JULES VERNE · Partie 3

Chapitre 49

Chapitre 49

Texte en françaisLire ↓Regarder ↓
Regarder le chapitreFR

La vidéo se prépare.

Vous pouvez découvrir le texte en attendant la prochaine mise en images.

LE SALON DE LECTURE

Laissez les mots vous emporter.

Adaptation française utilisée pour le récit audio. Édition en cours de relecture.

Le reporter et Pencroff dans le corral. — Harbert transporté. — Le désespoir du marin. — Le reporter et l’ingénieur se consultent. — Le traitement. — Un peu d’espoir revient. — Comment prévenir Nab ? — Un messager sûr et fidèle. — La réponse de Nab.

Au cri d’Harbert, Pencroff avait laissé tomber son arme et s’était élancé vers lui.

— Ils l’ont tué ! s’écria-t-il. Lui, mon enfant ! Ils l’ont tué !

Cyrus Smith et Gédéon Spilett s’étaient précipités vers Harbert. Le reporter écoutait si le cœur du pauvre enfant battait encore.

— Il vit, dit-il. Mais il faut le transporter…

— À Granite-house ? C’est impossible ! répondit l’ingénieur.

— Au corral, alors ! s’écria Pencroff.

— Un instant, dit Cyrus Smith.

Il s’élança sur la gauche pour contourner l’enceinte. Là, il se trouva face à un convict qui le mit en joue et lui traversa le chapeau d’une balle. Quelques secondes plus tard, avant même d’avoir eu le temps de tirer une seconde fois, l’homme tombait, frappé au cœur par le poignard de Cyrus Smith, plus sûr encore que son fusil.

Pendant ce temps, Gédéon Spilett et le marin se hissaient aux angles de la palissade. Ils en enjambaient le sommet, sautaient dans l’enceinte, renversaient les étais qui maintenaient la porte de l’intérieur, se précipitaient dans la maison vide. Bientôt, le pauvre Harbert reposait sur le lit d’Ayrton.

Quelques instants plus tard, Cyrus Smith était près de lui.

Devant Harbert inanimé, la douleur du marin fut terrible. Il sanglotait, pleurait, voulait se briser la tête contre la muraille. Ni l’ingénieur ni le reporter ne purent le calmer. Eux-mêmes étouffaient d’émotion. Ils ne pouvaient parler.

Ils firent pourtant tout ce qui dépendait d’eux pour arracher à la mort le pauvre enfant qui agonisait sous leurs yeux. Après tant d’incidents survenus dans sa vie, Gédéon Spilett avait une certaine pratique de la médecine courante. Il savait un peu de tout. Dans bien des circonstances, il avait déjà dû soigner des blessures causées par une arme blanche ou une arme à feu. Aidé de Cyrus Smith, il entreprit donc les soins que réclamait l’état d’Harbert.

Le reporter fut d’abord frappé par l’état de stupeur générale qui accablait le jeune garçon. Cet état était dû soit à l’hémorragie, soit même à une commotion, si la balle avait heurté un os assez fortement pour provoquer une violente secousse.

Harbert était extrêmement pâle. Son pouls était si faible que Gédéon Spilett ne le sentit battre qu’à de longs intervalles, comme s’il était sur le point de s’arrêter. En même temps, ses sens et son intelligence ne réagissaient presque plus. Ces symptômes étaient très graves.

On mit la poitrine d’Harbert à nu. Après avoir étanché le sang à l’aide de mouchoirs, on la lava à l’eau froide.

La contusion, ou plutôt la plaie contuse, apparut. Un trou de forme ovale s’ouvrait sur la poitrine, entre la troisième et la quatrième côte. C’était là que la balle avait atteint Harbert.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett retournèrent alors le pauvre enfant. Il laissa échapper un gémissement si faible qu’on aurait pu le prendre pour son dernier soupir.

Une autre plaie contuse ensanglantait le dos d’Harbert. La balle qui l’avait frappé s’en échappa aussitôt.

— Dieu soit loué ! dit le reporter. La balle n’est pas restée dans le corps, nous n’aurons pas à l’extraire.

— Mais le cœur ?… demanda Cyrus Smith.

— Le cœur n’a pas été touché, sans quoi Harbert serait mort !

— Mort ! s’écria Pencroff en poussant un rugissement.

Le marin n’avait entendu que les derniers mots du reporter.

— Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith, non ! Il n’est pas mort. Son pouls bat toujours ! Il a même poussé un gémissement. Mais, dans l’intérêt même de votre enfant, calmez-vous. Nous avons besoin de tout notre sang-froid. Ne nous le faites pas perdre, mon ami.

Pencroff se tut. Mais, par une réaction qui s’opérait en lui, de grosses larmes inondèrent son visage.

Gédéon Spilett essayait cependant de rassembler ses souvenirs et de procéder avec méthode. D’après ce qu’il observait, il ne faisait aucun doute pour lui que la balle était entrée par-devant et sortie par-derrière. Mais quels ravages avait-elle causés sur son passage ? Quels organes essentiels étaient atteints ? Un chirurgien de métier aurait à peine pu le dire à cet instant, et le reporter encore moins.

Il savait pourtant une chose : il lui faudrait prévenir la compression inflammatoire des parties blessées, puis combattre l’inflammation locale et la fièvre qui résulteraient de cette blessure, peut-être mortelle ! Mais quels remèdes appliquer ? Quels moyens employer contre l’inflammation ? Comment la détourner ?

L’essentiel, en tout cas, était de panser les deux plaies sans retard. Gédéon Spilett ne jugea pas nécessaire de provoquer un nouvel écoulement de sang en les lavant à l’eau tiède et en pressant leurs bords. L’hémorragie avait été très abondante, et Harbert était déjà trop affaibli par la perte de son sang.

Le reporter crut donc devoir se contenter de laver les deux plaies à l’eau froide.

Harbert était placé sur le côté gauche. On le maintint dans cette position.

— Il ne faut pas qu’il bouge, dit Gédéon Spilett. C’est la position la plus favorable pour que les plaies du dos et de la poitrine puissent suppurer librement. Un repos absolu est nécessaire.

— Quoi ! Nous ne pouvons pas le transporter à Granite-house ? demanda Pencroff.

— Non, Pencroff, répondit le reporter.

— Malédiction ! s’écria le marin en tournant le poing vers le ciel.

— Pencroff ! dit Cyrus Smith.

Gédéon Spilett s’était remis à examiner l’enfant blessé avec une extrême attention. Harbert restait si affreusement pâle que le reporter se sentit troublé.

— Cyrus, dit-il, je ne suis pas médecin… Je suis dans une terrible incertitude… Il faut que vous m’aidiez de vos conseils, de votre expérience !…

— Retrouvez votre calme… mon ami, répondit l’ingénieur en serrant la main du reporter… Jugez avec sang-froid… Ne pensez qu’à ceci : il faut sauver Harbert !

Ces paroles rendirent à Gédéon Spilett la maîtrise de lui-même. Dans un instant de découragement, le vif sentiment de sa responsabilité la lui avait fait perdre. Il s’assit près du lit. Cyrus Smith resta debout. Pencroff avait déchiré sa chemise et faisait machinalement de la charpie.

Gédéon Spilett expliqua alors à Cyrus Smith qu’il croyait devoir arrêter l’hémorragie avant tout, mais sans fermer les deux plaies ni provoquer leur cicatrisation immédiate. Il y avait eu perforation intérieure, et il ne fallait pas laisser le pus s’accumuler dans la poitrine.

Cyrus Smith l’approuva entièrement. On décida de panser les deux plaies sans essayer de les fermer en rapprochant immédiatement leurs bords. Fort heureusement, il ne sembla pas nécessaire de les débrider.

Mais les colons possédaient-ils maintenant un agent efficace pour combattre l’inflammation à venir ?

Oui ! Ils en avaient un, car la nature l’a généreusement répandu. Ils avaient l’eau froide : le sédatif le plus puissant contre l’inflammation des plaies, le traitement le plus efficace dans les cas graves, et que tous les médecins ont maintenant adopté. L’eau froide a aussi l’avantage de laisser la plaie dans un repos absolu et de la préserver de tout pansement prématuré. Avantage considérable, puisque l’expérience démontre que le contact de l’air est nuisible pendant les premiers jours.

Gédéon Spilett et Cyrus Smith raisonnèrent ainsi avec leur simple bon sens et agirent comme l’aurait fait le meilleur chirurgien. On appliqua sur les deux blessures du pauvre Harbert des compresses de toile, qu’il fallait garder constamment imbibées d’eau froide.

Le marin avait d’abord allumé du feu dans la cheminée de l’habitation, où rien ne manquait du nécessaire pour vivre. Du sucre d’érable et des plantes médicinales — celles mêmes que le jeune garçon avait cueillies sur les berges du lac Grant — permirent de préparer quelques tisanes rafraîchissantes. On les lui fit prendre sans qu’il s’en rende compte. Sa fièvre était extrêmement forte. Toute la journée et toute la nuit passèrent ainsi sans qu’il reprenne connaissance. La vie d’Harbert ne tenait plus qu’à un fil, qui pouvait se rompre à tout instant.

Le lendemain, 12 novembre, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent un peu d’espoir. Harbert était sorti de sa longue stupeur. Il ouvrit les yeux et reconnut Cyrus Smith, le reporter, Pencroff. Il prononça deux ou trois mots. Il ne savait pas ce qui s’était passé. On le lui apprit, et Gédéon Spilett le supplia de garder un repos absolu. Il lui dit que sa vie n’était pas en danger et que ses blessures se cicatriseraient en quelques jours. Harbert ne souffrait d’ailleurs presque pas. L’eau froide dont on arrosait sans cesse les plaies empêchait toute inflammation. La suppuration s’établissait régulièrement, la fièvre ne tendait pas à augmenter, et l’on pouvait espérer que cette terrible blessure n’entraînerait aucune catastrophe. Pencroff sentit peu à peu son cœur se dégonfler. Il était comme une sœur de charité, comme une mère au chevet de son enfant.

Harbert s’assoupit de nouveau, mais son sommeil parut meilleur.

— Répétez-moi que vous espérez, monsieur Spilett ! dit Pencroff. Répétez-moi que vous sauverez Harbert !

— Oui, nous le sauverons ! répondit le reporter. La blessure est grave. Peut-être même la balle a-t-elle traversé le poumon, mais la perforation de cet organe n’est pas mortelle.

— Dieu vous entende ! répéta Pencroff.

On le comprend : depuis vingt-quatre heures qu’ils se trouvaient au corral, les colons n’avaient pensé qu’à soigner Harbert. Ils ne s’étaient préoccupés ni du danger qui pouvait les menacer si les convicts revenaient, ni des précautions à prendre pour l’avenir.

Mais ce jour-là, pendant que Pencroff veillait au chevet du malade, Cyrus Smith et le reporter s’entretinrent de ce qu’il convenait de faire.

Ils commencèrent par parcourir le corral. Aucune trace d’Ayrton. Ses anciens complices avaient-ils emmené le malheureux ? L’avaient-ils surpris dans le corral ? Avait-il lutté et succombé dans la lutte ? Cette dernière hypothèse n’était que trop probable. En escaladant l’enceinte palissadée, Gédéon Spilett avait parfaitement aperçu un convict qui s’enfuyait par le contrefort sud du mont Franklin et vers lequel Top s’était précipité. C’était l’un des hommes dont le canot s’était brisé sur les roches à l’embouchure de la Mercy. D’ailleurs, celui que Cyrus Smith avait tué, et dont on retrouva le cadavre à l’extérieur de l’enceinte, appartenait bien à la bande de Bob Harvey.

Le corral n’avait encore subi aucune dévastation. Ses portes étaient fermées, et les animaux domestiques n’avaient pu se disperser dans la forêt. On ne voyait pas non plus de traces de lutte, ni de dégâts à l’habitation ou à la palissade. Seules les munitions dont Ayrton était approvisionné avaient disparu avec lui.

— Le malheureux aura été surpris, dit Cyrus Smith. Et comme il était homme à se défendre, il aura succombé.

— Oui ! C’est à craindre ! répondit le reporter. Les convicts se sont ensuite probablement installés au corral, où ils trouvaient tout en abondance, et ils n’ont fui qu’en nous voyant arriver. Il est bien évident aussi qu’à ce moment-là Ayrton, mort ou vivant, n’était plus ici.

— Il faudra battre la forêt, dit l’ingénieur, et débarrasser l’île de ces misérables. Les pressentiments de Pencroff ne le trompaient pas lorsqu’il voulait qu’on leur donne la chasse comme à des bêtes fauves. Cela nous aurait épargné bien des malheurs !

— Oui, répondit le reporter. Mais maintenant, nous avons le droit d’être sans pitié !

— En tout cas, dit l’ingénieur, nous sommes forcés d’attendre quelque temps. Il nous faut rester au corral jusqu’à ce qu’on puisse transporter Harbert à Granite-house sans danger.

— Mais Nab ? demanda le reporter.

— Nab est en sûreté.

— Et si, inquiet de notre absence, il se hasardait à venir ?

— Il ne faut pas qu’il vienne ! répondit vivement Cyrus Smith. Il serait assassiné en route !

— C’est qu’il cherchera très probablement à nous rejoindre !

— Ah ! Si le télégraphe fonctionnait encore, on pourrait le prévenir ! Mais c’est impossible maintenant ! Quant à laisser Pencroff et Harbert seuls ici, nous ne le pouvons pas !… Eh bien, j’irai seul à Granite-house.

— Non, non ! Cyrus, répondit le reporter, il ne faut pas vous exposer ! Votre courage n’y pourrait rien. Ces misérables surveillent évidemment le corral. Ils sont embusqués dans les bois épais qui l’entourent. Si vous partiez, nous aurions bientôt deux malheurs à déplorer au lieu d’un !

— Mais Nab ? répétait l’ingénieur. Voilà vingt-quatre heures qu’il est sans nouvelles de nous ! Il voudra venir !

— Et comme il sera encore moins sur ses gardes que nous le serions nous-mêmes, répondit Gédéon Spilett, il sera frappé !…

— N’y a-t-il donc aucun moyen de le prévenir ?

Tandis que l’ingénieur réfléchissait, son regard tomba sur Top. Le chien allait et venait et semblait dire : « Est-ce que je ne suis pas là, moi ? »

— Top ! s’écria Cyrus Smith.

L’animal bondit à l’appel de son maître.

— Oui, Top ira ! dit le reporter, qui avait compris l’ingénieur. Top passera où nous ne passerions pas ! Il portera à Granite-house des nouvelles du corral et nous rapportera celles de Granite-house !

— Vite ! répondit Cyrus Smith. Vite !

Gédéon Spilett avait rapidement déchiré une page de son carnet. Il y écrivit ces lignes :

« Harbert blessé. Nous sommes au corral. Tiens-toi sur tes gardes. Ne quitte pas Granite-house. Les convicts ont-ils paru aux environs ? Réponse par Top. »

Ce bref billet contenait tout ce que Nab devait apprendre et lui demandait en même temps tout ce que les colons avaient intérêt à savoir. On le plia et on l’attacha au collier de Top de manière bien visible.

— Top ! Mon chien, dit alors l’ingénieur en caressant l’animal. Nab, Top ! Nab ! Va ! Va !

Top bondit à ces paroles. Il comprenait, devinait ce qu’on exigeait de lui. La route du corral lui était familière. Il pouvait la parcourir en moins d’une demi-heure. Là où ni Cyrus Smith ni le reporter n’auraient pu se risquer sans danger, on pouvait espérer que Top passerait inaperçu en courant dans les herbes ou sous la lisière du bois.

L’ingénieur alla à la porte du corral et en poussa un battant.

— Nab ! Top, Nab ! répéta encore l’ingénieur en tendant la main dans la direction de Granite-house.

Top s’élança au-dehors et disparut presque aussitôt.

— Il arrivera ! dit le reporter.

— Oui, et il reviendra, le fidèle animal !

— Quelle heure est-il ? demanda Gédéon Spilett.

— Dix heures.

— Dans une heure, il peut être ici. Nous guetterons son retour.

On referma la porte du corral. L’ingénieur et le reporter rentrèrent dans la maison. Harbert était alors profondément assoupi. Pencroff gardait ses compresses constamment humides.

Voyant qu’il n’y avait rien à faire pour le moment, Gédéon Spilett se mit à préparer un peu de nourriture. Il surveillait en même temps avec soin la partie de l’enceinte adossée au contrefort, par laquelle une attaque pouvait se produire.

Les colons attendirent le retour de Top avec anxiété. Un peu avant onze heures, Cyrus Smith et le reporter se tenaient derrière la porte, carabine à la main, prêts à l’ouvrir au premier aboiement du chien. Ils ne doutaient pas que Nab l’aurait renvoyé immédiatement si Top était arrivé sans encombre à Granite-house.

Ils étaient là tous deux depuis une dizaine de minutes lorsqu’une détonation retentit, aussitôt suivie d’aboiements répétés.

L’ingénieur ouvrit la porte. Apercevant encore un reste de fumée à cent pas dans le bois, il fit feu dans cette direction.

Presque aussitôt, Top bondit dans le corral, dont on referma vivement la porte.

— Top, Top ! s’écria l’ingénieur en prenant entre ses bras la bonne grosse tête du chien.

Un billet était attaché à son cou. Cyrus Smith lut ces mots, tracés de la grosse écriture de Nab :

« Pas de pirates aux environs de Granite-house. Je ne bougerai pas. Pauvre monsieur Harbert ! »

← Retour au livre