JULES VERNE · Part 2

Chapter 34

Chapter 34

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Contemporary French adaptation used for the narrated edition. Editorial review is ongoing.

Le gréement de l’embarcation. — Une attaque de culpeux. — Jup blessé. — Les soins donnés à Jup. — Jup guéri. — L’achèvement du bateau. — Le triomphe de Pencroff. — Le Bonadventure. — Premier essai au sud de l’île. — Un document inattendu.

Le soir même, les chasseurs revinrent après une bonne chasse. Littéralement chargés de gibier, ils portaient tout ce que pouvaient porter quatre hommes.

Top avait un chapelet de pilets autour du cou, et Jup des ceintures de bécassines autour du corps.

— Voilà, mon maître, s’écria Nab, voilà de quoi occuper notre temps ! Conserves, pâtés, nous aurons une réserve bien agréable ! Mais il faut que quelqu’un m’aide. Je compte sur toi, Pencroff.

— Non, Nab, répondit le marin. Le gréement du bateau me réclame, et tu voudras bien te passer de moi.

— Et vous, monsieur Harbert ?

— Moi, Nab, il faut que j’aille demain au corral, répondit le jeune garçon.

— Ce sera donc vous qui m’aiderez, monsieur Spilett ?

— Pour te rendre service, Nab, répondit le reporter. Mais je te préviens : si tu me dévoiles tes recettes, je les publierai.

— Comme vous voudrez, monsieur Spilett, répondit Nab, comme vous voudrez !

Voilà comment, le lendemain, Gédéon Spilett, devenu l’aide de Nab, fut installé dans son laboratoire culinaire. Auparavant, l’ingénieur lui avait fait connaître le résultat de son exploration de la veille. Sur ce point, le reporter partageait l’opinion de Cyrus Smith : bien qu’il n’ait rien trouvé, il restait toujours un secret à découvrir !

Les froids persistèrent encore une semaine. Les colons ne quittèrent pas Granite-house, sauf pour s’occuper de la basse-cour. La demeure était parfumée des bonnes odeurs que répandaient les savantes préparations de Nab et du reporter. Mais tout le produit de la chasse aux marais ne fut pas mis en conserve. Par ce froid intense, le gibier se gardait parfaitement : canards sauvages et autres furent mangés frais et déclarés supérieurs à tous les autres animaux aquatiques du monde connu.

Pendant cette semaine, Pencroff travailla avec tant d’ardeur, aidé d’Harbert qui maniait habilement l’aiguille du voilier, que les voiles de l’embarcation furent terminées. Le cordage de chanvre ne manquait pas, grâce au gréement retrouvé avec l’enveloppe du ballon. Câbles et cordages du filet étaient faits d’un excellent filin, dont le marin sut tirer parti. Les voiles furent bordées de fortes ralingues, et il resta encore de quoi fabriquer les drisses, les haubans, les écoutes, etc. Sur les conseils de Pencroff, Cyrus Smith fabriqua les poulies nécessaires à l’aide du tour qu’il avait installé. Le gréement se trouva donc entièrement prêt bien avant l’achèvement du bateau. Pencroff confectionna même un pavillon bleu, rouge et blanc. Certaines plantes tinctoriales, très abondantes dans l’île, en avaient fourni les couleurs. Aux trente-sept étoiles représentant les trente-sept États de l’Union, qui resplendissent sur le yacht des pavillons américains, le marin en avait ajouté une trente-huitième : celle de « l’État de Lincoln ». Il considérait déjà son île comme rattachée à la grande république.

— Et elle l’est de cœur, disait-il, si elle ne l’est pas encore de fait !

En attendant, on hissa ce pavillon à la fenêtre centrale de Granite-house. Les colons le saluèrent de trois hurrahs.

On approchait pourtant de la fin de la saison froide, et il semblait que ce deuxième hiver allait se passer sans incident grave. Mais dans la nuit du 11 août, le plateau de Grande-Vue fut menacé d’une dévastation complète.

Après une journée bien remplie, les colons dormaient profondément lorsque, vers quatre heures du matin, les aboiements de Top les réveillèrent soudain.

Cette fois, le chien n’aboyait pas près de l’ouverture du puits, mais au seuil de la porte. Il se jetait contre elle comme s’il voulait l’enfoncer. De son côté, Jup poussait des cris aigus.

— Eh bien, Top ! cria Nab, le premier réveillé.

Mais le chien continua d’aboyer avec une fureur croissante.

— Qu’est-ce donc ? demanda Cyrus Smith.

Tous s’habillèrent à la hâte et se précipitèrent vers les fenêtres de la chambre, qu’ils ouvrirent.

Devant eux s’étendait une couche de neige qui paraissait à peine blanche dans cette nuit très obscure. Les colons ne virent rien, mais ils entendirent d’étranges aboiements éclater dans l’ombre. Un certain nombre d’animaux avaient manifestement envahi la grève, sans qu’on puisse les distinguer.

— Qu’est-ce ? s’écria Pencroff.

— Des loups, des jaguars ou des singes ! répondit Nab.

— Diable ! Mais ils peuvent gagner le haut du plateau ! dit le reporter.

— Et notre basse-cour ! s’écria Harbert. Et nos plantations ?…

— Par où sont-ils donc passés ? demanda Pencroff.

— Ils auront franchi le petit pont de la grève, que l’un de nous aura oublié de refermer, répondit l’ingénieur.

— En effet, dit Spilett, je me rappelle l’avoir laissé ouvert…

— Vous avez fait un beau coup, monsieur Spilett ! s’écria le marin.

— Ce qui est fait est fait, répondit Cyrus Smith. Voyons ce qu’il faut faire !

Ces questions et ces réponses furent rapidement échangées entre Cyrus Smith et ses compagnons. Il était certain que les animaux avaient franchi le petit pont et envahi la grève. Quels qu’ils soient, ils pouvaient remonter la rive gauche de la Mercy et atteindre le plateau de Grande-Vue. Il fallait donc les devancer et, au besoin, les combattre.

— Mais quelles sont ces bêtes-là ? demanda-t-on une deuxième fois, au moment où les aboiements redoublaient de force.

Ces aboiements firent tressaillir Harbert. Il se souvint de les avoir déjà entendus lors de sa première visite aux sources du Creek-Rouge.

— Ce sont des culpeux, ce sont des renards ! dit-il.

— En avant ! s’écria le marin.

Tous s’armèrent de haches, de carabines et de revolvers, se précipitèrent dans le panier de l’ascenseur et prirent pied sur la grève.

Les culpeux sont dangereux lorsqu’ils sont nombreux et que la faim les irrite. Les colons n’hésitèrent pourtant pas à se jeter au milieu de la bande. Leurs premiers coups de revolver, qui lançaient de rapides éclairs dans l’obscurité, firent reculer les premiers assaillants.

Il fallait avant tout empêcher ces pillards de monter sur le plateau de Grande-Vue. Les plantations et la basse-cour auraient été à leur merci ; des dégâts immenses se seraient inévitablement produits, peut-être irréparables, surtout pour le champ de blé. Mais les animaux ne pouvaient envahir le plateau que par la rive gauche de la Mercy. Il suffisait donc de leur opposer une barrière infranchissable sur cette étroite portion de berge comprise entre la rivière et la muraille de granit.

Tous le comprirent. Sur un ordre de Cyrus Smith, ils gagnèrent l’endroit indiqué pendant que la troupe de culpeux bondissait dans l’ombre.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab se disposèrent de façon à former une ligne infranchissable. Top, ses redoutables mâchoires ouvertes, précédait les colons. Jup le suivait, armé d’un gourdin noueux qu’il brandissait comme une massue.

La nuit était extrêmement obscure. On n’apercevait les assaillants qu’à la lueur des décharges, dont chacune devait porter. Ils devaient être au moins une centaine, et leurs yeux brillaient comme des braises.

— Il ne faut pas qu’ils passent ! s’écria Pencroff.

— Ils ne passeront pas ! répondit l’ingénieur.

S’ils ne passèrent pas, ce ne fut pas faute d’avoir essayé. Les derniers rangs poussaient les premiers. La lutte ne cessait pas, à coups de revolver et de hache. Bien des cadavres de culpeux devaient déjà joncher le sol, mais la bande ne semblait pas diminuer. On aurait dit qu’elle se renouvelait sans cesse par le petit pont de la grève.

Bientôt, les colons durent lutter corps à corps. Ils avaient reçu quelques blessures, heureusement légères. D’un coup de revolver, Harbert avait délivré Nab d’un culpeux qui venait de s’abattre sur son dos comme un chat-tigre. Top se battait avec une véritable fureur, sautant à la gorge des renards et les étranglant net. Jup frappait à tour de bras avec son bâton. En vain essayait-on de le faire rester en arrière. Sans doute sa vue lui permettait-elle de percer cette obscurité : il se trouvait toujours au plus fort du combat. De temps à autre, il poussait un sifflement aigu, signe chez lui d’une extrême jubilation. À un moment, il s’avança si loin qu’à la lueur d’un coup de revolver on put le voir entouré de cinq ou six grands culpeux, auxquels il tenait tête avec un rare sang-froid.

La lutte devait pourtant finir à l’avantage des colons, mais après deux longues heures de résistance ! Les premières lueurs de l’aube décidèrent sans doute les assaillants à la retraite. Ils détalèrent vers le nord pour repasser le petit pont, que Nab courut relever aussitôt.

Quand le jour eut suffisamment éclairé le champ de bataille, les colons purent compter une cinquantaine de cadavres épars sur la grève.

— Et Jup ! s’écria Pencroff. Où est donc Jup ?

Jup avait disparu. Son ami Nab l’appela et, pour la première fois, Jup ne répondit pas à l’appel de son ami.

Chacun se mit à le chercher, tremblant de le compter parmi les morts. On dégagea les cadavres qui tachaient la neige de leur sang. Jup fut retrouvé au milieu d’un véritable monceau de culpeux. Leurs mâchoires fracassées et leurs reins brisés montraient qu’ils avaient eu affaire au terrible gourdin de l’intrépide animal. Le pauvre Jup tenait encore à la main un tronçon de son bâton cassé. Mais, privé de son arme, il avait été submergé par le nombre, et de profondes blessures labouraient sa poitrine.

— Il est vivant ! s’écria Nab en se penchant sur lui.

— Et nous le sauverons, répondit le marin. Nous le soignerons comme l’un de nous !

Jup semblait comprendre : il inclina la tête sur l’épaule de Pencroff, comme pour le remercier. Le marin était lui-même blessé, mais ses blessures, comme celles de ses compagnons, étaient insignifiantes. Grâce à leurs armes à feu, ils avaient presque toujours pu tenir les assaillants à distance. Seul l’état de l’orang était grave.

Nab et Pencroff portèrent Jup jusqu’à l’ascenseur. À peine un faible gémissement sortit-il de ses lèvres. On le remonta doucement à Granite-house et on l’installa sur un matelas pris dans l’une des couchettes. Ses blessures furent lavées avec le plus grand soin. Elles ne semblaient avoir atteint aucun organe essentiel, mais la perte de sang avait beaucoup affaibli Jup, et une fièvre assez forte se déclara.

Après l’avoir pansé, on le coucha et on lui imposa une diète sévère, « tout comme à une personne naturelle », dit Nab. On lui fit boire quelques tasses de tisane rafraîchissante, préparée avec les ingrédients de la pharmacie végétale de Granite-house.

Jup s’endormit. Son sommeil fut d’abord agité, puis sa respiration devint peu à peu plus régulière. On le laissa reposer dans le plus grand calme. De temps à autre, Top venait rendre visite à son ami, marchant, peut-on dire, « sur la pointe des pieds ». Il semblait approuver tous les soins qu’on lui donnait. Une main de Jup pendait hors du lit, et Top la léchait d’un air contrit.

Ce matin-là, on procéda aussi à l’ensevelissement des morts. On les traîna jusqu’à la forêt du Far-West et on les enterra profondément.

Cette attaque, qui aurait pu avoir de si graves conséquences, servit de leçon aux colons. Désormais, ils ne se couchèrent plus sans que l’un d’eux se soit assuré que tous les ponts étaient relevés et qu’aucune invasion n’était possible.

Après avoir inspiré de sérieuses craintes pendant quelques jours, Jup réagit vigoureusement contre le mal. Sa constitution l’emporta. La fièvre diminua peu à peu, et Gédéon Spilett, qui était un peu médecin, le jugea bientôt hors de danger. Le 16 août, Jup commença à manger. Nab lui préparait de bons petits plats sucrés que le malade dégustait avec sensualité. S’il avait un défaut mignon, c’était d’être un tantinet gourmand, et Nab n’avait jamais rien fait pour l’en corriger.

— Que voulez-vous ? disait-il à Gédéon Spilett, qui lui reprochait parfois de le gâter. Ce pauvre Jup n’a pas d’autre plaisir que celui de la bouche. Je suis trop heureux de pouvoir le remercier ainsi de ses services !

Le 21 août, dix jours après s’être alité, maître Jup se leva. Ses blessures étaient cicatrisées. On vit bien qu’il ne tarderait pas à retrouver sa souplesse et sa vigueur habituelles. Comme tous les convalescents, il fut alors pris d’une faim dévorante. Le reporter le laissa manger à sa guise, se fiant à cet instinct qui manque trop souvent aux êtres raisonnants et qui devait préserver l’orang de tout excès. Nab était ravi de voir revenir l’appétit de son élève.

— Mange, mon Jup, lui disait-il, et ne te prive de rien ! Tu as versé ton sang pour nous : c’est bien le moins que je t’aide à le refaire !

Enfin, le 25 août, on entendit Nab appeler ses compagnons.

— Monsieur Cyrus, monsieur Gédéon, monsieur Harbert, Pencroff, venez ! Venez !

Les colons, réunis dans la grande salle, se levèrent à l’appel de Nab, qui se trouvait dans la chambre réservée à Jup.

— Qu’y a-t-il ? demanda le reporter.

— Voyez ! répondit Nab en éclatant d’un large rire.

Et que vit-on ? Maître Jup fumait, tranquillement et sérieusement, accroupi comme un Turc sur la porte de Granite-house !

— Ma pipe ! s’écria Pencroff. Il a pris ma pipe ! Ah ! Mon brave Jup, je t’en fais cadeau ! Fume, mon ami, fume !

Jup lançait gravement d’épaisses bouffées de tabac, qui semblaient lui procurer un plaisir sans pareil.

Cyrus Smith ne parut pas particulièrement étonné. Il cita plusieurs exemples de singes apprivoisés auxquels l’usage du tabac était devenu familier.

À partir de ce jour, maître Jup eut sa propre pipe, l’ancienne pipe du marin, suspendue dans sa chambre près de sa réserve de tabac. Il la bourrait lui-même, l’allumait à un charbon ardent et paraissait le plus heureux des quadrumanes. On pense bien que ce goût commun ne fit que resserrer les étroits liens d’amitié qui unissaient déjà le digne singe et l’honnête marin.

— C’est peut-être un homme, disait parfois Pencroff à Nab. Est-ce que cela t’étonnerait si, un jour, il se mettait à nous parler ?

— Ma foi, non, répondait Nab. Ce qui m’étonne, c’est plutôt qu’il ne parle pas. Car enfin, il ne lui manque que la parole !

— Cela m’amuserait tout de même, reprenait le marin, si un beau jour il me disait : « Si nous changions de pipe, Pencroff ! »

— Oui, répondait Nab. Quel malheur qu’il soit muet de naissance !

Avec le mois de septembre, l’hiver fut tout à fait terminé, et les travaux reprirent avec ardeur.

La construction du bateau avança rapidement. Son bordage était déjà entièrement posé. On installa à l’intérieur des membrures pour relier toutes les parties de la coque. Assouplies à la vapeur d’eau, elles se prêtèrent à toutes les exigences du gabarit.

Le bois ne manquant pas, Pencroff proposa à l’ingénieur de doubler l’intérieur de la coque d’un vaigrage étanche, pour assurer complètement la solidité de l’embarcation.

Cyrus Smith ignorait ce que réservait l’avenir. Il approuva l’idée du marin de rendre son embarcation aussi solide que possible.

Le vaigrage et le pont furent entièrement achevés vers le 15 septembre. Pour calfater les coutures, on fabriqua de l’étoupe avec du zostère sec. À coups de maillet, on l’introduisit entre les bordages de la coque, du vaigrage et du pont. Puis on recouvrit ces coutures de goudron bouillant, fourni en abondance par les pins de la forêt.

L’aménagement de l’embarcation était très simple. On l’avait d’abord lestée de lourds morceaux de granit maçonnés dans un lit de chaux : environ douze mille livres avaient été arrimées. Un tillac fut posé sur ce lest. L’intérieur fut divisé en deux chambres, le long desquelles s’étendaient deux bancs servant de coffres. Le pied du mât devait étayer la cloison entre les deux chambres. On y accédait par deux écoutilles ouvertes sur le pont et munies de capots.

Pencroff trouva sans peine un arbre convenable pour la mâture. Il choisit un jeune sapin bien droit, sans nœuds, qu’il lui suffit d’équarrir à son emplanture et d’arrondir à sa tête. Les ferrures du mât, du gouvernail et de la coque avaient été fabriquées à la forge des Cheminées, grossièrement mais solidement. Enfin, vergues, mât de flèche, gui, espars, avirons, etc., tout fut terminé dans la première semaine d’octobre. On convint d’essayer le bateau aux abords de l’île pour voir comment il se comportait en mer et dans quelle mesure on pouvait se fier à lui.

Pendant tout ce temps, les travaux nécessaires n’avaient pas été négligés. On réaménageait le corral : le troupeau de mouflons et de chèvres comptait plusieurs petits qu’il fallait loger et nourrir. Les colons n’avaient pas manqué de visiter le parc aux huîtres, la garenne, les gisements de houille et de fer, ainsi que des parties jusque-là inexplorées des forêts du Far-West, très giboyeuses.

On découvrit encore certaines plantes indigènes qui, sans avoir d’utilité immédiate, contribuèrent à diversifier les réserves végétales de Granite-house. C’étaient des espèces de ficoïdes : les unes ressemblaient à celles du cap, avec des feuilles charnues comestibles ; les autres produisaient des graines contenant une sorte de farine.

Le 10 octobre, le bateau fut lancé à la mer. Pencroff était radieux. L’opération réussit parfaitement. Entièrement gréée, l’embarcation fut poussée sur des rouleaux jusqu’au bord du rivage. La mer montante la souleva, et elle flotta sous les applaudissements des colons, particulièrement de Pencroff, qui ne montra aucune modestie pour l’occasion. Sa vanité devait d’ailleurs survivre à l’achèvement du bateau : après l’avoir construit, il allait être appelé à le commander. Tous lui accordèrent le grade de capitaine.

Pour satisfaire le capitaine Pencroff, il fallut d’abord donner un nom à l’embarcation. Après plusieurs propositions longuement discutées, les suffrages se réunirent sur Bonadventure, le nom de baptême de l’honnête marin.

Dès que la marée montante souleva le Bonadventure, on put voir qu’il se tenait parfaitement dans ses lignes d’eau et qu’il devait bien naviguer sous toutes les allures.

On allait d’ailleurs l’essayer le jour même, au cours d’une excursion au large de la côte. Le temps était beau, la brise fraîche et la mer facile, surtout sur le littoral sud : le vent soufflait du nord-ouest depuis une heure déjà.

— Embarque ! Embarque ! criait le capitaine Pencroff.

Mais il fallait déjeuner avant de partir. On jugea même bon d’emporter des provisions à bord, au cas où l’excursion durerait jusqu’au soir.

Cyrus Smith avait lui aussi hâte d’essayer cette embarcation dont il avait fait les plans, même s’il en avait souvent modifié certaines parties sur les conseils du marin. Mais il n’avait pas la confiance de Pencroff. Celui-ci ne parlant plus du voyage à l’île Tabor, l’ingénieur espérait même qu’il y avait renoncé. Il lui aurait en effet répugné de voir deux ou trois de ses compagnons s’aventurer au loin sur cette barque, somme toute si petite, et qui ne jaugeait pas plus de quinze tonneaux.

À dix heures et demie, tout le monde était à bord, même Jup, même Top. Nab et Harbert levèrent l’ancre qui mordait le sable près de l’embouchure de la Mercy. On hissa la brigantine, le pavillon lincolnien flotta en tête de mât, et le Bonadventure prit le large sous la conduite de Pencroff.

Pour sortir de la baie de l’Union, il fallut d’abord naviguer vent arrière. On put constater que, sous cette allure, la vitesse de l’embarcation était satisfaisante.

Après avoir doublé la pointe de l’Épave et le cap Griffe, Pencroff dut serrer le vent pour longer la côte méridionale de l’île. Après avoir tiré quelques bords, il observa que le Bonadventure pouvait marcher à environ cinq quarts du vent et résistait convenablement à la dérive. Il virait très bien vent devant, ayant du « coup », comme disent les marins, et gagnant même dans son virement.

Les passagers du Bonadventure étaient vraiment enchantés. Ils disposaient d’une bonne embarcation, capable de leur rendre de grands services si l’occasion s’en présentait. Par ce beau temps, avec cette brise bien établie, la promenade fut charmante.

Pencroff se porta au large, à trois ou quatre milles de la côte, par le travers du port Ballon. L’île apparut dans toute son étendue et sous un aspect nouveau. Son littoral offrait un panorama varié, du cap Griffe au promontoire du Reptile. Au premier plan, les forêts montraient des conifères qui tranchaient encore sur le jeune feuillage des autres arbres à peine bourgeonnés. Au-dessus de l’ensemble dominait le mont Franklin, dont quelques neiges blanchissaient le sommet.

— Que c’est beau ! s’écria Harbert.

— Oui, notre île est belle et bonne, répondit Pencroff. Je l’aime comme j’aimais ma pauvre mère ! Elle nous a reçus pauvres et manquant de tout. Et que manque-t-il à ces cinq enfants qui lui sont tombés du ciel ?

— Rien ! répondit Nab. Rien, capitaine !

Les deux braves gens poussèrent trois formidables hurrahs en l’honneur de leur île !

Pendant ce temps, Gédéon Spilett, appuyé au pied du mât, dessinait le panorama qui s’étendait devant ses yeux.

Cyrus Smith regardait en silence.

— Eh bien, monsieur Cyrus, demanda Pencroff, que dites-vous de notre bateau ?

— Il paraît bien se comporter, répondit l’ingénieur.

— Bon ! Croyez-vous maintenant qu’il pourrait entreprendre un voyage de quelque durée ?

— Quel voyage, Pencroff ?

— Celui de l’île Tabor, par exemple ?

— Mon ami, répondit Cyrus Smith, je crois qu’en cas d’urgence, il ne faudrait pas hésiter à se confier au Bonadventure, même pour une traversée plus longue. Mais vous le savez, je vous verrais partir avec peine pour l’île Tabor, puisque rien ne vous oblige à y aller.

— On aime à connaître ses voisins, répondit Pencroff, qui s’obstinait dans son idée. L’île Tabor est notre voisine, et c’est la seule ! La politesse veut qu’on aille au moins lui rendre visite !

— Diable ! fit Gédéon Spilett. Notre ami Pencroff est à cheval sur les convenances !

— Je ne suis à cheval sur rien du tout, répliqua le marin. L’opposition de l’ingénieur le vexait un peu, mais il n’aurait pas voulu lui faire de peine.

— Songez, Pencroff, répondit Cyrus Smith, que vous ne pouvez pas aller seul à l’île Tabor.

— Un compagnon me suffira.

— Soit, répondit l’ingénieur. Vous risquez donc de priver la colonie de l’île Lincoln de deux colons sur cinq ?

— Sur six ! répondit Pencroff. Vous oubliez Jup.

— Sur sept ! ajouta Nab. Top en vaut bien un autre !

— Il n’y a pas de risque, monsieur Cyrus, reprit Pencroff.

— C’est possible, Pencroff. Mais je vous le répète : c’est s’exposer sans nécessité !

Le marin obstiné ne répondit pas et laissa tomber la conversation, bien décidé à la reprendre. Il ne se doutait guère qu’un incident allait lui venir en aide et transformer en œuvre d’humanité ce qui n’était, après tout, qu’un caprice discutable.

Après s’être tenu au large, le Bonadventure venait en effet de se rapprocher de la côte en se dirigeant vers le port Ballon. Il importait de vérifier les passes entre les bancs de sable et les récifs, pour les baliser au besoin : cette petite crique devait devenir le port d’attache du bateau.

On n’était plus qu’à un demi-mille de la côte. Il avait fallu louvoyer pour gagner contre le vent. La vitesse du Bonadventure était alors très modérée, car la brise, en partie arrêtée par la haute terre, gonflait à peine ses voiles. La mer, unie comme un miroir, ne se ridait que sous le souffle des risées qui passaient capricieusement.

Harbert se tenait à l’avant pour indiquer la route à suivre au milieu des passes lorsqu’il s’écria soudain :

— Lofe, Pencroff, lofe.

— Qu’est-ce qu’il y a ? répondit le marin en se levant. Une roche ?

— Non… attends, dit Harbert… je ne vois pas bien… lofe encore… bon… arrive un peu…

En disant cela, Harbert s’allongea le long du bord, plongea rapidement le bras dans l’eau et se releva en disant :

— Une bouteille !

Il tenait une bouteille fermée qu’il venait de saisir à quelques encâblures de la côte.

Cyrus Smith prit la bouteille. Sans dire un seul mot, il en fit sauter le bouchon et tira un papier humide sur lequel on lisait ces mots :

Naufragé… île Tabor : 153° O. long. — 37° 11′ lat. S.

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