JULES VERNE · Partie 3

Chapitre 45

Chapitre 45

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LE SALON DE LECTURE

Laissez les mots vous emporter.

Adaptation française utilisée pour le récit audio. Édition en cours de relecture.

La brume se lève. — Les dispositions de l’ingénieur. — Trois postes. — Ayrton et Pencroff. — Le premier canot. — Deux autres embarcations. — Sur l’îlot. — Six forçats à terre. — Le brick lève l’ancre. — Les projectiles du Speedy. — Situation désespérée. — Dénouement inattendu.

La nuit passa sans incident. Les colons étaient restés sur le qui-vive, sans quitter leur poste aux Cheminées. Les pirates, de leur côté, ne semblaient pas avoir tenté de débarquer. Depuis les derniers coups de fusil tirés sur Ayrton, aucune détonation, pas même un bruit, n’avait révélé la présence du brick aux abords de l’île. On aurait presque pu croire qu’il avait levé l’ancre et quitté les parages, estimant avoir affaire à trop forte partie.

Mais il n’en était rien. Quand l’aube commença à paraître, les colons entrevirent une masse confuse dans les brumes du matin. C’était le Speedy.

— Voici, mes amis, dit alors l’ingénieur, les dispositions que je propose de prendre avant que le brouillard se lève complètement. Il nous cache aux pirates, et nous pourrons agir sans attirer leur attention. Il faut surtout leur laisser croire que les habitants de l’île sont nombreux et capables de leur résister. Je propose donc de nous diviser en trois groupes. Le premier se postera aux Cheminées, le deuxième à l’embouchure de la Mercy. Quant au troisième, je crois qu’il serait bon de l’installer sur l’îlot, pour empêcher ou du moins retarder toute tentative de débarquement. Nous avons deux carabines et quatre fusils. Chacun de nous sera donc armé. Puisque nous disposons largement de poudre et de balles, nous ne ménagerons pas nos coups. Nous n’avons rien à craindre des fusils, ni même des canons du brick. Que pourraient-ils contre ces roches ? Et comme nous ne tirerons pas depuis les fenêtres de Granite-house, les pirates ne penseront pas à y envoyer des obus, qui pourraient provoquer des dommages irréparables. Ce qu’il faut redouter, c’est d’être contraints au corps à corps, car les forçats ont le nombre pour eux. Il faut donc tenter d’empêcher tout débarquement, en restant à couvert. N’économisons pas les munitions. Tirons souvent, mais tirons juste. Chacun de nous a huit ou dix ennemis à tuer, et il faut qu’il les tue !

Cyrus Smith avait clairement chiffré la situation, d’une voix parfaitement calme, comme s’il s’agissait de diriger des travaux et non d’organiser une bataille. Ses compagnons approuvèrent sans un mot. Chacun n’avait plus qu’à rejoindre son poste avant la dissipation complète de la brume.

Nab et Pencroff remontèrent aussitôt à Granite-house et en rapportèrent suffisamment de munitions. Gédéon Spilett et Ayrton, tous deux très bons tireurs, reçurent les deux carabines de précision, qui portaient à près d’un mille. On répartit les quatre fusils entre Cyrus Smith, Nab, Pencroff et Harbert.

Voici comment les postes furent répartis.

Cyrus Smith et Harbert restèrent embusqués aux Cheminées, d’où ils pouvaient tenir sous leur feu une assez large partie de la grève, au pied de Granite-house.

Gédéon Spilett et Nab allèrent se cacher parmi les rochers à l’embouchure de la Mercy, dont le pont et les petits ponts avaient été relevés. De là, ils devaient empêcher tout passage en canot, et même tout débarquement sur la rive opposée.

Ayrton et Pencroff poussèrent la pirogue à l’eau et se préparèrent à traverser le canal pour occuper chacun un poste sur l’îlot. Ainsi, les coups de feu partiraient de quatre endroits différents. Les forçats croiraient l’île suffisamment peuplée et solidement défendue.

Si un débarquement se produisait sans qu’ils puissent l’empêcher, ou même s’ils risquaient d’être pris à revers par une embarcation du brick, Pencroff et Ayrton devaient revenir en pirogue sur le littoral, puis gagner l’endroit le plus menacé.

Avant de rejoindre leurs postes, les colons se serrèrent une dernière fois la main. Pencroff réussit à se maîtriser assez pour contenir son émotion en embrassant Harbert, son enfant !… Puis ils se séparèrent.

Quelques instants plus tard, Cyrus Smith et Harbert d’un côté, le reporter et Nab de l’autre, avaient disparu derrière les rochers. Cinq minutes après, Ayrton et Pencroff, qui avaient traversé le canal sans encombre, débarquaient sur l’îlot et se cachaient dans les creux de sa rive est.

Aucun d’eux n’avait pu être aperçu : eux-mêmes distinguaient encore à peine le brick dans le brouillard.

Il était six heures et demie du matin.

Bientôt, le brouillard se déchira peu à peu dans les couches supérieures de l’air. La pomme des mâts du brick émergea des vapeurs. Pendant quelques instants encore, de grosses volutes roulèrent à la surface de la mer. Puis une brise se leva et dispersa rapidement cet amas de brume.

Le Speedy apparut tout entier, retenu par deux ancres, le cap au nord, et présentant à l’île sa hanche de bâbord. Comme Cyrus Smith l’avait estimé, il n’était pas à plus d’un mille et quart du rivage.

Le sinistre pavillon noir flottait à sa corne.

Avec sa longue-vue, l’ingénieur put voir que les quatre canons du bord avaient été braqués sur l’île. Ils étaient évidemment prêts à tirer au premier signal.

Le Speedy restait pourtant silencieux. Une trentaine de pirates allaient et venaient sur le pont. Quelques-uns étaient montés sur la dunette. Deux autres, postés sur les barres du grand perroquet avec des longues-vues, observaient l’île avec une extrême attention.

Certainement, Bob Harvey et son équipage devaient avoir bien du mal à comprendre ce qui s’était passé à bord pendant la nuit. Cet homme à moitié nu, qui avait forcé la porte de la soute aux poudres, contre lequel ils avaient lutté, qui avait tiré six fois au revolver, tué l’un d’eux et blessé deux autres, avait-il échappé à leurs balles ? Avait-il pu regagner la côte à la nage ? D’où venait-il ? Qu’était-il venu faire à bord ? Avait-il vraiment voulu faire sauter le brick, comme le pensait Bob Harvey ? Tout cela devait rester assez confus dans l’esprit des forçats. Mais ils ne pouvaient plus douter que l’île inconnue devant laquelle le Speedy avait jeté l’ancre était habitée. Peut-être même toute une colonie était-elle prête à la défendre. Pourtant, personne ne se montrait, ni sur la grève ni sur les hauteurs. Le littoral semblait complètement désert. En tout cas, aucune habitation n’était visible. Les habitants avaient-ils donc fui vers l’intérieur ?

Voilà ce que devait se demander le chef des pirates. En homme prudent, il cherchait sans doute à reconnaître les lieux avant d’y engager sa bande.

Pendant une heure et demie, on ne put déceler à bord du brick aucun signe d’attaque ou de débarquement. Bob Harvey hésitait, de toute évidence. Ses meilleures longues-vues ne lui avaient sans doute pas permis d’apercevoir un seul des colons cachés dans les rochers. Il était même peu probable qu’il ait remarqué le rideau de branches vertes et de lianes qui masquait les fenêtres de Granite-house et se détachait sur la muraille nue. Comment aurait-il imaginé, à cette hauteur, une habitation creusée dans le granit ? Du cap Griffe aux caps Mandibule, sur tout le pourtour de la baie de l’Union, rien n’avait dû lui indiquer que l’île était habitée, ni même qu’elle pouvait l’être.

À huit heures, pourtant, les colons remarquèrent du mouvement à bord du Speedy. On tirait sur les palans des porte-embarcations pour mettre un canot à la mer. Sept hommes armés de fusils y descendirent. L’un prit la barre, quatre les avirons, et les deux autres, accroupis à l’avant, examinèrent l’île, prêts à tirer. Ils voulaient sans doute effectuer une première reconnaissance, et non débarquer : dans ce cas, ils seraient venus plus nombreux.

Les pirates perchés dans la mâture jusqu’aux barres de perroquet avaient évidemment pu voir l’îlot qui protégeait la côte, séparé d’elle par un canal large d’environ un demi-mille. En observant la direction du canot, Cyrus Smith comprit bientôt qu’il ne chercherait pas d’abord à entrer dans ce canal : il aborderait l’îlot. C’était d’ailleurs une précaution justifiée.

Pencroff et Ayrton, cachés chacun de son côté dans d’étroits creux des rochers, le virent venir droit sur eux. Ils attendirent qu’il soit à bonne portée.

Le canot avançait avec une extrême prudence. Les rames ne plongeaient dans l’eau qu’à de longs intervalles. L’un des forçats de l’avant tenait aussi une ligne de sonde et cherchait à reconnaître le chenal creusé par le courant de la Mercy. Cela montrait que Bob Harvey voulait rapprocher son brick autant que possible de la côte. Une trentaine de pirates, répartis dans les haubans, ne perdaient aucun mouvement du canot. Ils relevaient sur la côte des repères qui devaient leur permettre de gagner la côte sans danger.

À deux encablures de l’îlot, le canot s’arrêta. Debout, l’homme à la barre cherchait le meilleur endroit où aborder.

Soudain, deux coups de feu éclatèrent. Un peu de fumée tourbillonna au-dessus des rochers de l’îlot. L’homme à la barre et celui qui sondait tombèrent à la renverse dans le canot. Les balles d’Ayrton et de Pencroff les avaient frappés au même instant.

Presque aussitôt, une détonation plus forte retentit. Un éclatant jet de vapeur jaillit du flanc du brick. Un boulet frappa le haut des rochers qui abritaient Ayrton et Pencroff et les fit voler en éclats. Les deux tireurs ne furent pas touchés.

D’horribles malédictions avaient éclaté dans le canot, qui reprit aussitôt sa marche. Un camarade remplaça immédiatement l’homme à la barre, et les avirons plongèrent vivement dans l’eau.

Mais, au lieu de regagner le bord comme on aurait pu le croire, le canot longea le rivage de l’îlot pour le contourner par sa pointe sud. Les pirates ramaient de toutes leurs forces pour se mettre hors de portée des balles.

Ils s’avancèrent ainsi jusqu’à cinq encablures de la partie en retrait du littoral qui se terminait à la pointe de l’Épave. Après l’avoir contournée en demi-cercle, toujours protégés par les canons du brick, ils se dirigèrent vers l’embouchure de la Mercy.

Leur intention était évidente : entrer dans le canal pour prendre à revers les colons postés sur l’îlot. Quel que soit leur nombre, ceux-ci se retrouveraient ainsi entre les tirs du canot et ceux du brick, dans une position très défavorable.

Un quart d’heure passa pendant que le canot avançait dans cette direction. Le silence était absolu, le calme complet, dans l’air comme sur l’eau.

Pencroff et Ayrton avaient compris qu’ils risquaient d’être pris à revers, mais ils n’avaient pas quitté leur poste. Peut-être ne voulaient-ils pas encore se montrer aux assaillants et s’exposer aux canons du Speedy. Peut-être comptaient-ils sur Nab et Gédéon Spilett, qui veillaient à l’embouchure de la rivière, et sur Cyrus Smith et Harbert, embusqués aux Cheminées.

Vingt minutes après les premiers coups de feu, le canot se trouvait face à la Mercy, à moins de deux encablures. La marée commençait à monter avec sa violence habituelle, due à l’étroitesse du passage. Les forçats se sentirent entraînés vers la rivière et durent ramer de toutes leurs forces pour rester au milieu du canal. Mais, en passant à bonne portée de l’embouchure, ils furent salués par deux balles. Deux d’entre eux s’effondrèrent encore dans l’embarcation. Nab et Spilett n’avaient pas manqué leur coup.

Le brick envoya aussitôt un deuxième boulet vers le poste que trahissait la fumée des armes. Il ne fit qu’écorner quelques rochers.

Il ne restait alors que trois hommes valides dans le canot. Emporté par le courant, il fila dans le canal comme une flèche et passa devant Cyrus Smith et Harbert. Ceux-ci le jugèrent hors de bonne portée et ne tirèrent pas. Puis, avec les deux avirons qui lui restaient, le canot contourna la pointe nord de l’îlot et se prépara à rejoindre le brick.

Jusque-là, les colons n’avaient pas à se plaindre. Le combat commençait mal pour leurs adversaires, qui comptaient déjà quatre hommes grièvement blessés, peut-être morts. Eux, au contraire, étaient indemnes et n’avaient gaspillé aucune balle. Si les pirates continuaient à les attaquer ainsi, s’ils tentaient encore de débarquer en canot, ils pouvaient être éliminés un à un.

On comprend combien les dispositions de l’ingénieur étaient avantageuses. Les pirates pouvaient croire qu’ils avaient devant eux des adversaires nombreux, bien armés et difficiles à vaincre.

Le canot dut lutter contre le courant du large pendant une demi-heure avant de rejoindre le Speedy. Des cris épouvantables retentirent lorsqu’il revint avec les blessés. Trois ou quatre coups de canon furent tirés sans pouvoir produire le moindre résultat.

D’autres forçats, ivres de colère et peut-être encore de ce qu’ils avaient bu la veille, se précipitèrent alors dans l’embarcation. Ils étaient une douzaine.

On mit aussi à l’eau un deuxième canot, dans lequel prirent place huit hommes. Le premier se dirigeait droit vers l’îlot pour en chasser les colons, tandis que le second manœuvrait pour forcer l’entrée de la Mercy.

La situation devenait manifestement très dangereuse pour Pencroff et Ayrton. Ils comprirent qu’il fallait regagner la terre ferme.

Ils attendirent pourtant que le premier canot soit à bonne portée. Deux balles bien ajustées semèrent encore le désordre parmi ses occupants. Puis Pencroff et Ayrton quittèrent leur poste, non sans avoir essuyé une dizaine de coups de fusil, et traversèrent l’îlot à toutes jambes. Ils sautèrent dans la pirogue, franchirent le canal au moment où le deuxième canot en atteignait la pointe sud et coururent se cacher aux Cheminées.

Ils avaient à peine rejoint Cyrus Smith et Harbert que l’îlot était envahi. Les pirates de la première embarcation le parcouraient en tous sens.

Presque au même instant, de nouvelles détonations éclatèrent au poste de la Mercy, dont le deuxième canot s’était rapidement approché. Gédéon Spilett et Nab frappèrent mortellement deux des huit hommes à bord. L’embarcation, irrésistiblement entraînée sur les récifs, s’y brisa à l’embouchure de la rivière. Mais les six survivants parvinrent à prendre pied sur la rive droite, en tenant leurs armes au-dessus de la tête pour les garder hors de l’eau. Trop exposés aux tirs du poste, ils s’enfuirent à toutes jambes vers la pointe de l’Épave et se mirent hors de portée.

La situation était donc la suivante : douze forçats sur l’îlot, dont plusieurs sans doute blessés, mais disposant encore d’un canot ; six autres débarqués sur l’île, mais incapables d’atteindre Granite-house, car les ponts relevés les empêchaient de traverser la rivière.

— Ça va ! avait dit Pencroff en se précipitant dans les Cheminées. Ça va, monsieur Cyrus ! Qu’en pensez-vous ?

— Je pense, répondit l’ingénieur, que le combat va changer de forme. On ne peut pas supposer ces forçats assez stupides pour continuer dans des conditions aussi défavorables !

— En tout cas, ils ne traverseront pas le canal, dit le marin. Les carabines d’Ayrton et de M. Spilett sont là pour les en empêcher. Vous savez bien qu’elles portent à plus d’un mille !

— Sans doute, répondit Harbert. Mais que pourraient faire deux carabines contre les canons du brick ?

— Eh ! Le brick n’est pas encore dans le canal, j’imagine ! répondit Pencroff.

— Et s’il y vient ? dit Cyrus Smith.

— C’est impossible ! Il risquerait de s’y échouer et de s’y perdre !

— C’est possible, répondit alors Ayrton. Les forçats peuvent entrer dans le canal à marée haute, quitte à s’échouer à marée basse. Sous le feu de leurs canons, nos postes ne seront alors plus tenables.

— Par les mille diables d’enfer ! s’écria Pencroff. On dirait vraiment que ces gueux se préparent à lever l’ancre !

— Nous serons peut-être forcés de nous réfugier dans Granite-house ? fit remarquer Harbert.

— Attendons ! répondit Cyrus Smith.

— Mais Nab et M. Spilett ?… dit Pencroff.

— Ils sauront nous rejoindre à temps. Tenez-vous prêt, Ayrton. C’est votre carabine et celle de Spilett qui doivent parler maintenant.

Ce n’était que trop vrai ! Le Speedy commençait à relever son ancre et montrait son intention de se rapprocher de l’îlot. La mer devait encore monter pendant une heure et demie. Le courant de la marée montante avait déjà faibli, ce qui faciliterait la manœuvre du brick. Mais Pencroff, contrairement à Ayrton, ne pouvait croire qu’il oserait entrer dans le canal.

Pendant ce temps, les pirates installés sur l’îlot s’étaient peu à peu rapprochés de la rive opposée. Seul le canal les séparait maintenant de la terre. Avec leurs simples fusils, ils ne pouvaient atteindre les colons embusqués aux Cheminées ou à l’embouchure de la Mercy. Mais, ignorant que ceux-ci possédaient des carabines à longue portée, ils ne se croyaient pas non plus en danger. Ils arpentaient donc l’îlot à découvert et en parcouraient le bord.

Leur illusion ne dura pas. Les carabines d’Ayrton et de Gédéon Spilett parlèrent alors. Elles dirent sans doute des choses désagréables à deux des forçats, car ils tombèrent à la renverse.

Ce fut la débandade. Les dix autres ne prirent même pas le temps de ramasser leurs compagnons blessés ou morts. Ils se précipitèrent de l’autre côté de l’îlot, sautèrent dans le canot qui les avait amenés et ramèrent de toutes leurs forces pour rejoindre le bord.

— Huit de moins ! s’était écrié Pencroff. Vraiment, on dirait que M. Spilett et Ayrton se donnent le mot pour agir ensemble !

— Messieurs, répondit Ayrton en rechargeant sa carabine, cela va devenir plus grave. Le brick appareille !

— L’ancre est à pic !… s’écria Pencroff.

— Oui, et elle dérape déjà.

On entendait en effet distinctement le cliquetis du linguet sur le guindeau que faisait tourner l’équipage. Le Speedy s’était d’abord rapproché de son ancre. Puis, une fois celle-ci arrachée au fond, il commença à dériver vers la terre. Le vent soufflait du large. On hissa le grand foc et le petit hunier, et le navire se rapprocha peu à peu de la côte.

Des postes de la Mercy et des Cheminées, les colons le regardaient manœuvrer sans donner signe de vie, mais avec une certaine émotion. Leur situation serait terrible lorsqu’ils seraient exposés de près aux canons du brick, sans pouvoir leur répondre efficacement. Comment empêcheraient-ils alors les pirates de débarquer ?

Cyrus Smith le sentait bien et cherchait ce qu’il était possible de faire. Il devrait bientôt prendre une décision. Mais laquelle ? S’enfermer dans Granite-house, s’y laisser assiéger, tenir pendant des semaines, même des mois, puisque les vivres y abondaient ? Bien ! Mais ensuite ? Les pirates resteraient maîtres de l’île, qu’ils ravageraient à leur guise. Avec le temps, ils finiraient par venir à bout des prisonniers de Granite-house.

Il restait pourtant une chance : que Bob Harvey n’ose pas engager son navire dans le canal et reste au-delà de l’îlot. Un demi-mille le séparerait encore de la côte. À cette distance, ses coups pourraient ne pas faire trop de dégâts.

— Jamais, répétait Pencroff, jamais ce Bob Harvey, qui est un bon marin, n’entrera dans le canal ! Il sait bien qu’il risquerait son brick au moindre mauvais temps ! Et que deviendrait-il sans son navire ?

Mais le brick s’était approché de l’îlot. On voyait qu’il cherchait à en gagner l’extrémité inférieure. La brise était légère et le courant avait beaucoup faibli : Bob Harvey pouvait manœuvrer exactement comme il le voulait.

Le trajet suivi auparavant par les canots lui avait permis de reconnaître le chenal, dans lequel il s’était effrontément engagé. Son projet était trop clair : il voulait s’embosser devant les Cheminées pour répondre, à coups d’obus et de boulets, aux balles qui avaient jusqu’alors décimé son équipage.

Bientôt, le Speedy atteignit la pointe de l’îlot et la contourna facilement. La brigantine fut alors éventée et le brick, serrant le vent, arriva à la hauteur de la Mercy.

— Les bandits ! Ils y viennent ! s’écria Pencroff.

À ce moment, Nab et Gédéon Spilett rejoignirent Cyrus Smith, Ayrton, le marin et Harbert.

Le reporter et son compagnon avaient jugé préférable de quitter le poste de la Mercy, d’où ils ne pouvaient plus rien contre le navire. Ils avaient agi sagement : mieux valait que les colons soient réunis au moment où une action décisive allait sans doute commencer. Gédéon Spilett et Nab étaient arrivés à couvert derrière les rochers, malgré une grêle de balles qui ne les avait pas atteints.

— Spilett ! Nab ! s’était écrié l’ingénieur. Vous n’êtes pas blessés ?

— Non ! répondit le reporter. Quelques contusions seulement, par ricochet ! Mais ce damné brick entre dans le canal !

— Oui ! répondit Pencroff. Dans moins de dix minutes, il aura jeté l’ancre devant Granite-house !

— Avez-vous un projet, Cyrus ? demanda le reporter.

— Il faut nous réfugier dans Granite-house tant qu’il en est encore temps et que les forçats ne peuvent pas nous voir.

— C’est aussi mon avis, répondit Gédéon Spilett. Mais, une fois enfermés…

— Nous aviserons selon les circonstances, répondit l’ingénieur.

— En route, alors, et dépêchons-nous ! dit le reporter.

— Vous ne voulez pas qu’Ayrton et moi restions ici, monsieur Cyrus ? demanda le marin.

— Pour quoi faire, Pencroff ? répondit Cyrus Smith. Non. Ne nous séparons pas !

Il n’y avait pas un instant à perdre. Les colons quittèrent les Cheminées. Un petit retour de la muraille les cachait aux regards depuis le brick. Mais deux ou trois détonations, suivies du fracas des boulets sur les rochers, leur apprirent que le Speedy était désormais tout près.

Ils se précipitèrent dans l’ascenseur, se hissèrent jusqu’à la porte de Granite-house, où Top et Jup étaient enfermés depuis la veille, et se jetèrent dans la grande salle. Tout cela ne prit qu’un instant.

Il était temps. À travers les branchages, les colons aperçurent le Speedy entouré de fumée, avançant dans le canal. Ils durent même s’écarter : les tirs ne cessaient pas, et les boulets des quatre canons frappaient à l’aveugle le poste abandonné de la Mercy aussi bien que les Cheminées. Les rochers éclataient, et chaque détonation s’accompagnait de hurrahs.

On pouvait encore espérer que Granite-house serait épargné, puisque Cyrus Smith avait pris soin d’en masquer les fenêtres. Mais un boulet effleura l’ouverture de la porte et pénétra dans le couloir.

— Malédiction ! Nous sommes découverts ? s’écria Pencroff.

Peut-être les colons n’avaient-ils pas été vus. Mais Bob Harvey avait certainement jugé bon de tirer à travers le feuillage suspect qui masquait cette partie de la haute muraille. Il redoubla même ses coups lorsqu’un autre boulet déchira le rideau de feuilles, laissant apparaître une ouverture béante dans le granit.

La situation des colons était désespérée. Leur refuge était découvert. Ils ne pouvaient ni arrêter ces projectiles ni protéger la pierre, dont les éclats volaient autour d’eux comme de la mitraille. Il ne leur restait qu’à gagner le couloir supérieur de Granite-house et à abandonner leur demeure aux dévastations. Soudain, un bruit sourd retentit, suivi de cris épouvantables !

Cyrus Smith et les siens se précipitèrent à une fenêtre…

Le brick, irrésistiblement soulevé par une sorte de trombe liquide, venait de se fendre en deux. En moins de dix secondes, il était englouti avec son criminel équipage !

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