JULES VERNE · Partie 3

Chapitre 46

Chapitre 46

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LE SALON DE LECTURE

Laissez les mots vous emporter.

Adaptation française utilisée pour le récit audio. Édition en cours de relecture.

Les colons sur la grève. — Ayrton et Pencroff travaillent au sauvetage. — Une conversation pendant le déjeuner. — Les raisonnements de Pencroff. — L’examen minutieux de la coque du brick. — La soute intacte. — Les nouvelles richesses. — Les derniers débris. — Un morceau de cylindre brisé.

— Ils ont sauté ! s’écria Harbert.

— Oui ! Sauté comme si Ayrton avait mis le feu aux poudres ! répondit Pencroff en se jetant dans l’ascenseur, en même temps que Nab et le jeune garçon.

— Mais que s’est-il passé ? demanda Gédéon Spilett, encore stupéfait de ce dénouement inattendu.

— Ah ! Cette fois, nous saurons !… répondit vivement l’ingénieur.

— Que saurons-nous ?…

— Plus tard ! Plus tard ! Venez, Spilett. L’important, c’est que ces pirates aient été exterminés !

Entraînant le reporter et Ayrton, Cyrus Smith rejoignit Pencroff, Nab et Harbert sur la grève.

On ne voyait plus rien du brick, pas même sa mâture. Après avoir été soulevé par cette trombe, il s’était couché sur le côté et avait coulé dans cette position, sans doute à cause d’une énorme voie d’eau. Mais, à cet endroit, le canal ne mesurait pas plus de vingt pieds de profondeur. Les flancs du brick immergé réapparaîtraient donc certainement à marée basse.

Quelques épaves flottaient à la surface de la mer. On voyait une drome entière, composée de mâts et de vergues de rechange, des cages à poules dont les occupants étaient encore vivants, des caisses et des barils qui remontaient peu à peu à la surface après s’être échappés par les panneaux. Mais aucun débris ne dérivait, ni planches du pont ni bordage de la coque, ce qui rendait assez inexplicable le brusque engloutissement du Speedy.

Les deux mâts, brisés à quelques pieds au-dessus de l’étambrai, remontèrent pourtant bientôt sur les eaux du canal, après avoir rompu étais et haubans. Leurs voiles étaient encore là, les unes déployées, les autres serrées. Il ne fallait pas laisser à la marée descendante le temps d’emporter toutes ces richesses. Ayrton et Pencroff se jetèrent donc dans la pirogue, avec l’intention d’amarrer toutes ces épaves au littoral de l’île ou de l’îlot.

Mais, au moment où ils allaient embarquer, une remarque de Gédéon Spilett les arrêta.

— Et les six convicts qui ont débarqué sur la rive droite de la Mercy ? dit-il.

Il ne fallait pas oublier, en effet, que les six hommes dont le canot s’était brisé sur les roches avaient pris pied à la pointe de l’Épave.

On regarda dans cette direction. Aucun fugitif n’était visible. Après avoir vu le brick s’engloutir dans les eaux du canal, ils avaient probablement fui vers l’intérieur de l’île.

— Nous nous occuperons d’eux plus tard, dit alors Cyrus Smith. Ils peuvent encore être dangereux, car ils sont armés. Mais enfin, six contre six, les chances sont égales. Allons donc au plus pressé.

Ayrton et Pencroff embarquèrent dans la pirogue et ramèrent vigoureusement vers les épaves.

La mer était alors étale et très haute, car la lune était nouvelle depuis deux jours. Une bonne heure, au moins, devait donc s’écouler avant que la coque du brick émerge des eaux du canal.

Ayrton et Pencroff eurent le temps d’amarrer les mâts et les espars avec des cordages dont on porta le bout sur la grève de Granite-house. Là, en unissant leurs efforts, les colons réussirent à haler ces épaves. Puis la pirogue ramassa tout ce qui flottait : cages à poules, barils et caisses furent aussitôt transportés aux Cheminées.

Quelques cadavres flottaient aussi. Ayrton reconnut, entre autres, celui de Bob Harvey. Il le montra à son compagnon en disant d’une voix émue :

— Ce que j’ai été, Pencroff !

— Mais ce que vous n’êtes plus, brave Ayrton ! répondit le marin.

Il était assez singulier de voir si peu de corps à la surface. On en comptait à peine cinq ou six, que la marée descendante commençait déjà à emporter vers le large. Très probablement, les convicts, surpris par l’engloutissement, n’avaient pas eu le temps de fuir et, le navire s’étant couché sur le côté, la plupart étaient restés coincés sous les bastingages. Le reflux allait entraîner les cadavres de ces misérables vers la haute mer et épargner ainsi aux colons la triste besogne de les enterrer dans un coin de leur île.

Pendant deux heures, Cyrus Smith et ses compagnons s’occupèrent uniquement de haler les espars sur le sable, de détacher les voiles de leurs vergues, puis de les mettre au sec. Elles étaient parfaitement intactes. Le travail les absorbait tellement qu’ils parlaient peu, mais que de pensées leur traversaient l’esprit ! La possession de ce brick, ou plutôt de tout ce qu’il renfermait, était une fortune. Un navire est en effet comme un petit monde complet, et le matériel de la colonie allait s’enrichir de nombreux objets utiles. Ce serait, en grand, l’équivalent de la caisse trouvée à la pointe de l’Épave.

« Et puis, pensait Pencroff, pourquoi serait-il impossible de renflouer ce brick ? S’il n’a qu’une voie d’eau, cela se bouche, une voie d’eau ! Un navire de trois à quatre cents tonneaux, c’est un vrai navire à côté de notre Bonadventure ! Avec cela, on va loin ! On va où l’on veut ! Il faudra que monsieur Cyrus, Ayrton et moi examinions l’affaire ! Elle en vaut la peine ! »

Si le brick pouvait encore naviguer, les chances de rapatriement des colons de l’île Lincoln allaient en effet augmenter considérablement. Mais, pour trancher cette question importante, il fallait attendre la marée tout à fait basse et pouvoir examiner toutes les parties de la coque.

Une fois les épaves mises en sûreté sur la grève, Cyrus Smith et ses compagnons s’accordèrent quelques instants pour déjeuner. Ils mouraient littéralement de faim. Heureusement, l’office était tout proche, et Nab pouvait passer pour un maître-coq rapide. On mangea donc près des Cheminées. Comme on peut le penser, il ne fut question pendant ce repas que de l’événement inattendu qui avait si miraculeusement sauvé la colonie.

— Miraculeusement est le mot, répétait Pencroff. Il faut bien avouer que ces coquins ont sauté juste au bon moment ! Granite-house commençait à devenir singulièrement inhabitable !

— Et avez-vous une idée, Pencroff, demanda le reporter, de la façon dont cela s’est passé ? Et qui a pu provoquer cette explosion du brick ?

— Eh ! Monsieur Spilett, rien de plus simple, répondit Pencroff. Un navire de pirates n’est pas tenu comme un navire de guerre ! Des convicts ne sont pas des matelots ! Les soutes du brick étaient certainement ouvertes, puisqu’on nous canonnait sans relâche. Un imprudent ou un maladroit aura suffi pour faire sauter la machine !

— Monsieur Cyrus, dit Harbert, ce qui m’étonne, c’est que cette explosion n’ait pas eu plus d’effet. La détonation n’a pas été forte et, en somme, il y a peu de débris et de bordages arrachés. On dirait que le navire a plutôt coulé que sauté.

— Cela t’étonne, mon enfant ? demanda l’ingénieur.

— Oui, monsieur Cyrus.

— Et moi aussi, Harbert, répondit l’ingénieur. Cela m’étonne. Mais quand nous examinerons la coque du brick, nous aurons sans doute l’explication de ce fait.

— Ah çà ! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, vous n’allez pas prétendre que le Speedy a simplement coulé comme un bâtiment qui heurte un écueil ?

— Pourquoi pas ? fit observer Nab. S’il y a des roches dans le canal ?

— Bon ! Nab, répondit Pencroff. Tu n’as pas ouvert les yeux au bon moment. Un instant avant de s’engloutir, le brick s’est élevé sur une énorme lame, je l’ai parfaitement vu. Puis il est retombé en s’abattant sur bâbord. S’il n’avait fait que toucher, il aurait coulé tout tranquillement, comme un honnête navire qui s’en va par le fond.

— C’est que, justement, ce n’était pas un honnête navire ! répondit Nab.

— Enfin, nous verrons bien, Pencroff, reprit l’ingénieur.

— Nous verrons bien, ajouta le marin. Mais je parierais ma tête qu’il n’y a pas de roches dans le canal. Voyons, monsieur Cyrus, franchement, voudriez-vous dire qu’il y a encore quelque chose de merveilleux dans cet événement ?

Cyrus Smith ne répondit pas.

— En tout cas, dit Gédéon Spilett, choc ou explosion, vous conviendrez, Pencroff, que cela est arrivé à point !

— Oui !… Oui !… répondit le marin… Mais ce n’est pas la question. Je demande à monsieur Smith s’il voit dans tout cela quelque chose de surnaturel.

— Je ne me prononce pas, Pencroff, dit l’ingénieur. C’est tout ce que je peux vous répondre.

Cette réponse ne satisfit pas du tout Pencroff. Il tenait pour « une explosion » et ne voulait pas en démordre. Jamais il n’accepterait d’admettre la présence d’un écueil inconnu dans ce canal, formé d’un lit de sable fin comme la grève elle-même, et qu’il avait souvent traversé à marée basse. D’ailleurs, au moment où le brick avait sombré, la mer était haute. Il disposait donc de plus d’eau qu’il ne lui en fallait pour franchir sans les heurter toutes les roches qui ne se seraient pas découvertes à marée basse. Donc, il ne pouvait pas y avoir eu de choc. Donc, le navire n’avait pas touché. Donc, il avait sauté.

Il faut reconnaître que le raisonnement du marin ne manquait pas d’une certaine justesse.

Vers une heure et demie, les colons embarquèrent dans la pirogue et se rendirent sur le lieu de l’échouement. Il était regrettable de n’avoir pu sauver les deux embarcations du brick. Mais l’une, on le sait, s’était brisée à l’embouchure de la Mercy et était totalement hors d’usage. L’autre avait disparu dans l’engloutissement du brick et n’avait pas reparu, sans doute écrasée par lui.

La coque du Speedy commençait alors à apparaître au-dessus des eaux. Le brick était plus que couché sur le flanc : après avoir rompu ses mâts sous le poids de son lest déplacé par la chute, il se tenait presque la quille en l’air. L’inexplicable mais terrible action sous-marine l’avait véritablement retourné. Elle s’était manifestée en même temps par le déplacement d’une énorme trombe d’eau.

Les colons firent le tour de la coque. À mesure que la mer baissait, ils purent reconnaître, sinon la cause de la catastrophe, du moins l’effet produit.

À l’avant, des deux côtés de la quille, sept ou huit pieds avant la naissance de l’étrave, les flancs du brick étaient affreusement déchirés sur au moins vingt pieds de long. Deux larges voies d’eau s’ouvraient là, impossibles à boucher. Le doublage de cuivre et le bordage avaient disparu, sans doute réduits en poussière. Mais il ne restait pas non plus de trace de la membrure elle-même, des chevilles de fer et des gournables qui la liaient. Tout le long de la coque, jusqu’aux façons d’arrière, les virures déchiquetées ne tenaient plus. La fausse quille avait été séparée avec une violence inexplicable. La quille elle-même, arrachée de la carlingue en plusieurs points, était rompue sur toute sa longueur.

— Mille diables ! s’écria Pencroff. Voilà un navire difficile à renflouer !

— Ce sera même impossible, dit Ayrton.

— En tout cas, fit observer Gédéon Spilett au marin, l’explosion, s’il y a eu explosion, a eu des effets singuliers ! Elle a crevé la coque du navire dans ses parties inférieures au lieu de faire sauter le pont et les œuvres mortes ! Ces larges ouvertures semblent plutôt dues au choc d’un écueil qu’à l’explosion d’une soute !

— Il n’y a pas d’écueil dans le canal ! répliqua le marin. J’admets tout ce que vous voudrez, sauf le choc d’une roche !

— Tâchons de pénétrer dans le brick, dit l’ingénieur. Peut-être saurons-nous à quoi nous en tenir sur la cause de sa destruction.

C’était le meilleur parti à prendre. Il fallait d’ailleurs faire l’inventaire de toutes les richesses contenues à bord et tout préparer pour les sauver.

L’intérieur du brick était alors facile d’accès. L’eau baissait toujours, et le dessous du pont, devenu le dessus depuis que la coque s’était renversée, était praticable. Le lest, composé de lourdes gueuses de fonte, l’avait défoncé en plusieurs endroits. On entendait la mer bruire en s’écoulant par les fissures de la coque.

La hache à la main, Cyrus Smith et ses compagnons avancèrent sur le pont à demi brisé. Des caisses de toutes sortes l’encombraient. Elles n’avaient passé que très peu de temps dans l’eau : peut-être leur contenu n’était-il pas endommagé.

On s’occupa donc de mettre toute la cargaison en lieu sûr. La mer ne devait pas revenir avant quelques heures, et on employa ce temps le plus utilement possible. Ayrton et Pencroff avaient fixé un palan à l’ouverture pratiquée dans la coque pour hisser les barils et les caisses. La pirogue les recevait et les transportait aussitôt sur la plage. On prenait tout, sans distinction, quitte à trier les objets plus tard.

Les colons purent d’abord constater avec une extrême satisfaction que le brick possédait une cargaison très variée. C’était un assortiment d’articles de toutes sortes : ustensiles, produits manufacturés, outils, tels qu’en chargent les bâtiments qui font le grand cabotage de la Polynésie. On y trouverait probablement un peu de tout, et l’on conviendra que c’était précisément ce qu’il fallait à la colonie de l’île Lincoln.

Cyrus Smith observait pourtant avec un étonnement silencieux que la coque n’était pas seule à avoir énormément souffert du choc, quel qu’il soit, responsable de la catastrophe. L’aménagement intérieur était lui aussi dévasté, surtout vers l’avant. Cloisons et épontilles étaient brisées comme si un formidable obus avait éclaté dans le brick. Les colons purent aller facilement de l’avant à l’arrière après avoir déplacé les caisses, qu’on sortait au fur et à mesure. Ce n’étaient pas de lourds ballots difficiles à déplacer, mais de simples colis, dont on ne reconnaissait d’ailleurs plus l’arrimage.

Les colons arrivèrent ainsi à l’arrière du brick, dans la partie autrefois surmontée par la dunette. D’après les indications d’Ayrton, il fallait chercher là la soute aux poudres. Cyrus Smith pensait qu’elle n’avait pas explosé. On pourrait donc peut-être sauver quelques barils : la poudre, habituellement enfermée dans des enveloppes de métal, pouvait ne pas avoir souffert du contact de l’eau.

C’était bien ce qui s’était passé. Au milieu d’une grande quantité de projectiles, on trouva une vingtaine de barils dont l’intérieur était garni de cuivre. On les sortit avec précaution. Pencroff se convainquit de ses propres yeux que la destruction du Speedy ne pouvait être attribuée à une explosion. La partie de la coque où se trouvait la soute était justement celle qui avait le moins souffert.

— Possible ! répondit le marin obstiné. Mais quant à une roche, il n’y a pas de roche dans le canal !

— Alors, que s’est-il passé ? demanda Harbert.

— Je n’en sais rien, répondit Pencroff, monsieur Cyrus n’en sait rien, et personne n’en sait et n’en saura jamais rien !

Plusieurs heures s’étaient écoulées pendant ces recherches, et la marée montante commençait à se faire sentir. Il fallut suspendre le sauvetage. On ne risquait d’ailleurs pas de voir la mer entraîner la carcasse du brick : déjà enlisée, elle était aussi solidement fixée que si elle avait été affourchée sur ses ancres.

On pouvait donc attendre sans inconvénient la prochaine marée descendante pour reprendre les opérations. Mais le bâtiment lui-même était condamné. Il faudrait même se hâter de sauver les débris de sa coque, car elle ne tarderait pas à disparaître dans les sables mouvants du canal.

Il était cinq heures du soir. La journée avait été rude pour les travailleurs. Ils mangèrent de grand appétit puis, malgré leur fatigue, ne résistèrent pas au désir d’examiner les caisses qui composaient la cargaison du Speedy.

La plupart contenaient des vêtements tout faits, qui furent, on s’en doute, bien accueillis. Il y avait de quoi vêtir toute une colonie, du linge pour tous les usages, des chaussures pour tous les pieds.

— Nous voilà trop riches ! s’écriait Pencroff. Mais qu’allons-nous faire de tout cela ?

À chaque instant, les hurrahs du joyeux marin éclataient lorsqu’il reconnaissait des barils de tafia, des boucauts de tabac, des armes à feu et des armes blanches, des balles de coton, des instruments de labourage, des outils de charpentier, de menuisier et de forgeron, des caisses de graines de toutes espèces que leur bref séjour dans l’eau n’avait pas altérées. Ah ! Comme ces choses seraient venues à point deux ans plus tôt ! Mais enfin, même maintenant que ces colons industrieux s’étaient outillés eux-mêmes, ces richesses trouveraient leur emploi.

La place ne manquait pas dans les magasins de Granite-house. Mais ce jour-là, le temps fit défaut : on ne put tout emmagasiner. Il ne fallait pourtant pas oublier que six survivants de l’équipage du Speedy avaient pris pied sur l’île. C’étaient vraisemblablement des chenapans de premier ordre, contre lesquels il fallait se garder. Le pont de la Mercy et les ponceaux avaient beau être relevés, ces convicts ne se laisseraient pas arrêter par une rivière ou un ruisseau. Poussés par le désespoir, de tels coquins pouvaient être redoutables.

On verrait plus tard quelle conduite adopter à leur égard. En attendant, il fallait veiller sur les caisses et les colis entassés près des Cheminées. Les colons s’en chargèrent à tour de rôle pendant la nuit.

La nuit se passa pourtant sans que les convicts tentent une agression. Maître Jup et Top, de garde au pied de Granite-house, les auraient vite signalés.

Les trois jours suivants, les 19, 20 et 21 octobre, furent consacrés à sauver tout ce qui pouvait avoir une valeur ou une utilité quelconque dans la cargaison ou le gréement du brick. À marée basse, on vidait la cale ; à marée haute, on rangeait les objets sauvés. On put arracher une grande partie du doublage de cuivre à la coque, qui s’enlisait davantage chaque jour. Mais avant que les sables engloutissent les objets pesants coulés au fond, Ayrton et Pencroff plongèrent plusieurs fois jusqu’au lit du canal. Ils retrouvèrent les chaînes et les ancres du brick, les gueuses de son lest et jusqu’aux quatre canons. Allégés au moyen de barriques vides, ceux-ci purent être amenés à terre.

On le voit, l’arsenal de la colonie n’avait pas moins gagné à ce sauvetage que les offices et les magasins de Granite-house. Toujours enthousiaste dans ses projets, Pencroff parlait déjà de construire une batterie qui commanderait le canal et l’embouchure de la rivière. Avec quatre canons, il s’engageait à empêcher toute flotte, « si puissante qu’elle soit », de s’aventurer dans les eaux de l’île Lincoln !

Sur ces entrefaites, alors qu’il ne restait du brick qu’une carcasse inutile, le mauvais temps acheva de la détruire. Cyrus Smith avait eu l’intention de la faire sauter pour recueillir ses débris sur la côte. Mais un fort vent de nord-est et une grosse mer lui permirent d’économiser sa poudre.

Dans la nuit du 23 au 24, la coque du brick fut en effet entièrement démantelée, et une partie des épaves s’échoua sur la grève.

Quant aux papiers du bord, il est inutile de dire que Cyrus Smith n’en trouva aucune trace, malgré une fouille minutieuse des armoires de la dunette. Les pirates avaient évidemment détruit tout ce qui concernait le capitaine ou l’armateur du Speedy. Le nom du port d’attache ne figurait pas au tableau arrière ; rien ne permettait donc de deviner sa nationalité. Ayrton et Pencroff avaient cependant paru croire, à certaines formes de l’avant, que ce brick devait être de construction anglaise.

Huit jours après la catastrophe, ou plutôt après l’heureux mais inexplicable dénouement auquel la colonie devait son salut, on ne voyait plus rien du navire, même à marée basse. Ses débris avaient été dispersés, et Granite-house possédait presque tout ce qu’il avait contenu.

Le mystère de son étrange destruction n’aurait pourtant sans doute jamais été éclairci si, le 30 novembre, Nab n’avait trouvé, en parcourant la grève, un morceau d’un épais cylindre de fer portant des traces d’explosion. Ce cylindre était tordu et déchiré sur ses arêtes, comme s’il avait été soumis à l’action d’une substance explosive.

Nab apporta le morceau de métal à son maître, qui travaillait alors avec ses compagnons à l’atelier des Cheminées.

Cyrus Smith examina attentivement le cylindre, puis se tourna vers Pencroff :

— Vous persistez, mon ami, lui dit-il, à soutenir que le Speedy n’a pas péri à la suite d’un choc ?

— Oui, monsieur Cyrus, répondit le marin. Vous savez aussi bien que moi qu’il n’y a pas de roches dans le canal.

— Mais s’il avait heurté ce morceau de fer ? dit l’ingénieur en montrant le cylindre brisé.

— Quoi, ce bout de tuyau ? s’écria Pencroff d’un ton de complète incrédulité.

— Mes amis, reprit Cyrus Smith, vous rappelez-vous qu’avant de sombrer, le brick s’est élevé au sommet d’une véritable trombe d’eau ?

— Oui, monsieur Cyrus ! répondit Harbert.

— Eh bien, voulez-vous savoir ce qui avait soulevé cette trombe ? C’est ceci, dit l’ingénieur en montrant le tube brisé.

— Ceci ? répliqua Pencroff.

— Oui ! Ce cylindre est tout ce qui reste d’une torpille !

— Une torpille ! s’écrièrent les compagnons de l’ingénieur.

— Et qui l’avait mise là, cette torpille ? demanda Pencroff, qui ne voulait pas se rendre.

— Tout ce que je peux vous dire, c’est que ce n’est pas moi ! répondit Cyrus Smith. Mais elle y était, et vous avez pu juger de son incomparable puissance !

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