JULES VERNE · Partie 2

Chapitre 42

Chapitre 42

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LE SALON DE LECTURE

Laissez les mots vous emporter.

Adaptation française utilisée pour le récit audio. Édition en cours de relecture.

La nuit en mer. — Le golfe du Requin. — Confidences. — Préparatifs pour l’hiver. — Une mauvaise saison précoce. — Grands froids. — Travaux à l’intérieur. — Après six mois. — Un cliché photographique. — Incident inattendu.

Les choses se passèrent comme Pencroff l’avait prévu : ses pressentiments ne pouvaient le tromper. Le vent se renforça. De bonne brise, il devint un coup de vent, atteignant quarante à quarante-cinq milles à l’heure. Un bâtiment en pleine mer aurait dû réduire ses voiles au bas ris et abaisser ses perroquets. Il était environ six heures lorsque le Bonadventure arriva à la hauteur du golfe. Le courant de marée descendante se faisait alors sentir et empêcha d’y entrer. Il fallut donc rester au large : même s’il l’avait voulu, Pencroff n’aurait pas pu atteindre l’embouchure de la Mercy. Il installa son foc au grand mât pour s’en servir comme d’un tourmentin, puis attendit, le cap dirigé vers la terre.

Heureusement, malgré la force du vent, la mer, abritée par la côte, ne grossit pas énormément. Ils n’eurent donc pas à craindre les coups de lame, si dangereux pour les petites embarcations. Le Bonadventure n’aurait sans doute pas chaviré, car il était bien lesté. Mais d’énormes paquets d’eau tombant à bord auraient pu le mettre en danger si les panneaux n’avaient pas résisté. En marin habile, Pencroff prit toutes les précautions. Il avait certes une confiance extrême dans son bateau, mais il n’en attendit pas moins le jour avec une certaine anxiété.

Pendant cette nuit, Cyrus Smith et Gédéon Spilett n’eurent pas l’occasion de parler ensemble. Pourtant, les mots que l’ingénieur avait glissés à l’oreille du reporter méritaient qu’on discute encore une fois de cette influence mystérieuse qui semblait régner sur l’île Lincoln. Gédéon Spilett ne cessa de penser à ce nouvel incident inexplicable : l’apparition d’un feu sur la côte de l’île. Ce feu, il l’avait bien vu ! Harbert et Pencroff l’avaient vu aussi ! Il leur avait permis de repérer l’île pendant cette nuit sombre. Ils ne pouvaient douter que l’ingénieur l’ait allumé. Et voilà que Cyrus Smith déclarait formellement n’avoir rien fait de tel !

Gédéon Spilett se promit de revenir sur cet incident dès le retour du Bonadventure et de pousser Cyrus Smith à informer ses compagnons de ces faits étranges. Peut-être décideraient-ils alors d’explorer ensemble toutes les parties de l’île Lincoln.

Quoi qu’il en soit, ce soir-là, aucun feu ne s’alluma sur les rivages encore inconnus qui formaient l’entrée du golfe. Le petit bateau resta au large toute la nuit.

Quand les premières lueurs de l’aube se dessinèrent à l’horizon est, le vent, légèrement apaisé, tourna de deux quarts. Pencroff put alors s’engager plus facilement dans l’étroite entrée du golfe. Vers sept heures du matin, après avoir laissé porter sur le cap Mandibule-Nord, le Bonadventure entra prudemment dans la passe et s’aventura sur ces eaux enfermées dans le plus étrange cadre de laves.

— Voilà, dit Pencroff, un coin de mer qui ferait une rade admirable ! Des flottes pourraient y manœuvrer à leur aise !

— Ce qui est surtout curieux, fit remarquer Cyrus Smith, c’est que ce golfe a été formé par deux coulées de lave rejetées par le volcan et accumulées au fil d’éruptions successives. Il est donc complètement abrité de tous les côtés. On peut croire que, même par les pires vents, la mer y reste aussi calme qu’un lac.

— Sans doute, reprit le marin. Pour y pénétrer, le vent n’a que cet étroit goulet entre les deux caps. Et encore, le cap du nord protège celui du sud, ce qui rend l’entrée des rafales très difficile. Vraiment, notre Bonadventure pourrait rester ici toute l’année sans même tirer sur ses ancres !

— C’est un peu grand pour lui ! fit remarquer le reporter.

— Eh, monsieur Spilett ! répondit le marin. Je reconnais que c’est trop grand pour le Bonadventure. Mais si les flottes de l’Union ont besoin d’un abri sûr dans le Pacifique, je crois qu’elles ne trouveront jamais mieux que cette rade !

— Nous sommes dans la gueule du Requin, fit alors remarquer Nab, en faisant allusion à la forme du golfe.

— En pleine gueule, mon brave Nab ! répondit Harbert. Mais vous n’avez pas peur qu’elle se referme sur nous, n’est-ce pas ?

— Non, monsieur Harbert, répondit Nab. Pourtant, ce golfe ne me plaît pas beaucoup ! Il a un air méchant !

— Bon ! s’écria Pencroff. Voilà Nab qui dénigre mon golfe au moment où je songe à l’offrir à l’Amérique !

— Mais, au moins, l’eau est-elle profonde ? demanda l’ingénieur. Ce qui suffit à la quille du Bonadventure ne suffirait pas à celle de nos navires cuirassés.

— C’est facile à vérifier, répondit Pencroff.

Le marin laissa descendre une longue corde qui lui servait de ligne de sonde, lestée d’un bloc de fer. La ligne mesurait environ cinquante brasses. Elle se déroula entièrement sans toucher le fond.

— Allons, dit Pencroff, nos navires peuvent venir ici ! Ils ne s’échoueront pas !

— En effet, dit Cyrus Smith, ce golfe est un véritable abîme. Mais, si l’on tient compte de l’origine plutonienne de l’île, il n’est pas étonnant que le fond de la mer présente de telles dépressions.

— On dirait aussi que ces murailles ont été coupées à pic, fit remarquer Harbert. Je crois bien qu’à leur pied, même avec une sonde cinq ou six fois plus longue, Pencroff ne toucherait pas le fond.

— Tout cela est très bien, dit alors le reporter, mais je ferai remarquer à Pencroff qu’il manque une chose importante à sa rade !

— Laquelle, monsieur Spilett ?

— Une ouverture, une tranchée quelconque qui permette d’entrer dans l’île. Je ne vois pas un seul endroit où mettre pied à terre !

En effet, sur tout le pourtour du golfe, les hautes parois de lave, très escarpées, n’offraient aucun point propice au débarquement. C’était une muraille infranchissable, qui rappelait les fjords de Norvège, mais en plus aride encore. Le Bonadventure longea ces hautes parois à les toucher sans trouver la moindre saillie qui permette à ses passagers de quitter le bord.

Pencroff se consola en disant qu’avec des mines, on saurait bien éventrer la muraille quand ce serait nécessaire. Puisqu’il n’y avait décidément rien à faire dans le golfe, il dirigea son bateau vers le goulet et en sortit vers deux heures de l’après-midi.

— Ouf ! fit Nab en poussant un soupir de satisfaction.

On aurait vraiment dit que le brave homme noir se sentait mal à l’aise dans cette énorme mâchoire !

Du cap Mandibule à l’embouchure de la Mercy, il n’y avait guère qu’une huitaine de milles. Ils mirent donc le cap sur Granite-house. Le Bonadventure longea la côte à un mille de distance, au largue. Aux énormes roches de lave succédèrent bientôt les dunes aux formes capricieuses où l’ingénieur avait été retrouvé de façon si singulière, et que les oiseaux de mer fréquentaient par centaines.

Vers quatre heures, Pencroff entra dans le canal qui séparait l’îlot de la côte, en laissant la pointe de l’îlot sur sa gauche. À cinq heures, l’ancre du Bonadventure mordait le fond de sable à l’embouchure de la Mercy.

Les colons avaient quitté leur demeure trois jours plus tôt. Ayrton les attendait sur la grève. Maître Jup vint joyeusement à leur rencontre, en poussant de bons grognements de satisfaction.

Toute la côte de l’île avait donc été explorée sans révéler la moindre trace suspecte. Si un être mystérieux y résidait, ce ne pouvait être que dans les bois impénétrables de la presqu’île Serpentine, où les colons n’avaient encore mené aucune recherche.

Gédéon Spilett en parla avec l’ingénieur. Ils convinrent d’attirer l’attention de leurs compagnons sur le caractère étrange de certains événements survenus dans l’île, dont le dernier était l’un des plus inexplicables.

Revenant sur ce feu allumé par une main inconnue sur le littoral, Cyrus Smith ne put s’empêcher de répéter pour la vingtième fois au reporter :

— Mais êtes-vous sûr d’avoir bien vu ? N’était-ce pas une éruption partielle du volcan, un météore quelconque ?

— Non, Cyrus, répondit le reporter. C’était certainement un feu allumé par un homme. Interrogez Pencroff et Harbert : ils l’ont vu comme moi et confirmeront mes paroles.

Quelques jours plus tard, dans la soirée du 25 avril, alors que tous les colons étaient réunis sur le plateau de Grande-Vue, Cyrus Smith prit donc la parole :

— Mes amis, je crois devoir attirer votre attention sur certains faits survenus dans l’île, à propos desquels j’aimerais avoir votre avis. Ces faits sont pour ainsi dire surnaturels…

— Surnaturels ! s’écria le marin en lançant une bouffée de tabac. Notre île serait donc surnaturelle ?

— Non, Pencroff, mais mystérieuse, à coup sûr, répondit l’ingénieur. À moins que vous ne puissiez nous expliquer ce que Spilett et moi n’avons pas réussi à comprendre jusqu’ici.

— Parlez, monsieur Cyrus, répondit le marin.

— Eh bien, dit l’ingénieur, avez-vous compris comment, après être tombé à la mer, j’ai pu être retrouvé à un quart de mille à l’intérieur de l’île, sans avoir conscience de ce déplacement ?

— À moins que, pendant votre évanouissement… dit Pencroff.

— Ce n’est pas admissible, répondit l’ingénieur. Mais passons. Avez-vous compris comment Top a pu découvrir votre refuge, à cinq milles de la grotte où j’étais couché ?

— L’instinct du chien… répondit Harbert.

— Singulier instinct ! fit remarquer le reporter. Malgré la pluie et le vent qui faisaient rage cette nuit-là, Top arriva aux Cheminées sec et sans une tache de boue !

— Passons, reprit l’ingénieur. Avez-vous compris comment notre chien a été si étrangement rejeté hors des eaux du lac après sa lutte avec le dugong ?

— Non ! Pas vraiment, je l’avoue, répondit Pencroff. Et la blessure au flanc du dugong, qui semblait avoir été faite par un instrument tranchant, est tout aussi incompréhensible.

— Passons encore, reprit Cyrus Smith. Avez-vous compris, mes amis, comment ce grain de plomb s’est retrouvé dans le corps du jeune pécari ? Comment cette caisse s’est échouée si heureusement, sans la moindre trace de naufrage ? Comment cette bouteille contenant le document s’est présentée si à propos lors de notre première sortie en mer ? Comment notre canot, après avoir rompu son amarre, est descendu avec le courant de la Mercy pour nous rejoindre précisément au moment où nous en avions besoin ? Comment, après l’invasion des singes, l’échelle a été si opportunément renvoyée du haut de Granite-house ? Comment, enfin, le document qu’Ayrton prétend n’avoir jamais écrit est tombé entre nos mains ?

Cyrus Smith venait d’énumérer tous les faits étranges survenus dans l’île, sans en oublier un seul. Harbert, Pencroff et Nab se regardèrent sans savoir que répondre : cette succession d’incidents, rassemblés pour la première fois, les surprenait au plus haut point.

— Ma foi, dit enfin Pencroff, vous avez raison, monsieur Cyrus. Ces choses-là sont difficiles à expliquer !

— Eh bien, mes amis, reprit l’ingénieur, un dernier fait s’y est ajouté, tout aussi incompréhensible que les autres !

— Lequel, monsieur Cyrus ? demanda vivement Harbert.

— Au retour de l’île Tabor, Pencroff, reprit l’ingénieur, vous dites qu’un feu vous est apparu sur l’île Lincoln ?

— Certainement, répondit le marin.

— Et vous êtes bien certain d’avoir vu ce feu ?

— Comme je vous vois.

— Toi aussi, Harbert ?

— Ah, monsieur Cyrus ! s’écria Harbert. Ce feu brillait comme une étoile de première grandeur !

— Mais n’était-ce pas une étoile ? insista l’ingénieur.

— Non, répondit Pencroff. Le ciel était couvert de gros nuages. Et, de toute façon, une étoile n’aurait pas été aussi basse sur l’horizon. Mais M. Spilett l’a vu comme nous et peut confirmer nos paroles !

— J’ajouterai, dit le reporter, que ce feu était très vif et projetait comme une nappe électrique.

— Oui ! Oui ! Exactement… répondit Harbert. Il se trouvait certainement sur les hauteurs de Granite-house.

— Eh bien, mes amis, répondit Cyrus Smith, pendant cette nuit du 19 au 20 octobre, ni Nab ni moi n’avons allumé de feu sur la côte.

— Vous n’avez pas ?… s’écria Pencroff, si stupéfait qu’il ne put même pas achever sa phrase.

— Nous n’avons pas quitté Granite-house, répondit Cyrus Smith. Si un feu est apparu sur la côte, c’est une autre main que la nôtre qui l’a allumé !

Pencroff, Harbert et Nab étaient stupéfaits. Il ne pouvait y avoir eu d’illusion : un feu avait bien frappé leurs yeux pendant cette nuit du 19 au 20 octobre !

Oui, il fallait l’admettre : il y avait un mystère ! Une influence inexplicable, manifestement favorable aux colons, mais terriblement irritante pour leur curiosité, se faisait sentir sur l’île Lincoln, et comme à point nommé. Un être se cachait-il donc dans ses retraites les plus profondes ? Il faudrait le savoir à tout prix !

Cyrus Smith rappela aussi à ses compagnons l’attitude singulière de Top et de Jup lorsqu’ils rôdaient près de l’ouverture du puits qui reliait Granite-house à la mer. Il leur révéla qu’il avait exploré ce puits sans rien y découvrir de suspect. À la fin de la conversation, tous les membres de la colonie avaient décidé de fouiller entièrement l’île dès le retour de la belle saison.

Mais, depuis ce jour, Pencroff parut soucieux. Cette île dont il faisait sa propriété personnelle ne semblait plus lui appartenir tout entière. Il avait l’impression de la partager avec un autre maître auquel il se sentait soumis, bon gré mal gré. Nab et lui parlaient souvent de ces choses inexplicables. Tous deux, naturellement très portés au merveilleux, étaient près de croire que l’île Lincoln dépendait d’une puissance surnaturelle.

Les mauvais jours étaient pourtant arrivés avec le mois de mai, qui correspond à novembre dans les régions du nord. L’hiver s’annonçait rude et précoce. On entreprit donc sans tarder les préparatifs pour la mauvaise saison.

Les colons étaient d’ailleurs bien préparés à affronter l’hiver, aussi dur soit-il. Ils ne manquaient pas de vêtements de feutre. Les mouflons, désormais nombreux, avaient fourni en abondance la laine nécessaire à la fabrication de cette étoffe chaude.

Ayrton avait, bien entendu, reçu lui aussi ces vêtements confortables. Cyrus Smith lui proposa de passer la mauvaise saison à Granite-house, où il serait mieux logé qu’au corral. Ayrton promit de venir dès qu’il aurait terminé ses derniers travaux au corral. C’est ce qu’il fit vers la mi-avril. Depuis lors, il partagea la vie commune et se rendit utile en toute occasion. Mais, toujours humble et triste, il ne prenait jamais part aux plaisirs de ses compagnons !

Pendant la plus grande partie de ce troisième hiver sur l’île Lincoln, les colons restèrent confinés dans Granite-house. D’immenses tempêtes et de terribles bourrasques semblaient ébranler les roches jusque dans leurs bases. Des raz de marée énormes menacèrent de recouvrir largement l’île. Tout navire mouillé à ses abords aurait certainement péri corps et biens. Deux fois, pendant une de ces tourmentes, la Mercy grossit au point de faire craindre que le pont et les petits ponts soient emportés. Il fallut même consolider ceux de la grève, qui disparaissaient sous les nappes d’eau lorsque la mer battait le littoral.

On imagine que ces coups de vent, comparables à des trombes mêlant pluie et neige, causèrent des dégâts sur le plateau de Grande-Vue. Le moulin et la basse-cour souffrirent particulièrement. Les colons durent souvent y effectuer des réparations urgentes, sans lesquelles la vie des oiseaux aurait été gravement menacée.

Par ce très mauvais temps, quelques couples de jaguars et des bandes de quadrumanes s’aventuraient jusqu’au bord du plateau. On pouvait toujours craindre que les plus souples et les plus audacieux, poussés par la faim, réussissent à franchir le ruisseau. Quand il gelait, celui-ci leur offrait d’ailleurs un passage facile. Sans surveillance continuelle, plantations et animaux domestiques auraient alors été détruits à coup sûr. Il fallut souvent tirer pour tenir ces dangereux visiteurs à bonne distance. Le travail ne manqua donc pas à ceux qui hivernaient : en plus des soins à donner dehors, mille travaux d’aménagement les attendaient toujours à Granite-house.

Il y eut aussi de belles parties de chasse, par les grands froids, dans les vastes marais des tadornes. Avec l’aide de Jup et de Top, Gédéon Spilett et Harbert ne manquaient pas un coup parmi les myriades de canards, de bécassines, de sarcelles, de pilets et de vanneaux. Ce territoire riche en gibier était facile d’accès, soit par la route du port Ballon après le pont de la Mercy, soit en contournant les rochers de la pointe de l’Épave. Les chasseurs ne s’éloignaient jamais de plus de deux ou trois milles de Granite-house.

Ainsi passèrent les quatre mois d’hiver, réellement rigoureux : juin, juillet, août et septembre. Dans l’ensemble, pourtant, Granite-house ne souffrit pas trop des intempéries. Il en fut de même au corral : moins exposé que le plateau, largement abrité par le mont Franklin, il ne recevait que les restes de coups de vent déjà brisés par les forêts et les hautes roches du littoral. Les dégâts y furent donc peu importants. La main active et habile d’Ayrton suffit à les réparer rapidement lorsqu’il retourna passer quelques jours au corral dans la seconde quinzaine d’octobre.

Pendant cet hiver, aucun nouvel incident inexplicable ne se produisit. Rien d’étrange n’arriva, bien que Pencroff et Nab guettent les faits les plus insignifiants qu’ils auraient pu attribuer à une cause mystérieuse. Top et Jup eux-mêmes ne rôdaient plus autour du puits et ne montraient aucun signe d’inquiétude. La série des incidents surnaturels semblait donc interrompue. On en parlait pourtant souvent pendant les veillées de Granite-house, et il restait entendu qu’on fouillerait l’île jusque dans ses parties les plus difficiles à explorer. Mais un événement d’une extrême gravité, dont les conséquences pouvaient être funestes, détourna momentanément Cyrus Smith et ses compagnons de leurs projets.

On était en octobre. La belle saison revenait à grands pas. La nature se renouvelait sous les rayons du soleil. Au milieu du feuillage persistant des conifères qui bordaient le bois apparaissaient déjà les nouvelles feuilles des micocouliers, des banksias et des deodars.

On se rappelle que Gédéon Spilett et Harbert avaient pris à plusieurs reprises des photographies de l’île Lincoln.

Le 17 octobre, vers trois heures de l’après-midi, Harbert, séduit par la pureté du ciel, eut l’idée de photographier toute la baie de l’Union qui s’étendait face au plateau de Grande-Vue, du cap Mandibule au cap Griffe.

L’horizon se dessinait admirablement. La mer ondulait sous une brise légère et, à l’arrière-plan, semblait aussi immobile que les eaux d’un lac, parsemées çà et là de paillettes lumineuses.

L’objectif avait été placé à l’une des fenêtres de la grande salle de Granite-house, dominant donc la grève et la baie. Harbert procéda comme à son habitude. Le cliché obtenu, il alla le fixer à l’aide des substances conservées dans un réduit obscur de Granite-house.

Revenu en pleine lumière, Harbert examina attentivement son cliché et remarqua un petit point presque imperceptible qui tachait l’horizon marin. Il essaya de le faire disparaître en répétant les lavages, mais n’y parvint pas.

« C’est un défaut dans le verre », pensa-t-il.

La curiosité le poussa alors à examiner ce défaut avec une forte lentille qu’il dévissa de l’une des lunettes.

Mais à peine eut-il regardé qu’il poussa un cri et faillit laisser échapper le cliché.

Il courut aussitôt dans la chambre où se trouvait Cyrus Smith et lui tendit le cliché et la lentille en lui indiquant la petite tache.

Cyrus Smith examina ce point, puis saisit sa longue-vue et se précipita vers la fenêtre.

La longue-vue parcourut lentement l’horizon avant de s’arrêter sur le point suspect. Cyrus Smith l’abaissa et ne prononça qu’un mot : « Navire ! »

En effet, un navire était en vue de l’île Lincoln !

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