JULES VERNE · Part 2

Chapter 32

Chapter 32

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Contemporary French adaptation used for the narrated edition. Editorial review is ongoing.

Construction du bateau. — Deuxième récolte de blé. — Chasse aux koulas. — Une nouvelle plante plus agréable qu’utile. — Une baleine en vue. — Le harpon du Vineyard. — Dépeçage du cétacé. — Utilisation des fanons. — La fin du mois de mai. — Pencroff n’a plus rien à désirer.

Lorsqu’un projet lui entrait dans la tête, Pencroff ne prenait ni ne laissait de repos à personne avant de l’avoir réalisé. Or, il voulait visiter l’île Tabor. Comme cette traversée exigeait une embarcation d’une certaine taille, il fallait la construire.

Voici le plan que l’ingénieur arrêta en accord avec le marin.

Le bateau aurait une quille de trente-cinq pieds et un bau de neuf pieds. Il serait ainsi rapide, si le dessin de ses fonds et de ses lignes d’eau était réussi. Son tirant d’eau ne devrait pas dépasser six pieds, une profondeur suffisante pour résister à la dérive. Il serait ponté sur toute sa longueur. Deux écoutilles donneraient accès à deux chambres séparées par une cloison. Gréé en sloop, il porterait brigantine, trinquette, fortune, flèche et foc : une voilure facile à manier et à abaisser en cas de grain, très favorable pour naviguer au plus près du vent. Enfin, sa coque serait construite à francs bords : les planches du bordage viendraient à fleur les unes des autres au lieu de se superposer. La membrure serait posée à chaud après l’ajustement de ces bordages, montés sur des faux-couples.

Quel bois choisir ? L’orme ou le sapin, tous deux abondants dans l’île ? On retint le sapin, un bois un peu « fendif », comme disent les charpentiers, mais facile à travailler et qui résiste à l’immersion aussi bien que l’orme.

Ces détails réglés, ils convinrent que Cyrus Smith et Pencroff travailleraient seuls au bateau, puisque la belle saison ne reviendrait pas avant six mois. Gédéon Spilett et Harbert continueraient à chasser. Nab et son aide, maître Jup, garderaient leurs tâches domestiques.

Les arbres choisis furent aussitôt abattus, débités et sciés en planches, comme auraient pu le faire des scieurs de long. Huit jours plus tard, un chantier était prêt dans le renfoncement entre les Cheminées et la muraille. Une quille de trente-cinq pieds, munie d’un étambot à l’arrière et d’une étrave à l’avant, s’allongeait sur le sable.

Cyrus Smith ne s’était pas lancé à l’aveugle dans ce nouveau travail. Il connaissait la construction navale, comme presque toutes choses, et avait d’abord étudié sur le papier le gabarit de son embarcation. Pencroff lui apportait une aide précieuse : il avait travaillé quelques années dans un chantier de Brooklyn et connaissait la pratique du métier. Les faux-couples ne furent donc emmanchés sur la quille qu’après des calculs rigoureux et de mûres réflexions.

On le croira sans peine, Pencroff brûlait de mener à bien sa nouvelle entreprise. Il n’aurait pas voulu la quitter un instant.

Une seule occupation réussit à l’arracher au chantier, et pour un jour seulement : la deuxième récolte de blé, le 15 avril. Aussi réussie que la première, elle donna la proportion de grains annoncée.

— Cinq boisseaux, monsieur Cyrus ! dit Pencroff après avoir scrupuleusement mesuré ses richesses.

— Cinq boisseaux, répondit l’ingénieur. À cent trente mille grains par boisseau, cela fait six cent cinquante mille grains.

— Eh bien, cette fois, nous sèmerons tout, dit le marin, sauf une petite réserve, tout de même !

— Oui, Pencroff. Et si la prochaine récolte donne un rendement proportionnel, nous aurons quatre mille boisseaux.

— Et on mangera du pain ?

— On mangera du pain.

— Mais il faudra faire un moulin ?

— On fera un moulin.

Le troisième champ de blé fut donc incomparablement plus vaste que les deux premiers. Préparée avec un soin extrême, la terre reçut la précieuse semence. Après quoi, Pencroff reprit ses travaux.

Pendant ce temps, Gédéon Spilett et Harbert chassaient dans les environs. Ils s’aventurèrent assez profondément dans les parties encore inconnues du Far-West, leurs fusils chargés à balle, prêts à toute mauvaise rencontre. Les arbres magnifiques y formaient un fouillis inextricable, serrés les uns contre les autres comme s’ils manquaient d’espace. Il était extrêmement difficile d’explorer ces masses boisées. Le reporter ne s’y risquait jamais sans emporter la boussole de poche : le soleil traversait à peine les épaisses ramures, et ils auraient eu du mal à retrouver leur chemin. Le gibier était naturellement plus rare dans ces endroits, où il n’aurait pas eu assez de place pour se déplacer. Pourtant, pendant la dernière quinzaine d’avril, ils tuèrent trois gros herbivores. C’étaient des koulas, dont les colons avaient déjà vu un spécimen au nord du lac. Réfugiés sur les arbres, entre les grosses branches, ils se laissèrent stupidement tuer. Leurs peaux furent rapportées à Granite-house, où une sorte de tannage à l’acide sulfurique les rendit utilisables.

Une de ces excursions amena aussi une découverte précieuse à un autre titre. On la dut à Gédéon Spilett.

C’était le 30 avril. Les deux chasseurs s’étaient enfoncés dans le sud-ouest du Far-West. Le reporter précédait Harbert d’une cinquantaine de pas lorsqu’il arriva dans une sorte de clairière où les arbres, plus espacés, laissaient passer quelques rayons de soleil.

Gédéon Spilett fut d’abord surpris par l’odeur de certaines plantes aux tiges droites, cylindriques et ramifiées. Elles portaient des fleurs en grappes et de très petites graines. Le reporter arracha une ou deux tiges, revint vers le jeune garçon et lui dit :

— Regarde donc ce que c’est, Harbert ?

— Où avez-vous trouvé cette plante, monsieur Spilett ?

— Là, dans une clairière. Elle y pousse en abondance.

— Eh bien, monsieur Spilett, dit Harbert, voilà une trouvaille qui vous vaudra toute la reconnaissance de Pencroff !

— C’est donc du tabac ?

— Oui. Même s’il n’est pas de première qualité, c’est tout de même du tabac !

— Ah ! Ce brave Pencroff ! Il va être content ! Mais il ne fumera pas tout, que diable ! Il nous en laissera bien notre part !

— Ah ! Une idée, monsieur Spilett, répondit Harbert. Ne disons rien à Pencroff. Prenons le temps de préparer les feuilles et, un beau jour, nous lui présenterons une pipe toute bourrée !

— Entendu, Harbert. Ce jour-là, notre digne compagnon n’aura plus rien à désirer en ce monde !

Le reporter et le jeune garçon firent une bonne provision de la précieuse plante. Ils revinrent à Granite-house et l’y introduisirent « en fraude », avec autant de précautions que si Pencroff avait été le plus sévère des douaniers.

Cyrus Smith et Nab furent mis dans la confidence. Le marin ne se douta de rien pendant tout le temps, assez long, qu’il fallut pour sécher les feuilles minces, les hacher et les torréfier quelque peu sur des pierres chaudes. Cela demanda deux mois. Mais ils purent mener toutes ces opérations à l’insu de Pencroff : absorbé par la construction du bateau, il ne remontait à Granite-house qu’à l’heure du repos.

Pourtant, le 1er mai, une aventure de pêche interrompit encore une fois, malgré lui, son travail favori. Tous les colons durent y prendre part.

Depuis quelques jours, on apercevait en mer, à deux ou trois milles au large, un énorme animal qui nageait dans les eaux de l’île Lincoln. C’était une baleine de la plus grande taille. Elle appartenait vraisemblablement à l’espèce australe dite « baleine du Cap ».

— Quelle bonne fortune si nous pouvions la prendre ! s’écria le marin. Ah ! Si nous avions une embarcation convenable et un harpon en bon état, comme je dirais : « Courons à la bête, car elle vaut la peine qu’on la prenne ! »

— Eh ! Pencroff, dit Gédéon Spilett, j’aurais aimé vous voir manier le harpon. Ce doit être curieux !

— Très curieux, et non sans danger, dit l’ingénieur. Mais puisque nous n’avons pas les moyens d’attaquer cet animal, inutile de nous en occuper.

— Je suis étonné, dit le reporter, de voir une baleine à cette latitude relativement élevée.

— Pourquoi donc, monsieur Spilett ? répondit Harbert. Nous sommes précisément dans cette partie du Pacifique que les pêcheurs anglais et américains appellent le « Whale-Field ». C’est ici, entre la Nouvelle-Zélande et l’Amérique du Sud, que les baleines de l’hémisphère austral sont les plus nombreuses.

— Rien de plus vrai, répondit Pencroff. Ce qui me surprend, moi, c’est que nous n’en ayons pas vu davantage. Après tout, puisque nous ne pouvons pas les approcher, peu importe !

Pencroff retourna à son ouvrage, non sans un soupir de regret. Il y a un pêcheur dans tout marin. Et si le plaisir de la pêche est proportionnel à la taille de l’animal, on imagine ce qu’un baleinier éprouve devant une baleine !

Si seulement il n’y avait eu que le plaisir ! Mais une telle prise aurait aussi été très profitable à la colonie : l’huile, la graisse et les fanons pouvaient servir à bien des usages.

Or, la baleine aperçue semblait ne pas vouloir quitter les eaux de l’île. Des fenêtres de Granite-house ou du plateau de Grande-Vue, Harbert et Gédéon Spilett, lorsqu’ils ne chassaient pas, ainsi que Nab, tout en surveillant ses fourneaux, ne lâchaient donc plus la lunette et observaient le moindre mouvement de l’animal. Le cétacé, profondément engagé dans la vaste baie de l’Union, la sillonnait rapidement du cap Mandibule au cap Griffe. Prenant appui sur sa nageoire caudale d’une puissance prodigieuse, il se déplaçait par soubresauts à une vitesse atteignant parfois douze milles à l’heure. Parfois aussi, il approchait si près de l’îlot qu’on le distinguait tout entier. C’était bien une baleine australe, entièrement noire, à la tête plus aplatie que celle des baleines du nord.

On la voyait également rejeter par ses évents, très haut dans l’air, un nuage de vapeur… ou d’eau. Car, aussi étrange que cela puisse paraître, naturalistes et baleiniers ne sont pas encore d’accord sur ce point. Est-ce de l’air ou de l’eau qu’elle expulse ainsi ? On admet généralement qu’il s’agit de vapeur, qui se condense soudain au contact de l’air froid et retombe en pluie.

La présence de ce mammifère marin préoccupait les colons. Elle agaçait surtout Pencroff et le distrayait de son travail. Il finissait par désirer cette baleine comme un enfant désire un objet défendu. La nuit, il en rêvait à voix haute. Certainement, s’il avait eu les moyens de l’attaquer, si la chaloupe avait été en état de tenir la mer, il n’aurait pas hésité à la poursuivre.

Mais ce que les colons ne pouvaient accomplir, le hasard le fit pour eux. Le 3 mai, les cris de Nab, posté à la fenêtre de sa cuisine, annoncèrent que la baleine s’était échouée sur le rivage de l’île.

Harbert et Gédéon Spilett, qui allaient partir à la chasse, abandonnèrent leurs fusils. Pencroff jeta sa hache. Cyrus Smith et Nab les rejoignirent, et tous se dirigèrent rapidement vers le lieu de l’échouage.

L’animal s’était échoué à marée haute sur la grève de la pointe de l’Épave, à trois milles de Granite-house. Il était donc probable qu’il aurait du mal à se dégager. Dans tous les cas, il fallait se hâter pour lui couper la retraite au besoin. Munis de pics et d’épieux ferrés, les colons passèrent en courant le pont de la Mercy, redescendirent la rive droite, puis suivirent la grève. En moins de vingt minutes, ils étaient auprès de l’énorme animal, au-dessus duquel fourmillaient déjà les oiseaux.

— Quel monstre ! s’écria Nab.

L’expression était juste : cette baleine australe mesurait quatre-vingts pieds. Un géant de l’espèce, qui ne devait pas peser moins de cent cinquante mille livres !

Pourtant, le monstre échoué ne remuait pas. Il ne se débattait pas pour se remettre à flot alors que la mer était encore haute.

Les colons comprirent bientôt la raison de cette immobilité lorsque, à marée basse, ils eurent fait le tour de l’animal.

Il était mort, et un harpon sortait de son flanc gauche.

— Il y a donc des baleiniers dans nos parages ? dit aussitôt Gédéon Spilett.

— Pourquoi cela ? demanda le marin.

— Puisque ce harpon est encore là…

— Eh ! Monsieur Spilett, cela ne prouve rien, répondit Pencroff. On a vu des baleines parcourir des milliers de milles avec un harpon dans le flanc. Celle-ci aurait été frappée au nord de l’Atlantique et serait venue mourir au sud du Pacifique que cela n’aurait rien d’étonnant !

— Cependant… dit Gédéon Spilett, que l’affirmation de Pencroff ne satisfaisait pas.

— C’est parfaitement possible, répondit Cyrus Smith. Mais examinons ce harpon. Peut-être les baleiniers y ont-ils gravé le nom de leur navire, selon un usage assez répandu ?

Pencroff arracha en effet le harpon du flanc de l’animal et y lut cette inscription :

Maria-Stella

Vineyard.

— Un navire du Vineyard ! Un navire de mon pays ! s’écria-t-il. La Maria-Stella ! Un beau baleinier, ma foi ! Et je le connais bien ! Ah ! Mes amis, un bâtiment du Vineyard, un baleinier du Vineyard !

Brandissant le harpon, le marin répétait avec émotion ce nom qui lui était cher, celui de son pays natal !

Mais ils ne pouvaient attendre que la Maria-Stella vienne réclamer l’animal qu’elle avait harponné. Ils décidèrent donc de le dépecer avant qu’il se décompose. Depuis quelques jours, les oiseaux de proie épiaient ce riche butin. Ils voulaient maintenant s’en rendre maîtres sans plus attendre, et il fallut les écarter à coups de fusil.

La baleine était une femelle. Ses mamelles fournirent une grande quantité de lait qui, conformément à l’opinion du naturaliste Dieffenbach, pouvait passer pour du lait de vache. Il n’en diffère en effet ni par le goût, ni par la couleur, ni par la densité.

Pencroff avait autrefois servi sur un baleinier et put diriger méthodiquement le dépeçage. L’opération, assez désagréable, dura trois jours. Aucun des colons ne se découragea, pas même Gédéon Spilett, qui finirait, selon le marin, par faire « un très bon naufragé ».

Ils coupèrent le lard en tranches parallèles de deux pieds et demi d’épaisseur, puis en morceaux pouvant peser mille livres chacun. Ils le firent fondre dans de grands récipients de terre apportés sur place, car ils ne voulaient pas empester les abords du plateau de Grande-Vue. La graisse perdit environ un tiers de son poids à la fonte. Mais il y en avait à profusion : la langue seule donna six mille livres d’huile, et la lèvre inférieure quatre mille. Cette graisse devait assurer pour longtemps leurs réserves de stéarine et de glycérine. Ils disposaient aussi des fanons, qui trouveraient sans doute un emploi, même si personne ne portait de parapluie ni de corset à Granite-house. La partie supérieure de la bouche du cétacé était en effet pourvue, des deux côtés, de huit cents lames cornées. Très élastiques, de texture fibreuse et effilées sur les bords, elles formaient comme deux grands peignes. Leurs dents de six pieds de long servent à retenir les milliers d’animalcules, de petits poissons et de mollusques dont la baleine se nourrit.

Une fois l’opération terminée, à la grande satisfaction de ceux qui l’avaient menée, ils abandonnèrent les restes de l’animal aux oiseaux, qui devraient en faire disparaître les derniers vestiges. Puis les travaux quotidiens reprirent à Granite-house.

Avant de retourner au chantier, Cyrus Smith eut cependant l’idée de fabriquer des engins qui éveillèrent vivement la curiosité de ses compagnons. Il prit une douzaine de fanons de baleine, les coupa en six parties égales et en aiguisa les extrémités.

— Et cela, monsieur Cyrus, demanda Harbert une fois l’opération terminée, cela servira à… ?

— À tuer des loups, des renards et même des jaguars, répondit l’ingénieur.

— Maintenant ?

— Non, cet hiver, quand nous aurons de la glace à notre disposition.

— Je ne comprends pas… répondit Harbert.

— Tu vas comprendre, mon enfant, répondit l’ingénieur. Je n’ai pas inventé cet engin. Les chasseurs aléoutiens l’emploient souvent dans l’Amérique russe. Lorsqu’il gèlera, je recourberai ces fanons que vous voyez, mes amis. Je les arroserai d’eau jusqu’à ce qu’ils soient entièrement recouverts d’une couche de glace qui les maintiendra courbés. Puis je les disperserai sur la neige après les avoir dissimulés sous une couche de graisse. Que se passera-t-il si un animal affamé avale l’un de ces appâts ? La chaleur de son estomac fera fondre la glace. Le fanon se détendra et le percera de ses extrémités aiguisées.

— Voilà qui est ingénieux ! dit Pencroff.

— Et qui économisera la poudre et les balles, répondit Cyrus Smith.

— Cela vaut mieux que les trappes ! ajouta Nab.

— Attendons donc l’hiver !

— Attendons l’hiver.

Pendant ce temps, la construction du bateau avançait. Vers la fin du mois, la moitié de son bordage était posée. On voyait déjà que ses formes lui permettraient de très bien tenir la mer.

Pencroff travaillait avec une ardeur sans pareille. Il fallait sa robuste nature pour résister à ces fatigues. Mais ses compagnons lui préparaient secrètement une récompense pour tant d’efforts, et le 31 mai allait lui apporter l’une des plus grandes joies de sa vie.

Ce jour-là, à la fin du dîner, au moment où il allait quitter la table, Pencroff sentit une main se poser sur son épaule.

C’était celle de Gédéon Spilett, qui lui dit :

— Un instant, maître Pencroff ! On ne s’en va pas comme cela ! Et le dessert, vous l’oubliez ?

— Merci, monsieur Spilett, répondit le marin. Je retourne travailler.

— Eh bien, une tasse de café, mon ami ?

— Pas davantage.

— Une pipe, alors ?

Pencroff s’était levé brusquement. Son bon gros visage pâlit en voyant le reporter lui présenter une pipe toute bourrée, et Harbert une braise ardente.

Il voulut parler, mais aucun mot ne sortit. Il saisit la pipe, la porta à ses lèvres, y appliqua la braise et aspira coup sur coup cinq ou six bouffées.

Un nuage bleuâtre et parfumé se déploya. De ses profondeurs monta une voix délirante qui répétait :

— Du tabac ! Du vrai tabac !

— Oui, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et même de l’excellent tabac !

— Oh ! Divine Providence ! Auteur sacré de toutes choses ! s’écria le marin. Il ne manque donc plus rien à notre île !

Et Pencroff fumait, fumait, fumait !

— Et qui a fait cette découverte ? demanda-t-il enfin. Vous, sans doute, Harbert ?

— Non, Pencroff, c’est monsieur Spilett.

— Monsieur Spilett ! s’écria le marin en serrant contre sa poitrine le reporter, qui n’avait jamais subi pareille étreinte.

— Ouf ! Pencroff, répondit Gédéon Spilett en retrouvant son souffle, un instant compromis. Gardez une part de votre reconnaissance pour Harbert, qui a identifié la plante, pour Cyrus, qui l’a préparée, et pour Nab, qui a eu bien du mal à garder notre secret !

— Eh bien, mes amis, je vous revaudrai cela un jour ! répondit le marin. Maintenant, c’est à la vie, à la mort !

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