JULES VERNE · Partie 3

Chapitre 48

Chapitre 48

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LE SALON DE LECTURE

Laissez les mots vous emporter.

Adaptation française utilisée pour le récit audio. Édition en cours de relecture.

Projets d’expédition. — Ayrton au corral. — Visite à Port-Ballon. — Remarques de Pencroff à bord du Bonadventure. — Message envoyé au corral. — Aucune réponse d’Ayrton. — Départ le lendemain. — Pourquoi le fil ne fonctionne plus. — Une détonation.

Cependant, la grande préoccupation des colons était de mener l’exploration complète de l’île qu’ils avaient décidée. Cette exploration aurait maintenant deux buts : découvrir d’abord l’être mystérieux dont l’existence ne faisait plus de doute et, en même temps, savoir ce qu’étaient devenus les pirates, où ils s’étaient retirés, quelle vie ils menaient et ce qu’on pouvait craindre de leur part.

Cyrus Smith désirait partir sans attendre. Mais l’expédition devait durer plusieurs jours, et il avait paru préférable de charger le chariot de matériel de campement et d’ustensiles qui faciliteraient l’organisation des haltes. Or, à ce moment, l’un des onaggas, blessé à la jambe, ne pouvait pas être attelé. Il lui fallait quelques jours de repos, et l’on estima qu’on pouvait sans inconvénient repousser le départ d’une semaine, c’est-à-dire au 20 novembre. Sous cette latitude, le mois de novembre correspond au mois de mai dans les régions du Nord. On était donc à la belle saison. Le soleil arrivait sur le tropique du Capricorne et donnait les plus longs jours de l’année. La période serait ainsi tout à fait favorable à l’expédition projetée. Même si elle n’atteignait pas son but principal, celle-ci pouvait être riche en découvertes, surtout concernant les ressources naturelles, puisque Cyrus Smith se proposait d’explorer les épaisses forêts du Far-West qui s’étendaient jusqu’à l’extrémité de la presqu’île Serpentine.

Il fut convenu de consacrer les neuf jours qui allaient précéder le départ aux derniers travaux du plateau de Grande-Vue.

Cependant, Ayrton devait retourner au corral, où les animaux domestiques avaient besoin de ses soins. On décida donc qu’il y passerait deux jours et qu’il ne reviendrait à Granite-house qu’après avoir largement approvisionné les étables.

Au moment où il allait partir, Cyrus Smith lui demanda s’il voulait que l’un d’eux l’accompagne, en lui faisant remarquer que l’île était moins sûre qu’autrefois.

Ayrton répondit que c’était inutile, qu’il suffirait à la tâche et que, d’ailleurs, il ne craignait rien. Si un incident se produisait au corral ou dans les environs, il en avertirait immédiatement les colons par un télégramme envoyé à Granite-house.

Ayrton partit donc le 9, dès l’aube, avec le chariot attelé d’un seul onagga. Deux heures plus tard, la sonnerie électrique annonçait qu’il avait trouvé tout en ordre au corral.

Pendant ces deux jours, Cyrus Smith se consacra à un projet qui devait mettre définitivement Granite-house à l’abri de toute surprise. Il s’agissait de dissimuler entièrement l’ouverture supérieure de l’ancien déversoir, déjà maçonnée et à moitié cachée sous les herbes et les plantes, à l’angle sud du lac Grant. Rien n’était plus facile : il suffisait de relever de deux à trois pieds le niveau des eaux du lac pour que l’ouverture soit complètement noyée.

Pour relever ce niveau, il n’y avait qu’à établir un barrage à chacune des deux ouvertures pratiquées dans le lac, par lesquelles étaient alimentés le creek Glycérine et le creek de la Grande-Chute. Les colons furent appelés à ce travail. Les deux barrages, qui ne dépassaient d’ailleurs pas sept à huit pieds de largeur sur trois de hauteur, furent rapidement construits avec des blocs de roche bien cimentés.

Une fois ce travail achevé, il était impossible de soupçonner qu’à la pointe du lac existait un conduit souterrain par lequel s’écoulait autrefois le trop-plein des eaux.

Bien entendu, on avait soigneusement préservé la petite dérivation qui alimentait le réservoir de Granite-house et faisait fonctionner l’ascenseur : l’eau ne manquerait en aucun cas. Une fois l’ascenseur remonté, ce refuge sûr et confortable était à l’abri de toute surprise ou attaque soudaine.

Ce travail fut vite terminé, et Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert trouvèrent le temps de faire une excursion jusqu’à Port-Ballon. Le marin voulait vivement savoir si les forçats avaient visité la petite anse au fond de laquelle le Bonadventure était à l’ancre.

— Justement, fit-il remarquer, ces gentlemen ont débarqué sur la côte sud. S’ils ont suivi le littoral, il est à craindre qu’ils aient découvert le petit port. Dans ce cas, je ne donnerais pas un demi-dollar de notre Bonadventure.

Les craintes de Pencroff n’étaient pas sans fondement, et une visite à Port-Ballon parut tout à fait indiquée.

Le marin et ses compagnons partirent donc dans l’après-midi du 10 novembre, bien armés. En glissant ostensiblement deux balles dans chaque canon de son fusil, Pencroff secouait la tête, ce qui ne présageait rien de bon pour quiconque l’approcherait de trop près, « bête ou homme », comme il le dit. Gédéon Spilett et Harbert prirent aussi leur fusil, et, vers trois heures, tous trois quittèrent Granite-house.

Nab les accompagna jusqu’au coude de la Mercy et releva le pont après leur passage. Il était convenu qu’un coup de fusil annoncerait le retour des colons. À ce signal, Nab reviendrait rétablir le passage entre les deux rives de la rivière.

La petite troupe s’avança directement vers la côte sud de l’île par la route du port. Il n’y avait que trois milles et demi à parcourir, mais Gédéon Spilett et ses compagnons mirent deux heures à les franchir. Ils avaient en effet fouillé tous les abords de la route, aussi bien du côté de l’épaisse forêt que du marais des tadornes. Ils ne trouvèrent aucune trace des fugitifs. Ceux-ci, sans doute encore incertains du nombre des colons et des moyens de défense dont ils disposaient, avaient dû gagner les parties les moins accessibles de l’île.

Arrivé à Port-Ballon, Pencroff vit avec une extrême satisfaction le Bonadventure tranquillement à l’ancre dans l’étroite crique. D’ailleurs, Port-Ballon était si bien caché au milieu de ces hautes roches qu’on ne pouvait le découvrir ni de la mer ni de la terre, à moins de se trouver juste au-dessus ou à l’intérieur.

— Allons, dit Pencroff, ces gredins ne sont pas encore venus ici. Les grandes herbes conviennent mieux aux reptiles, et c’est évidemment dans le Far-West que nous les retrouverons.

— Et c’est très heureux, car s’ils avaient trouvé le Bonadventure, ajouta Harbert, ils s’en seraient emparés pour fuir, ce qui nous aurait empêchés de retourner prochainement à l’île Tabor.

— En effet, répondit le reporter, il sera important d’y porter un document indiquant la situation de l’île Lincoln et la nouvelle résidence d’Ayrton, au cas où le yacht écossais viendrait le reprendre.

— Eh bien, le Bonadventure est toujours là, monsieur Spilett ! répliqua le marin. Son équipage et lui sont prêts à partir au premier signal !

— Je pense, Pencroff, qu’il faudra le faire dès que notre expédition dans l’île sera terminée. Après tout, il est possible que cet inconnu, si nous parvenons à le trouver, en sache long sur l’île Lincoln comme sur l’île Tabor. N’oublions pas qu’il est sans aucun doute l’auteur du document, et qu’il sait peut-être à quoi s’en tenir sur le retour du yacht !

— Mille diables ! s’écria Pencroff, qui cela peut-il bien être ? Ce personnage nous connaît, et nous ne le connaissons pas ! Si c’est un simple naufragé, pourquoi se cache-t-il ? Nous sommes de braves gens, je suppose, et la compagnie de braves gens n’est désagréable à personne ! Est-il venu ici volontairement ? Peut-il quitter l’île si cela lui plaît ? Y est-il encore ? N’y est-il plus ?…

Tout en parlant, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett étaient montés à bord et parcouraient le pont du Bonadventure. Soudain, après avoir examiné la bitte autour de laquelle était enroulé le câble de l’ancre, le marin s’écria :

— Ah ! Par exemple ! Voilà qui est fort !

— Qu’y a-t-il, Pencroff ? demanda le reporter.

— Ce n’est pas moi qui ai fait ce nœud !

Et Pencroff montrait une corde qui attachait le câble à la bitte elle-même pour l’empêcher de glisser.

— Comment, ce n’est pas vous ? demanda Gédéon Spilett.

— Non ! J’en jurerais. C’est un nœud plat, et j’ai l’habitude de faire deux demi-clefs.

— Vous vous serez trompé, Pencroff.

— Je ne me suis pas trompé ! affirma le marin. On a naturellement cela dans la main, et la main ne se trompe pas !

— Alors, les forçats seraient donc venus à bord ? demanda Harbert.

— Je n’en sais rien, répondit Pencroff, mais ce qui est certain, c’est qu’on a levé l’ancre du Bonadventure et qu’on l’a mouillée de nouveau ! Et tenez ! Voilà une autre preuve. On a laissé filer du câble, et sa garniture de protection ne se trouve plus à l’endroit où il porte sur l’écubier. Je vous répète qu’on s’est servi de notre embarcation !

— Mais si les forçats s’en étaient servis, ils l’auraient pillée, ou bien ils auraient fui…

— Fui !… Où cela ?… À l’île Tabor ?… répliqua Pencroff. Croyez-vous donc qu’ils se seraient aventurés sur un bateau d’un aussi faible tonnage ?

— Il faudrait d’ailleurs supposer qu’ils connaissaient l’îlot, répondit le reporter.

— Quoi qu’il en soit, dit le marin, aussi vrai que je suis Bonadventure Pencroff, du Vineyard, notre Bonadventure a navigué sans nous !

Le marin était si affirmatif que ni Gédéon Spilett ni Harbert ne purent contester ses paroles. Il était évident que l’embarcation avait été déplacée, plus ou moins, depuis que Pencroff l’avait ramenée à Port-Ballon. Pour lui, il ne faisait aucun doute que l’ancre avait été levée, puis rejetée au fond. Mais pourquoi ces deux manœuvres si le bateau n’avait pas servi à une expédition ?

— Mais comment aurions-nous pu ne pas voir le Bonadventure passer au large de l’île ? fit remarquer le reporter, qui tenait à formuler toutes les objections possibles.

— Eh ! monsieur Spilett, répondit le marin, il suffit de partir la nuit avec une bonne brise, et, en deux heures, on est hors de vue de l’île !

— Eh bien, reprit Gédéon Spilett, je le demande encore : dans quel but les forçats se seraient-ils servis du Bonadventure, et pourquoi l’auraient-ils ramené au port après s’en être servis ?

— Eh ! monsieur Spilett, répondit le marin, ajoutons cela aux choses inexplicables et n’y pensons plus ! L’important était que le Bonadventure soit là, et il y est. Malheureusement, si les forçats le prenaient une seconde fois, il pourrait bien ne plus se retrouver à sa place !

— Alors, Pencroff, dit Harbert, il serait peut-être prudent de ramener le Bonadventure devant Granite-house ?

— Oui et non, répondit Pencroff, ou plutôt non. L’embouchure de la Mercy est un mauvais endroit pour un bateau, et la mer y est dure.

— Mais en le tirant sur le sable, jusqu’au pied même des Cheminées ?…

— Peut-être… oui… répondit Pencroff. En tout cas, puisque nous devons quitter Granite-house pour une assez longue expédition, je crois que le Bonadventure sera plus en sûreté ici pendant notre absence et que nous ferons bien de l’y laisser jusqu’à ce que l’île soit débarrassée de ces coquins.

— C’est aussi mon avis, dit le reporter. Au moins, en cas de mauvais temps, il ne sera pas exposé comme il le serait à l’embouchure de la Mercy.

— Mais si les forçats allaient de nouveau lui rendre visite ! dit Harbert.

— Eh bien, mon garçon, répondit Pencroff, en ne le retrouvant plus ici, ils auraient vite fait de le chercher du côté de Granite-house. Pendant notre absence, rien ne les empêcherait de s’en emparer ! Je pense donc, comme M. Spilett, qu’il faut le laisser à Port-Ballon. Mais à notre retour, si nous n’avons pas débarrassé l’île de ces gredins-là, il sera prudent de ramener notre bateau à Granite-house jusqu’à ce qu’il n’ait plus à craindre aucune mauvaise visite.

— C’est convenu. En route ! dit le reporter.

De retour à Granite-house, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett racontèrent à l’ingénieur ce qui s’était passé. Celui-ci approuva leurs dispositions pour le présent et pour l’avenir. Il promit même au marin d’étudier la partie du canal située entre l’îlot et la côte, pour voir s’il ne serait pas possible d’y créer un port artificiel à l’aide de barrages. Ainsi, le Bonadventure serait toujours à portée, sous les yeux des colons et, au besoin, sous clé.

Le soir même, on envoya un télégramme à Ayrton pour lui demander de ramener du corral deux chèvres que Nab voulait acclimater dans les prairies du plateau. Chose étrange, Ayrton n’accusa pas réception du message, comme il en avait l’habitude. Cela ne manqua pas d’étonner l’ingénieur. Mais il se pouvait qu’Ayrton ne soit pas au corral à ce moment, ou même qu’il soit en route pour revenir à Granite-house. En effet, deux jours s’étaient écoulés depuis son départ, et il avait été décidé qu’il serait de retour le 10 au soir ou, au plus tard, le 11 dès le matin.

Les colons attendirent donc de voir Ayrton apparaître sur les hauteurs de Grande-Vue. Nab et Harbert guettèrent même près du pont pour le baisser dès que leur compagnon se présenterait.

Mais, vers dix heures du soir, aucun signe d’Ayrton. On jugea donc préférable d’envoyer un nouveau message en demandant une réponse immédiate.

La sonnerie de Granite-house resta muette.

Alors l’inquiétude des colons devint grande. Que s’était-il passé ? Ayrton n’était-il donc plus au corral ? Ou, s’il s’y trouvait encore, n’était-il plus libre de ses mouvements ? Fallait-il se rendre au corral par cette nuit obscure ?

On discuta. Les uns voulaient partir, les autres rester.

— Mais, dit Harbert, l’appareil télégraphique a peut-être subi un accident et ne fonctionne plus ?

— C’est possible, dit le reporter.

— Attendons demain, répondit Cyrus Smith. Il est possible, en effet, qu’Ayrton n’ait pas reçu notre message, ou même que nous n’ayons pas reçu le sien.

On attendit, avec, comme on peut le comprendre, une certaine anxiété.

Dès les premières lueurs du 11 novembre, Cyrus Smith envoyait encore le courant électrique à travers le fil, sans recevoir de réponse.

Il recommença : même résultat.

— En route pour le corral ! dit-il.

— Et bien armés ! ajouta Pencroff.

Il fut aussitôt décidé qu’on ne laisserait pas Granite-house sans surveillance et que Nab y resterait. Après avoir accompagné ses compagnons jusqu’au creek Glycérine, il relèverait le pont et, caché derrière un arbre, guetterait leur retour ou celui d’Ayrton.

Si les pirates se présentaient et tentaient de franchir le passage, il essaierait de les arrêter à coups de fusil et, en dernier recours, se réfugierait dans Granite-house. Une fois l’ascenseur remonté, il y serait en sûreté.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert et Pencroff devaient aller directement au corral. S’ils n’y trouvaient pas Ayrton, ils fouilleraient les bois des environs.

À six heures du matin, l’ingénieur et ses trois compagnons avaient franchi le creek Glycérine. Nab se postait derrière un léger épaulement couronné de quelques grands dragonniers, sur la rive gauche du ruisseau.

Après avoir quitté le plateau de Grande-Vue, les colons prirent aussitôt la route du corral. Ils portaient leur fusil sur le bras, prêts à tirer au moindre signe d’hostilité. Les deux carabines et les deux fusils avaient été chargés à balle.

De chaque côté de la route, les fourrés étaient épais et pouvaient facilement cacher des malfaiteurs que leurs armes auraient rendus vraiment redoutables.

Les colons marchaient vite et en silence. Top les précédait, courant tantôt sur la route, tantôt faisant un détour sous les bois, mais toujours silencieux et sans paraître sentir quoi que ce soit d’inhabituel. On pouvait compter sur le fidèle chien : il ne se laisserait pas surprendre et aboierait au moindre signe de danger.

Tout en suivant la route, Cyrus Smith et ses compagnons suivaient aussi le fil télégraphique qui reliait le corral à Granite-house. Après environ deux milles de marche, ils n’avaient encore remarqué aucune rupture. Les poteaux étaient en bon état, les isolateurs intacts et le fil régulièrement tendu. À partir de ce point, cependant, l’ingénieur observa que le fil paraissait moins tendu. Enfin, au poteau n° 74, Harbert, qui marchait en tête, s’arrêta en criant :

— Le fil est rompu !

Ses compagnons pressèrent le pas et le rejoignirent à l’endroit où il s’était arrêté.

Là, le poteau renversé se trouvait en travers de la route. La rupture du fil était donc constatée, et il était évident que les messages de Granite-house n’avaient pas pu parvenir au corral, ni ceux du corral à Granite-house.

— Ce n’est pas le vent qui a renversé ce poteau, fit remarquer Pencroff.

— Non, répondit Gédéon Spilett. On a creusé la terre à son pied et une main humaine l’a arraché.

— De plus, le fil est cassé, ajouta Harbert en montrant les deux bouts du fil de fer, qui avait été violemment rompu.

— La cassure est-elle récente ? demanda Cyrus Smith.

— Oui, répondit Harbert, et il y a certainement peu de temps que le fil a été rompu.

— Au corral ! Au corral ! s’écria le marin.

Les colons se trouvaient alors à mi-chemin entre Granite-house et le corral. Il leur restait donc encore deux milles et demi à parcourir. Ils se mirent à courir.

En effet, on devait craindre qu’un événement grave se soit produit au corral. Sans doute Ayrton avait-il pu envoyer un télégramme qui n’était pas arrivé, et ce n’était pas cela qui devait inquiéter ses compagnons. Mais, circonstance plus inexplicable, Ayrton avait promis de revenir la veille au soir et n’avait pas reparu. Enfin, ce n’était pas sans raison que toute communication avait été coupée entre le corral et Granite-house. Qui d’autre que les forçats avait intérêt à l’interrompre ?

Les colons couraient donc, le cœur serré par l’émotion. Ils s’étaient sincèrement attachés à leur nouveau compagnon. Allaient-ils le trouver frappé par ceux-là mêmes dont il avait autrefois été le chef ?

Bientôt, ils arrivèrent à l’endroit où la route longeait le petit ruisseau dérivé du creek Rouge qui irriguait les prairies du corral. Ils avaient alors ralenti pour ne pas se trouver essoufflés au moment où il faudrait peut-être se battre. Les fusils n’étaient plus au cran de repos : ils étaient armés. Chacun surveillait un côté de la forêt. Top laissait entendre quelques grognements sourds qui n’annonçaient rien de bon.

Enfin, l’enceinte entourée d’une palissade apparut à travers les arbres. On n’y voyait aucune trace de dégâts. La porte était fermée comme d’habitude. Un profond silence régnait dans le corral. On n’entendait ni les bêlements habituels des mouflons ni la voix d’Ayrton.

— Entrons ! dit Cyrus Smith.

L’ingénieur s’avança, tandis que ses compagnons, qui faisaient le guet à vingt pas de lui, étaient prêts à tirer.

Cyrus Smith souleva le loquet intérieur de la porte et allait pousser l’un des battants quand Top aboya avec violence. Une détonation éclata au-dessus de la palissade, et un cri de douleur lui répondit.

Harbert, atteint d’une balle, gisait à terre !

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