les forçats avaient découvert le corral peu après leur arrivée sur l’île. Depuis, ils vivaient de ses réserves, sans y habiter. Le 11 novembre, deux d’entre eux, surpris à l’improviste par l’arrivée des colons, avaient tiré sur Harbert. L’un était revenu en se vantant d’avoir tué un habitant de l’île, mais il était revenu seul. Son compagnon, on le sait, était tombé sous le poignard de Cyrus Smith.

Qu’on imagine les inquiétudes et le désespoir d’Ayrton en apprenant cette nouvelle de la mort d’Harbert ! Les colons n’étaient plus que quatre, pour ainsi dire à la merci des forçats !

Après cet événement, pendant tout le temps que les colons restèrent au corral, retenus par la maladie d’Harbert, les pirates ne quittèrent pas leur caverne. Même après avoir pillé le plateau de Grande-Vue, ils ne jugèrent pas prudent de l’abandonner.

Les mauvais traitements infligés à Ayrton redoublèrent. Ses mains et ses pieds portaient encore les marques sanglantes des liens qui le retenaient jour et nuit. Il attendait à chaque instant une mort à laquelle il ne semblait pas pouvoir échapper.

Cela dura jusqu’à la troisième semaine de février. Toujours à l’affût d’une occasion favorable, les forçats quittèrent rarement leur retraite. Ils ne firent que quelques sorties de chasse à l’intérieur de l’île ou jusqu’à la côte sud. Ayrton n’avait plus de nouvelles de ses amis et n’espérait plus les revoir !

Enfin, affaibli par les mauvais traitements, le malheureux tomba dans une prostration profonde qui ne lui permit plus de voir ni d’entendre. À partir de cet instant, deux jours plus tôt, il ne pouvait même pas dire ce qui s’était passé.

— Mais, monsieur Smith, ajouta-t-il, puisque j’étais prisonnier dans cette caverne, comment se fait-il que je me retrouve au corral ?

— Comment se fait-il que les forçats soient étendus là, morts, au milieu de l’enceinte ? répondit l’ingénieur.

— Morts ! s’écria Ayrton en se redressant à demi malgré sa faiblesse.

Ses compagnons le soutinrent. Il voulut se lever ; ils le laissèrent faire et se dirigèrent tous vers le petit ruisseau.

Il faisait grand jour.

Les cinq cadavres des forçats gisaient sur la berge, dans la position où les avait surpris une mort qui avait dû être foudroyante !

Ayrton était atterré. Cyrus Smith et ses compagnons le regardaient sans parler.

Sur un signe de l’ingénieur, Nab et Pencroff examinèrent les corps, déjà raidis par le froid.

Aucune blessure n’était apparente.

Après un examen minutieux, Pencroff remarqua seulement un petit point rouge : au front de l’un, sur la poitrine d’un autre, sur le dos de celui-ci, à l’épaule de celui-là. C’était une sorte de contusion à peine visible, dont l’origine restait impossible à déterminer.

— C’est là qu’ils ont été frappés ! dit Cyrus Smith.

— Mais avec quelle arme ? s’écria le reporter.

— Une arme foudroyante dont nous ignorons le secret !

— Et qui les a foudroyés ?… demanda Pencroff.

— Le justicier de l’île, répondit Cyrus Smith. Celui qui vous a transporté ici, Ayrton, celui dont l’action vient encore de se manifester. Celui qui fait pour nous tout ce que nous ne pouvons pas faire nous-mêmes et qui, une fois cela fait, se dérobe à nous.

— Cherchons-le donc ! s’écria Pencroff.

— Oui, cherchons-le, répondit Cyrus Smith. Mais cet être supérieur qui accomplit de tels prodiges, nous ne le trouverons que s’il accepte enfin de nous appeler à lui !

Cette protection invisible, qui réduisait à rien leur propre action, irritait et touchait à la fois l’ingénieur. L’infériorité relative qu’elle révélait pouvait blesser une âme fière. Une générosité qui s’arrangeait pour éviter toute marque de reconnaissance révélait une forme de dédain envers ceux qu’elle aidait. Aux yeux de Cyrus Smith, cela diminuait jusqu’à un certain point la valeur du bienfait.

— Cherchons, reprit-il. Dieu veuille nous permettre un jour de prouver à ce protecteur hautain qu’il n’a pas affaire à des ingrats ! Que ne donnerais-je pas pour pouvoir lui rendre à notre tour un service marquant, même au prix de notre vie, et nous acquitter ainsi envers lui !

Dès ce jour, cette recherche devint l’unique préoccupation des habitants de l’île Lincoln. Tout les poussait à trouver la clé de l’énigme : elle ne pouvait être que le nom d’un homme doté d’une puissance véritablement inexplicable, en quelque sorte surhumaine.

Quelques instants plus tard, ils rentrèrent dans la maison du corral. Leurs soins rendirent rapidement à Ayrton ses forces physiques et morales.

Nab et Pencroff transportèrent les cadavres des forçats dans la forêt, à quelque distance du corral, et les enterrèrent profondément.

On raconta ensuite à Ayrton les événements survenus pendant sa captivité. Il apprit ce qui était arrivé à Harbert et les épreuves traversées par les colons. Eux-mêmes avaient perdu l’espoir de le revoir et redoutaient que les forçats l’aient massacré sans pitié.

— Maintenant, dit Cyrus Smith à la fin de son récit, il nous reste un devoir à accomplir. La moitié de notre tâche est achevée. Mais si les forçats ne sont plus à craindre, ce n’est pas grâce à nous que nous sommes redevenus maîtres de l’île.

— Eh bien ! répondit Gédéon Spilett, fouillons tout ce labyrinthe des contreforts du mont Franklin ! Ne laissons ni excavation ni trou inexploré ! Ah ! Si un reporter a jamais été confronté à un mystère émouvant, c’est bien moi, mes amis !

— Et nous ne rentrerons à Granite-house, répondit Harbert, qu’une fois notre bienfaiteur retrouvé.

— Oui ! dit l’ingénieur. Nous ferons tout ce qui est humainement possible… Mais je le répète, nous ne le retrouverons que s’il veut bien nous le permettre !

— Restons-nous au corral ? demanda Pencroff.

— Restons-y, répondit Cyrus Smith. Les provisions y sont abondantes, et nous sommes au centre de la zone à explorer. Au besoin, le chariot pourra se rendre rapidement à Granite-house.

— Bien, répondit le marin. Seulement, j’ai une remarque à faire.

— Laquelle ?

— La belle saison avance, et n’oublions pas que nous avons une traversée à faire.

— Une traversée ? dit Gédéon Spilett.

— Oui ! Celle de l’île Tabor, répondit Pencroff. Il faut y apporter une notice donnant la position de notre île, où se trouve maintenant Ayrton, au cas où le yacht écossais viendrait le reprendre. Qui sait s’il n’est pas déjà trop tard ?

— Mais, Pencroff, demanda Ayrton, comment comptez-vous faire cette traversée ?

— Sur le Bonadventure !

— Le Bonadventure ! s’écria Ayrton… Il n’existe plus.

— Mon Bonadventure n’existe plus ! hurla Pencroff en bondissant.

— Non ! répondit Ayrton. Les forçats l’ont découvert dans son petit port il y a huit jours à peine. Ils ont pris la mer, et…

— Et ? fit Pencroff, le cœur battant.

— Et sans Bob Harvey pour manœuvrer, ils se sont échoués sur les rochers. Le bateau a été entièrement brisé !

— Ah ! Les misérables ! Les bandits ! Les infâmes coquins ! s’écria Pencroff.

— Pencroff, dit Harbert en lui prenant la main, nous construirons un autre Bonadventure, plus grand ! Nous avons à notre disposition toutes les ferrures et tout le gréement du brick !

— Mais savez-vous, répondit Pencroff, qu’il faut au moins cinq à six mois pour construire une embarcation de trente à quarante tonneaux ?

— Nous prendrons notre temps, répondit le reporter, et nous renoncerons pour cette année à la traversée de l’île Tabor.

— Que voulez-vous, Pencroff, il faut bien se résigner, dit l’ingénieur. J’espère que ce retard ne nous portera pas préjudice.

— Ah ! Mon Bonadventure ! Mon pauvre Bonadventure ! s’écria Pencroff, profondément accablé par la perte de ce bateau dont il était si fier.

La destruction du Bonadventure était évidemment regrettable pour les colons. Ils convinrent de réparer cette perte au plus tôt. Une fois ce point décidé, ils ne s’occupèrent plus que de mener à bien l’exploration des endroits les plus secrets de l’île.

Les recherches commencèrent le jour même, 19 février, et durèrent une semaine entière. À la base de la montagne, les contreforts et leurs nombreuses ramifications formaient un labyrinthe de vallées et de vallons disposés très irrégulièrement. C’était là qu’il fallait chercher : au fond de ces gorges étroites, peut-être même à l’intérieur du massif du mont Franklin. Aucun endroit de l’île ne se prêtait mieux à cacher une habitation dont l’occupant voulait rester inconnu. Mais l’enchevêtrement des contreforts imposa à Cyrus Smith une méthode rigoureuse.

Les colons explorèrent d’abord toute la vallée ouverte au sud du volcan, où se rassemblaient les premières eaux de la rivière de la Chute. Ayrton leur y montra la caverne dans laquelle les forçats s’étaient réfugiés et l’avaient retenu jusqu’à son transport au corral. Elle était exactement dans l’état où il l’avait laissée. Ils y retrouvèrent des munitions et des vivres que les forçats avaient emportés pour se constituer une réserve.

Toute la vallée menant à la grotte fut examinée avec un soin extrême. De beaux arbres l’ombrageaient, surtout des conifères. Après avoir contourné la pointe du contrefort sud-ouest, les colons s’engagèrent dans une gorge plus étroite qui commençait au pittoresque amas de basaltes du littoral.

Ici, les arbres se faisaient plus rares. La pierre remplaçait l’herbe. Des chèvres sauvages et des mouflons gambadaient entre les rochers. La partie aride de l’île commençait. On distinguait déjà que, parmi les nombreuses vallées ramifiées au pied du mont Franklin, seules trois étaient boisées et riches en pâturages, comme celle du corral. Celle-ci touchait à l’ouest la vallée de la rivière de la Chute, et à l’est celle du creek Rouge. Ces deux ruisseaux, devenus des rivières plus bas en recevant quelques affluents, recueillaient toutes les eaux de la montagne et assuraient ainsi la fertilité de sa partie sud. La Mercy, elle, était alimentée plus directement par d’abondantes sources cachées sous le bois de Jacamar. Des sources semblables arrosaient aussi le sol de la presqu’île Serpentine en mille filets.

L’une de ces trois vallées bien pourvues en eau aurait pu abriter un solitaire. Il y aurait trouvé tout le nécessaire pour vivre. Mais les colons les avaient déjà explorées sans constater nulle part de présence humaine.

La retraite et son occupant se trouvaient-ils donc au fond des gorges arides, parmi les éboulis, dans les âpres ravins du nord, entre les coulées de lave ?

À sa base, la partie nord du mont Franklin ne comptait que deux vallées larges et peu profondes, sans verdure apparente. Des blocs erratiques les parsemaient, de longues moraines les zébraient, des laves les pavaient. De grosses excroissances minérales les rendaient accidentées, et des obsidiennes et des labradorites y étaient éparpillées. Leur exploration fut longue et difficile. Mille cavités s’y creusaient : peu confortables, sans doute, mais parfaitement dissimulées et difficiles d’accès. Les colons visitèrent même de sombres tunnels datant de l’époque plutonienne, encore noircis par le passage des feux anciens et qui s’enfonçaient dans la montagne. Ils parcoururent ces galeries obscures à la lumière de résines enflammées, fouillèrent les moindres excavations, sondèrent les moindres profondeurs. Partout, le silence et l’obscurité. Aucun être humain ne semblait avoir jamais marché dans ces antiques couloirs ni déplacé un seul de ces blocs. Ils étaient restés tels que le volcan les avait projetés au-dessus des eaux lorsque l’île avait émergé.

Pourtant, si ces structures souterraines semblaient absolument désertes et si l’obscurité y était complète, Cyrus Smith dut reconnaître que le silence n’y était pas absolu.

Au fond d’une de ces cavités sombres, longue de plusieurs centaines de pieds à l’intérieur de la montagne, il fut surpris d’entendre de sourds grondements, amplifiés par la résonance des roches.

Gédéon Spilett, qui l’accompagnait, entendit lui aussi ces murmures lointains : ils indiquaient un réveil des feux souterrains. Les deux hommes écoutèrent à plusieurs reprises et s’accordèrent sur un point : une réaction chimique se produisait dans les entrailles du sol.

— Le volcan n’est donc pas complètement éteint ? dit le reporter.

— Il est possible que, depuis notre exploration du cratère, répondit Cyrus Smith, quelque chose ait changé dans les couches inférieures. Tout volcan peut évidemment se rallumer, même si on le considère comme éteint.

— Mais si une éruption du mont Franklin se préparait, demanda Gédéon Spilett, l’île Lincoln ne serait-elle pas en danger ?

— Je ne le pense pas, répondit l’ingénieur. Le cratère, c’est-à-dire la soupape de sûreté, existe. Le trop-plein de vapeurs et de laves s’échappera comme autrefois par son issue habituelle.

— À moins que les laves ne s’ouvrent un nouveau passage vers les parties fertiles de l’île !

— Pourquoi, mon cher Spilett, répondit Cyrus Smith, pourquoi ne suivraient-elles pas le chemin que la nature leur a tracé ?

— Eh ! Les volcans sont capricieux ! répondit le reporter.

— Remarquez, reprit l’ingénieur, que la pente de tout le massif du mont Franklin favorise l’écoulement des matières vers les vallées que nous explorons. Il faudrait qu’un tremblement de terre change le centre de gravité de la montagne pour modifier cette direction.

— Mais un tremblement de terre est toujours à craindre dans ces conditions, observa Gédéon Spilett.

— Toujours, répondit l’ingénieur. Surtout quand les forces souterraines commencent à se réveiller et que les entrailles du globe risquent d’être obstruées après un long repos. Une éruption serait donc grave pour nous, mon cher Spilett. Mieux vaudrait que ce volcan n’ait pas la moindre envie de se réveiller ! Mais nous n’y pouvons rien, n’est-ce pas ? En tout cas, quoi qu’il arrive, je ne crois pas que notre domaine de Grande-Vue puisse être sérieusement menacé. Le terrain s’abaisse nettement entre lui et la montagne. Si les laves prenaient un jour le chemin du lac, elles seraient rejetées vers les dunes et les zones voisines du golfe du Requin.

— Nous n’avons encore vu au sommet aucune fumée annonçant une éruption prochaine, dit Gédéon Spilett.

— Non, répondit Cyrus Smith. Pas une vapeur ne sort du cratère, dont j’ai justement observé le sommet hier. Mais, avec le temps, des rochers, des cendres et des laves durcies ont pu s’accumuler au bas de la cheminée. La soupape dont je parlais est peut-être momentanément trop chargée. Au premier effort sérieux, tout obstacle disparaîtra. Vous pouvez être certain, mon cher Spilett, que ni l’île, qui est la chaudière, ni le volcan, qui est la cheminée, n’éclateront sous la pression des gaz. Néanmoins, je le répète, mieux vaudrait qu’il n’y ait pas d’éruption.

— Pourtant, nous ne nous trompons pas, reprit le reporter. On entend bien de sourds grondements dans les entrailles mêmes du volcan !

— En effet, répondit l’ingénieur après avoir encore écouté avec une extrême attention, il n’y a pas d’erreur possible… Une réaction se produit là, mais nous ne pouvons en évaluer ni l’importance ni le résultat final.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett sortirent, retrouvèrent leurs compagnons et leur firent part de la situation.

— Bon ! s’écria Pencroff, voilà que ce volcan voudrait faire des siennes ! Qu’il essaie ! Il trouvera son maître !…

— Qui donc ? demanda Nab.

— Notre génie, Nab, notre génie ! Il lui bâillonnera son cratère s’il fait seulement mine de l’ouvrir !

On le voit, la confiance du marin dans le dieu particulier de son île était absolue. Et certes, la puissance cachée qui s’était manifestée jusqu’ici par tant d’actes inexplicables semblait sans limites. Mais elle sut aussi échapper aux recherches minutieuses des colons. Malgré leurs efforts, leur zèle — plus que leur zèle, leur ténacité —, ils ne purent découvrir l’étrange retraite.

Du 19 au 25 février, les recherches s’étendirent à toute la région nord de l’île Lincoln. Les recoins les plus secrets furent fouillés. Les colons en vinrent à sonder chaque paroi rocheuse, comme des agents sondent les murs d’une maison suspecte. L’ingénieur fit même un relevé très précis de la montagne et poussa ses recherches jusqu’aux dernières assises qui la soutenaient. Ils l’explorèrent jusqu’au cône tronqué qui terminait le premier étage de roches, puis jusqu’au bord supérieur de cet énorme chapeau au fond duquel s’ouvrait le cratère.

Ils allèrent plus loin encore : ils visitèrent le gouffre, toujours éteint, mais dont les profondeurs laissaient distinctement entendre des grondements. Pourtant, ni fumée, ni vapeur, ni échauffement des parois n’annonçaient une éruption prochaine. Là comme partout ailleurs sur le mont Franklin, ils ne trouvèrent aucune trace de celui qu’ils cherchaient.

Ils dirigèrent alors leurs recherches vers toute la région des dunes. Ils examinèrent soigneusement les hautes murailles de lave du golfe du Requin, de la base au sommet, bien qu’il soit extrêmement difficile de descendre au niveau même du golfe. Personne ! Rien !

Ces deux mots résumaient finalement tant de fatigue dépensée en vain, tant d’obstination sans résultat. Une sorte de colère se mêlait à la déception de Cyrus Smith et de ses compagnons.

Il fallut songer au retour : les recherches ne pouvaient durer indéfiniment. Les colons pouvaient réellement penser que l’être mystérieux ne vivait pas à la surface de l’île. Les hypothèses les plus folles hantèrent alors leurs imaginations surexcitées. Pencroff et Nab, surtout, ne se contentaient plus de l’étrange : ils se laissaient entraîner dans le surnaturel.

Le 25 février, ils rentrèrent à Granite-house. Une flèche reporta la double corde sur le palier de la porte, leur permettant de rétablir la communication entre leur domaine et le sol.

Un mois plus tard, le 25 mars, ils saluaient le troisième anniversaire de leur arrivée sur l’île Lincoln !

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