JULES VERNE · Part 2

Chapter 33

Chapter 33

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Contemporary French adaptation used for the narrated edition. Editorial review is ongoing.

L’hiver. — Foulage de la laine. — Le moulin. — Une idée fixe de Pencroff. — Les fanons. — À quoi peut servir un albatros. — Le combustible de l’avenir. — Top et Jup. — Tempêtes. — Dégâts à la basse-cour. — Une excursion au marais. — Cyrus Smith seul. — Exploration du puits.

L’hiver arrivait avec ce mois de juin, qui correspond au mois de décembre dans les régions du nord. La grande occupation fut alors de confectionner des vêtements chauds et solides.

On avait tondu les mouflons du corral. Il ne restait donc plus qu’à transformer leur laine, cette précieuse matière textile, en étoffe.

Bien entendu, Cyrus Smith ne disposait ni de cardeuses, ni de peigneuses, ni de lisseuses, ni d’étireuses, ni de retordeuses, ni de « mule-jenny », ni de « self-acting » pour filer la laine, pas plus que de métier pour la tisser. Il dut donc trouver un procédé plus simple, qui permette de se passer du filage et du tissage. Il comptait tout bonnement utiliser une propriété des filaments de laine : lorsqu’on les presse dans tous les sens, ils s’enchevêtrent et leur simple entrecroisement forme cette étoffe qu’on appelle le feutre. On pouvait donc l’obtenir par un simple foulage. Cette opération diminue la souplesse de l’étoffe, mais augmente notamment sa capacité à conserver la chaleur. Or, la laine des mouflons était précisément composée de brins très courts, ce qui favorise le feutrage.

Avec l’aide de ses compagnons, y compris Pencroff — qui dut encore une fois abandonner son bateau ! —, l’ingénieur commença les opérations préliminaires. Il fallait débarrasser la laine de la substance huileuse et grasse qui l’imprègne et qu’on appelle le suint. Pour ce dégraissage, on plongea la laine pendant vingt-quatre heures dans des cuves remplies d’eau portée à soixante-dix degrés. On la lava ensuite à fond dans des bains de soude, puis on la pressa pour la sécher suffisamment. Elle était alors prête à être foulée et à donner une étoffe solide. Certes, celle-ci serait grossière et n’aurait eu aucune valeur dans un centre industriel d’Europe ou d’Amérique, mais elle devait être extrêmement appréciée sur les « marchés de l’île Lincoln ».

On comprend que ce genre d’étoffe a dû être connu dès les temps les plus reculés. En effet, les premières étoffes de laine furent fabriquées par le procédé que Cyrus Smith allait employer.

Ses compétences d’ingénieur lui furent particulièrement utiles pour construire la machine à fouler la laine. Il sut employer habilement la force mécanique de la chute d’eau de la grève, restée jusque-là inutilisée, pour actionner un moulin à foulon.

Rien de plus rudimentaire : un arbre muni de cames soulevait tour à tour des pilons verticaux, puis les laissait retomber ; des auges recevaient la laine et les coups de ces pilons ; une solide charpente contenait et reliait tout le système. Voilà la machine. Elle était restée ainsi pendant des siècles, jusqu’au moment où l’on eut l’idée de remplacer les pilons par des cylindres compresseurs et de soumettre la matière à un véritable laminage au lieu de la battre.

Bien dirigée par Cyrus Smith, l’opération réussit à souhait. On avait d’abord imprégné la laine d’une solution savonneuse : elle facilitait le glissement, le rapprochement, la compression et le ramollissement des brins, tout en les empêchant de s’abîmer sous les coups. La laine sortit du moulin sous la forme d’une épaisse nappe de feutre. Les stries et les aspérités naturelles de ses brins s’étaient si bien accrochées et enchevêtrées qu’elles formaient une étoffe adaptée aussi bien aux vêtements qu’aux couvertures. Ce n’était évidemment ni du mérinos, ni de la mousseline, ni du cachemire d’Écosse, ni du stoff, ni du reps, ni du satin de Chine, ni de l’Orléans, ni de l’alpaga, ni du drap, ni de la flanelle ! C’était du « feutre lincolnien », et l’île Lincoln comptait une industrie de plus.

Les colons eurent donc de bons vêtements et d’épaisses couvertures. Ils purent attendre sans crainte l’hiver de 1866-67.

Les grands froids commencèrent vraiment à se faire sentir vers le 20 juin. À son grand regret, Pencroff dut interrompre la construction du bateau, qui ne pouvait d’ailleurs manquer d’être achevé pour le printemps suivant.

Le marin avait une idée fixe : faire un voyage de reconnaissance à l’île Tabor. Cyrus Smith n’approuvait pourtant pas ce voyage motivé par la seule curiosité, puisqu’il n’y avait évidemment aucun secours à trouver sur ce rocher désert et à moitié aride. Cent cinquante milles sur un bateau relativement petit, au milieu de mers inconnues : cela ne manquait pas de l’inquiéter. Si l’embarcation, une fois au large, ne pouvait ni atteindre Tabor ni revenir à l’île Lincoln, que deviendrait-elle au milieu de ce Pacifique où les désastres étaient si fréquents ?

Cyrus Smith parlait souvent de ce projet avec Pencroff. Il trouvait chez le marin un entêtement assez étrange à vouloir accomplir ce voyage, un entêtement dont Pencroff lui-même ne se rendait peut-être pas bien compte.

— Enfin, lui dit un jour l’ingénieur, je vous ferai remarquer, mon ami, qu’après avoir dit tant de bien de l’île Lincoln, après avoir répété tant de fois combien vous regretteriez de devoir l’abandonner, vous êtes le premier à vouloir la quitter.

— La quitter pour quelques jours seulement, répondit Pencroff, pour quelques jours seulement, monsieur Cyrus ! Le temps d’aller et de revenir, de voir à quoi ressemble cet îlot !

— Mais il ne peut valoir l’île Lincoln !

— J’en suis sûr d’avance !

— Alors, pourquoi vous aventurer ?

— Pour savoir ce qui se passe à l’île Tabor !

— Mais il ne s’y passe rien ! Il ne peut rien s’y passer !

— Qui sait ?

— Et si une tempête vous surprend ?

— Ce n’est pas à craindre pendant la belle saison, répondit Pencroff. Mais, monsieur Cyrus, comme il faut tout prévoir, je vous demanderai la permission de n’emmener qu’Harbert avec moi dans ce voyage.

— Pencroff, répondit l’ingénieur en posant la main sur l’épaule du marin, s’il vous arrivait malheur, à vous et à cet enfant dont le hasard a fait notre fils, croyez-vous que nous nous en consolerions jamais ?

— Monsieur Cyrus, répondit Pencroff avec une confiance inébranlable, nous ne vous causerons pas ce chagrin-là. D’ailleurs, nous reparlerons de ce voyage quand le moment sera venu. Et puis, j’imagine que lorsque vous aurez vu notre bateau bien gréé, bien accastillé, que vous aurez observé comment il se comporte en mer, que nous aurons fait le tour de notre île — car nous le ferons ensemble —, j’imagine, dis-je, que vous n’hésiterez plus à me laisser partir ! Je ne vous cache pas que ce sera un chef-d’œuvre, votre bateau !

— Dites au moins : notre bateau, Pencroff ! répondit l’ingénieur, momentanément désarmé.

La conversation s’acheva ainsi, sans convaincre ni le marin ni l’ingénieur. Elle reprendrait plus tard.

Les premières neiges tombèrent vers la fin de juin. On avait auparavant largement approvisionné le corral, qui ne demanda plus de visites quotidiennes. On décida pourtant de ne jamais laisser passer une semaine sans s’y rendre.

On tendit de nouveau les trappes et l’on essaya les dispositifs fabriqués par Cyrus Smith. Les fanons recourbés, emprisonnés dans un étui de glace et recouverts d’une épaisse couche de graisse, furent placés à la lisière de la forêt, sur le passage habituel des animaux qui allaient au lac.

À la grande satisfaction de l’ingénieur, cette invention empruntée aux pêcheurs aléoutiens réussit parfaitement. Une douzaine de renards, quelques sangliers et même un jaguar se laissèrent prendre. On retrouva ces animaux morts, l’estomac perforé par les fanons détendus.

Il faut rapporter ici un essai : ce fut la première tentative des colons pour communiquer avec leurs semblables.

Gédéon Spilett avait déjà songé plusieurs fois à jeter à la mer un message enfermé dans une bouteille, que les courants porteraient peut-être vers une côte habitée, ou à le confier à des pigeons. Mais comment espérer sérieusement que des pigeons ou des bouteilles franchissent les douze cents milles qui séparaient l’île de toute autre terre ? C’aurait été de la pure folie.

Mais, le 30 juin, on captura, non sans peine, un albatros qu’un coup de fusil d’Harbert avait légèrement blessé à la patte. C’était un magnifique oiseau, de la famille de ces grands voiliers dont les ailes déployées atteignent dix pieds d’envergure et qui peuvent traverser des mers aussi larges que le Pacifique.

Harbert aurait bien voulu garder ce superbe oiseau, dont la blessure guérit rapidement et qu’il comptait apprivoiser. Mais Gédéon Spilett lui fit comprendre qu’ils ne pouvaient négliger cette occasion d’essayer de correspondre avec les terres du Pacifique grâce à ce messager. Harbert dut céder : si l’albatros était venu d’une région habitée, il ne manquerait pas d’y retourner une fois libre.

Peut-être, au fond, Gédéon Spilett, dont les habitudes de chroniqueur reparaissaient parfois, n’était-il pas mécontent de lancer au hasard un article captivant sur les aventures des colons de l’île Lincoln ! Quel succès pour le reporter attitré du New-York Herald et pour le numéro qui publierait cette chronique, si elle arrivait un jour à l’adresse de son directeur, l’honorable John Benett !

Gédéon Spilett rédigea donc une courte notice. On la plaça dans un sac de toile solide et gommée, en priant instamment quiconque la trouverait de la faire parvenir aux bureaux du New-York Herald. On attacha le petit sac au cou de l’albatros, plutôt qu’à sa patte, car ces oiseaux ont l’habitude de se reposer à la surface de la mer. Puis on rendit sa liberté à ce rapide courrier de l’air. Les colons le regardèrent disparaître au loin dans les brumes de l’ouest avec une certaine émotion.

— Où va-t-il comme cela ? demanda Pencroff.

— Vers la Nouvelle-Zélande, répondit Harbert.

— Bon voyage ! s’écria le marin, qui, lui, n’attendait pas grand-chose de ce mode de correspondance.

Avec l’hiver, on avait repris les travaux à l’intérieur de Granite-house : réparation des vêtements et fabrications diverses, notamment les voiles du bateau, taillées dans l’inépuisable enveloppe de l’aérostat…

Pendant le mois de juillet, le froid fut intense, mais on ne ménagea ni le bois ni le charbon. Cyrus Smith avait installé une seconde cheminée dans la grande salle, où se passaient les longues soirées. On causait en travaillant, on lisait quand les mains restaient inoccupées, et chacun mettait le temps à profit.

Quel plaisir pour les colons d’entendre la tempête mugir dehors, depuis cette salle bien éclairée par les bougies et bien chauffée à la houille ! Ils avaient pris un dîner réconfortant, le café de sureau fumait dans les tasses et les pipes se couronnaient de panaches de fumée odorante. Leur bien-être aurait été complet, si l’on pouvait jamais connaître le bien-être loin de ses semblables, sans aucune possibilité de communiquer avec eux ! Ils parlaient toujours de leur pays, des amis qu’ils avaient laissés, de la grandeur de la république américaine, dont l’influence ne pouvait que s’accroître. Cyrus Smith, qui avait été très mêlé aux affaires de l’Union, passionnait ses auditeurs par ses récits, ses observations et ses prévisions.

Un jour, Gédéon Spilett en vint à lui dire :

— Mais enfin, mon cher Cyrus, toute cette activité industrielle et commerciale dont vous prédisez la progression constante ne risque-t-elle pas, tôt ou tard, de s’arrêter complètement ?

— S’arrêter ! Et pourquoi ?

— À cause du manque de ce charbon, qu’on peut à juste titre appeler le plus précieux des minéraux !

— Oui, le plus précieux, en effet, répondit l’ingénieur. Il semble que la nature ait voulu le montrer en faisant le diamant, qui n’est que du carbone pur cristallisé.

— Vous ne voulez pas dire, monsieur Cyrus, reprit Pencroff, qu’on brûlera du diamant à la place de la houille dans les foyers des chaudières ?

— Non, mon ami, répondit Cyrus Smith.

— Pourtant, j’insiste, reprit Gédéon Spilett. Vous ne niez pas qu’un jour le charbon sera entièrement consommé ?

— Oh ! Les gisements de houille sont encore considérables. Les cent mille ouvriers qui en extraient chaque année cent millions de quintaux métriques ne sont pas près de les épuiser !

— Avec l’augmentation de la consommation de charbon, répondit Gédéon Spilett, on peut prévoir que ces cent mille ouvriers seront bientôt deux cent mille, et que l’extraction doublera ?

— Sans doute. Mais, après les gisements d’Europe, que de nouvelles machines permettront bientôt d’exploiter plus à fond, les houillères d’Amérique et d’Australie répondront encore longtemps aux besoins de l’industrie.

— Combien de temps ? demanda le reporter.

— Au moins deux cent cinquante ou trois cents ans.

— C’est rassurant pour nous, répondit Pencroff, mais inquiétant pour nos arrière-petits-cousins !

— On trouvera autre chose, dit Harbert.

— Il faut l’espérer, répondit Gédéon Spilett. Car, sans charbon, plus de machines, et sans machines, plus de chemins de fer, plus de bateaux à vapeur, plus d’usines, plus rien de ce qu’exige le progrès de la vie moderne !

— Mais que trouvera-t-on ? demanda Pencroff. Vous en avez une idée, monsieur Cyrus ?

— À peu près, mon ami.

— Et qu’est-ce qu’on brûlera à la place du charbon ?

— L’eau, répondit Cyrus Smith.

— L’eau ! s’écria Pencroff. L’eau pour chauffer les bateaux à vapeur et les locomotives, l’eau pour chauffer l’eau !

— Oui, mais l’eau décomposée en ses éléments constitutifs, répondit Cyrus Smith. Sans doute la décomposera-t-on grâce à l’électricité, qui sera devenue une force puissante et facile à manier. Car, par une loi inexplicable, toutes les grandes découvertes semblent coïncider et se compléter au même moment. Oui, mes amis, je crois qu’un jour on emploiera l’eau comme combustible, et que l’hydrogène et l’oxygène qui la constituent, utilisés séparément ou ensemble, fourniront une source inépuisable de chaleur et de lumière, d’une intensité que la houille ne pourrait atteindre. Un jour, les soutes des navires à vapeur et les tenders des locomotives seront chargés, à la place du charbon, de ces deux gaz comprimés. Ils brûleront dans les foyers avec une énorme puissance calorifique. Il n’y a donc rien à craindre. Tant que cette terre sera habitée, elle fournira de quoi répondre aux besoins de ses habitants. Ils ne manqueront jamais de lumière ni de chaleur, pas plus que des productions des règnes végétal, minéral ou animal. Je crois donc que, lorsque les gisements de houille seront épuisés, on chauffera et on se chauffera avec de l’eau. L’eau est le charbon de l’avenir.

— Je voudrais voir cela, dit le marin.

— Tu t’es levé trop tôt, Pencroff, répondit Nab, qui n’intervint dans la discussion que par ces mots.

Ce ne furent pourtant pas les paroles de Nab qui mirent fin à la conversation, mais les aboiements de Top. Ils éclatèrent de nouveau avec cette intonation étrange qui avait déjà préoccupé l’ingénieur. En même temps, Top recommençait à tourner autour de l’ouverture du puits, à l’extrémité du couloir intérieur.

— Qu’est-ce que Top a donc encore à aboyer comme cela ? demanda Pencroff.

— Et Jup à grogner de cette façon ? ajouta Harbert.

En effet, l’orang, qui avait rejoint le chien, manifestait clairement son agitation. Détail singulier : les deux animaux semblaient plus inquiets qu’irrités.

— Il est évident, dit Gédéon Spilett, que ce puits communique directement avec la mer, et qu’un animal marin vient de temps en temps respirer au fond.

— C’est évident, répondit le marin, et il n’y a pas d’autre explication… Allons, silence, Top ! ajouta Pencroff en se tournant vers le chien. Et toi, Jup, à ta chambre !

Le singe et le chien se turent. Jup retourna se coucher, mais Top resta dans le salon et continua à pousser de sourds grognements pendant toute la soirée.

On ne reparla plus de l’incident, qui assombrit pourtant le front de l’ingénieur.

Pendant le reste de juillet, la pluie et le froid alternèrent. La température ne descendit pas aussi bas que pendant l’hiver précédent, et son maximum ne dépassa pas huit degrés Fahrenheit (13,33 degrés centigrades au-dessous de zéro). Mais cet hiver moins froid fut davantage troublé par les tempêtes et les coups de vent. La mer lança encore de violents assauts qui menacèrent plus d’une fois les Cheminées. On aurait dit qu’un raz de marée provoqué par une secousse sous-marine soulevait ces vagues monstrueuses et les précipitait sur la muraille de Granite-house.

Penchés à leurs fenêtres, les colons regardaient ces énormes masses d’eau se briser sous leurs yeux. Ils ne pouvaient qu’admirer le spectacle magnifique de cette fureur impuissante de l’océan. Les flots rebondissaient en une écume éblouissante, la grève entière disparaissait sous cette inondation furieuse, et le massif semblait surgir de la mer elle-même, dont les embruns s’élevaient à plus de cent pieds.

Pendant ces tempêtes, il était difficile, et même dangereux, de s’aventurer sur les routes de l’île : les chutes d’arbres étaient fréquentes. Les colons ne laissèrent pourtant jamais passer une semaine sans visiter le corral. Heureusement, l’enceinte, abritée par le contrefort sud-est du mont Franklin, ne souffrit pas trop de la violence de l’ouragan, qui épargna ses arbres, ses hangars et sa palissade. La basse-cour du plateau de Grande-Vue, en revanche, directement exposée aux vents d’est, subit des dégâts assez considérables. Le pigeonnier perdit deux fois son toit, et la barrière s’abattit elle aussi. Il fallait reconstruire tout cela plus solidement. On le voyait clairement : l’île Lincoln se trouvait dans les parages les plus mauvais du Pacifique. Elle semblait vraiment occuper le centre de vastes cyclones, qui la fouettaient comme un fouet fait tourner une toupie. Mais, ici, la toupie restait immobile et c’était le fouet qui tournait.

Pendant la première semaine d’août, les rafales s’apaisèrent peu à peu. L’atmosphère retrouva un calme qu’elle semblait avoir perdu pour toujours. Avec ce calme, la température baissa, le froid redevint très vif et la colonne du thermomètre descendit à huit degrés Fahrenheit au-dessous de zéro (22 degrés centigrades au-dessous de zéro).

Le 3 août, on fit une excursion prévue depuis quelques jours dans le sud-est de l’île, vers le marais des tadornes. Les chasseurs étaient tentés par tout le gibier aquatique qui y prenait ses quartiers d’hiver. Canards sauvages, bécassines, pilets, sarcelles et grèbes y abondaient. On décida de consacrer une journée à une expédition contre ces oiseaux.

Gédéon Spilett et Harbert y participèrent, mais aussi Pencroff et Nab. Seul Cyrus Smith, prétextant un travail, resta à Granite-house.

Les chasseurs prirent donc la route de port Ballon pour gagner le marais, après avoir promis de revenir le soir. Top et Jup les accompagnaient. Dès qu’ils eurent franchi le pont de la Mercy, l’ingénieur le releva et revint, décidé à réaliser un projet pour lequel il voulait être seul.

Ce projet consistait à explorer minutieusement le puits intérieur, dont l’ouverture se trouvait au niveau du couloir de Granite-house. Il communiquait avec la mer, puisqu’il avait autrefois servi de passage aux eaux du lac.

Pourquoi Top tournait-il si souvent autour de cette ouverture ? Pourquoi poussait-il des aboiements si étranges quand une sorte d’inquiétude le ramenait vers le puits ? Pourquoi Jup le rejoignait-il dans une sorte d’anxiété commune ? Le puits avait-il d’autres branchements que sa communication verticale avec la mer ? Se ramifiait-il vers d’autres parties de l’île ? Cyrus Smith voulait le savoir, et, dans un premier temps, être seul à le savoir. Il avait donc décidé d’explorer le puits pendant une absence de ses compagnons. L’occasion se présentait.

Il était facile de descendre jusqu’au fond avec l’échelle de corde, devenue inutile depuis l’installation de l’ascenseur, et qui était assez longue. C’est ce que fit l’ingénieur. Il traîna l’échelle jusqu’au trou, d’environ six pieds de diamètre, en fixa solidement l’extrémité supérieure et la laissa se dérouler. Puis il alluma une lanterne, prit un revolver, passa un coutelas à sa ceinture et commença à descendre les premiers échelons.

La paroi était pleine partout. Mais, de distance en distance, quelques saillies du rocher auraient réellement permis à un être agile de remonter jusqu’à l’ouverture du puits.

L’ingénieur le remarqua. Mais il éclaira soigneusement ces saillies avec sa lanterne sans trouver la moindre empreinte ni cassure qui puisse faire penser qu’on les avait utilisées pour une escalade, ancienne ou récente.

Cyrus Smith descendit plus profondément, éclairant chaque point de la paroi.

Il n’y vit rien de suspect.

Arrivé aux derniers échelons, l’ingénieur sentit la surface de l’eau, alors parfaitement calme. Aucun couloir latéral susceptible de se ramifier à l’intérieur du massif ne s’ouvrait à ce niveau, ni ailleurs dans le puits. Cyrus Smith frappa la muraille avec le manche de son coutelas : elle sonnait plein. C’était un granit compact, à travers lequel aucun être vivant ne pouvait se frayer un chemin. Pour atteindre le fond du puits puis remonter jusqu’à son ouverture, il fallait nécessairement emprunter le canal toujours immergé qui communiquait avec la mer à travers le sous-sol rocheux de la grève. Seuls des animaux marins en étaient capables. Quant à savoir où débouchait ce canal, en quel point du littoral et à quelle profondeur sous l’eau, la question restait sans réponse.

Son exploration achevée, Cyrus Smith remonta, retira l’échelle, recouvrit l’ouverture du puits et revint, pensif, dans la grande salle de Granite-house, en se disant :

« Je n’ai rien vu, et pourtant il y a quelque chose ! »

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